Article de blog
Rétrospective sur la Roue du Temps (partie 6)
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En Octobre 2012, Brandon Sanderson a commencé sur son blog une série d'articles dans lesquels il revenait sur son expérience en tant que successeur de Robert Jordan pour l'écriture de la Roue du Temps. Voici le sixième article, en français. Merci à Green Sedai pour la traduction !

Towers of Midnight : Qu’est-ce que j’ai appris ?


METTRE LA BARRE HAUT

Je n’ai jamais été quelqu’un qui évite un défi. Cependant, après avoir échoué avec la Voie des Rois en 2002, j’étais timide à l’idée de m’attaquer à une narration complexe à travers beaucoup, beaucoup de points de vue. Towers of Midnight est le livre de plus grande ampleur que j’ai jamais essayé, avec la plus grande complexité de points de vue, le plus grand nombre de scènes distinctes et différentes à contrebalancer, et les histoires les plus ambitieuses. Le voyage d’Aviendha à travers les piliers de verre a été, je crois, la chose la plus ambitieuse que j’ai présentée à l’Equipe Jordan, et une des choses sur lesquelles ils étaient le plus sceptiques. L’hésitation de Perrin entre action et inaction risquait de le faire tomber dans la passivité.

Je travaillais sur une nouvelle version de la Voie des Rois à ce moment-là, en 2009-10, quand je travaillais également sur Towers of Midnight. Je doute que je sois un jour autant occupé que pendant ces deux années, attelé à l’écriture des deux plus gros livres de ma carrière en même temps. Cependant, pendant cette période, je suis arrivé à un moment de mon écriture où quelque chose s’est déclenché, en rapport avec l’étape suivante de ma carrière d’écrivain. J’ai toujours voulu maîtriser l’épopée complexe – mes histoires préférées de tous les temps sont dans ce moule. Toutefois, avant cela, je n’avais fait que peu de suites, et Towers of Midnight est probablement la suite la plus compliquée que j’aurais jamais à faire.

J’ai beaucoup appris sur moi pendant cette période, et on peut voir le résultat dans les pages de ces deux livres, Towers of Midnight et la Voie des Rois.

PROFONDEUR DE POINT DE VUE


Travailler sur Mat m’a jeté sur une voie proverbialement inconnue, puisque j’ai étudié – vraiment étudié- comment un maître approche l’utilisation du point de vue limité de la tierce personne. J’ai toujours respecté la capacité de Robert Jordan à caractériser à travers les points de vue. (Je veux dire par cela, son aptitude à montrer la pensée et les sentiments d’une personne par la façon dont elle décrit le monde et que l’on voit à travers ses yeux.) Mat a changé ma perception de la narration, et sur la façon dont on fait vivre les personnages au-delà des mots que l’on dit sur eux.

Quand on me demande quelle était, selon moi, la plus grande compétence de Robert Jordan, je ne cite pas savoir construire un monde ou jongler avec une narration complexe, bien que ce soit certainement deux domaines dans lesquels il excellait. Non, je parle de ses points de vue. S’il y a une chose que je souhaite apprendre de Robert Jordan, c’est comment arriver à cela, comment vous faire ressentir la culture d’un personnage, son histoire, son tempérament, et son état émotionnel actuel, par la manière dont il décrit les choses simples du monde qui l’entoure.

Je crois que je me suis amélioré sur ce sujet. Mais je pense que c’est une des choses que je vais travailler toute ma carrière.

UNE PLUS GRANDE SUBTILITE

J’aime les romans où une multitude de fils différents, certains cachés, s’enroulent pour arriver à une conclusion surprenante. C’est un domaine où je pense que, en gros, j’ai fait du bon travail par le passé. Cependant, en travaillant sur la Roue du Temps, j’ai pu voir la patte de Robert Jordan d’une nouvelle façon, et voir comme il pouvait être délicat avec une partie de son intrigue et de sa caractérisation. Je m’inquiète que parfois, j’assomme les gens avec les objectifs, thèmes, motivations d’un personnage. C’est parce que j’ai l’impression qu’un personnage avec des motivations bien définies est la marque d’une histoire solide.

Cependant, je pense vraiment que je dois apprendre à être plus subtil ; et la Roue du Temps m’a beaucoup appris de ce point de vue-là. La façon dont Robert Jordan a traité la relation Thom/Moiraine avec une main légère est un bon exemple. D’autres personnages d’ailleurs, ressortent également : Pevara est un exemple. Les indices subtils montrant comment certaines des députées qui ont été choisies étaient trop jeunes est un autre exemple de sa main délicate. Ce n’est pas un fil important, dans le grand schéma. Pourtant, ce sont des petites touches comme celles-ci qui font qu’un monde vit au-delà de la page. Je pense que c’est quelque chose que j’ai appris de ce projet : pas nécessairement comment y arriver (on verra si je peux), mais comment le reconnaître et l’apprécier.

Towers of Midnight : Là où je me suis trompé


Je suis coupable de nombreuses petites erreurs, et pour la plupart je n’ai pas le temps de les signaler. Cependant, le plus gros défaut dans mon écriture de Towers of Midnight est certainement la chronologie.

Tous mes livres en solo sont chronologiques de façon basique. Elantris est écrit de manière un peu funky, où chaque groupe de trois chapitres se passent en même temps, mais la pluparts de mes autres livres ont une progression qui va de l’avant, sans beaucoup d’allers et retours dans la chronologie pour les différents personnages.

La Roue du Temps par contre, saute beaucoup d’un temps à un autre – c’est juste que vous ne le remarquez pas car Robert Jordan jongle très bien avec la chronologie. Mat pouvait progresser à un rythme donné, et quand vous sautiez à Perrin, vous aviez basculé en avant ou en arrière dans le temps. Ceux qui voulaient chercher les indices pouvaient trouver et construire une chronologie à l’aide des phases de la lune ou autres signes. En même temps, ceux qui ne voulaient pas chercher ne sortaient jamais de l’histoire à cause d’incongruités qu’ils auraient remarquées.

Quand nous avons divisé les livres, des bouts de chronologie que j’avais déjà faits étaient trop désynchronisés. A la fin du Poignard des Rêves, les points de vue des personnages n’étaient pas vraiment synchrones, comme Robert Jordan les a souvent écrits. Je n’avais aucune expérience pour jongler avec quelque chose comme ça, et je l’ai gâché dans Towers of Midnight. Non pas que la chronologie soit fichue ; elle est en fait plutôt bonne, tout bien considéré. Mais sa perception nous pose des soucis. Parce que des personnages intervenaient à différents moments de la chronologie, on avait l’impression qu’ils étaient à deux endroits en même temps (Tam en est un exemple), même si ça fonctionnait du point de vue narratif.

Ça a donné des moments de confusion pour les lecteurs. Mr Jordan faisait ça sans y penser ; je ne jonglais pas avec ça aussi facilement, et à cause de cela, je pense que le livre en a souffert. J’espère que je me suis amélioré, mais ça m’a ouvert les yeux quand Towers of Midnight est sorti et que les gens ont dit être confus. Je n’avais même pas remarqué le problème potentiel avant que le livre ne paraisse.

À suivre.

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