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Rétrospective sur la Roue du Temps (partie 4)
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En Octobre 2012, Brandon Sanderson a commencé sur son blog une série d'articles dans lesquels il revenait sur son expérience en tant que successeur de Robert Jordan pour l'écriture de la Roue du Temps. Voici le quatrième article, en français. Merci à Green Sedai pour la traduction !

The Gathering Storm : qu’est-ce que j’ai appris ?

La chose évidente que j’ai apprise concerne le fait de jongler avec tant d’intrigues secondaires. J’avais tenté ce niveau de complexité une fois auparavant dans ma vie, le premier brouillon de The Way of Kings. (Ecrit en 2002-2003, ce brouillon était très différent de la version que j’ai publiée en 2010, qui a été complétement refondue, et réécrite depuis la première page.) Ce livre était très problématique, et je crois que ça venait de mon inexpérience à ce moment-là pour jongler avec sa multitude de points de vue. Depuis, je préviens les écrivains néophytes de ce piège potentiel : ajouter de la complexité en multipliant les points de vue, alors que le livre n’en a peut-être pas besoin. Beaucoup de grandes épopées du genre que nous aimons (incluant la Roue du Temps et Le Trône de Fer) commencent avec un petit groupe de personnages, la plupart au même endroit, avant de se diviser en plusieurs expériences plus vastes, avec un nombre conséquent de points de vue.

Je ne pouvais plus me permettre d’être mauvais dans ce domaine. Heureusement, à la fin de l’écriture de la trilogie Fils-des-Brumes, j’avais beaucoup appris à jongler avec les points de vue. En approchant la Roue du Temps, j’étais plus capable de diviser les points de vue, de les arranger dans un roman, et de les garder ensemble dans le rythme narratif ; de façon à ce qu’ils se complètent, plutôt que de distraire le lecteur et de l’embrouiller.

L’autre chose principale que je sens avoir acquise en travaillant sur ce livre, c’est une meilleure compréhension de la façon dont je structure les grandes lignes de mon histoire. Comme je l’ai dit dans les épisodes précédents, Robert Jordan donne l’impression d’être plus un écrivain découvreur qu’un écrivain structurant ; je suis l’opposé. Travailler sur The Gathering Storm m’a forcé à prendre toutes ces notes et ces fragments de scènes, et à en construire une histoire cohérente. Ça a étonnamment bien fonctionné. En quelque sorte, mon propre processus s’est parfaitement fondu dans le défi de construire un livre à partir de tous ces morceaux. (Je ne veux pas dire que le livre en lui-même est parfait, mais juste que mon processus s’est adapté très naturellement au défi de retracer les grandes lignes de ces romans.)

Il y a beaucoup de petites choses. Les corrections attentives d’Harriet m’ont appris à être plus précis dans le choix de mes mots. Les contributions inestimables d’Alan et Maria m’ont appris l’importance d’avoir des assistants pour aider sur des projets aussi vastes, et m’ont appris comment faire le meilleur usage de ces contributions. (C’est une chose pour laquelle j’étais mauvais au début : par exemple, mes premières maigres demandes à Alan et Maria étaient pour collecter des choses dont je n’avais finalement pas besoin.) Je me suis mis à respecter et en même temps à craindre la passion des fans de la Roue du Temps, et j’ai senti que je commençais à les comprendre un peu mieux, surtout pour les fans très enthousiastes. En retour, cela a profité à mes interactions avec mes propres lecteurs.

J’ai aussi appris que la façon dont je traite les personnages (qui est la seule part de mon processus d’écriture qui ressemble le plus à celui d’un écrivain découvreur) peut me trahir. La preuve ci-dessous.

The Gathering Storm : qu’est-ce que j’ai raté ?

Les fans de la Roue du Temps ont été très divisés sur la façon dont j’ai appréhendé Mat. Beaucoup ont trouvé que je l’avais mal traité dans The Gathering Storm. Et autant m’ont approché pour me dire qu’ils aimaient mon Mat mieux que dans les livres précédents. Malheureusement, en faisant cela, ces derniers lecteurs prouvent que les premiers ont raison. Les gens ne viennent pas me voir en disant « j’aime ton Perrin » ou « je déteste ton Perrin ». Ils ne le font pas pour Rand, Egwene, ou aucun des autres personnages principaux. Alors qu’il y a indubitablement un petit nombre de fans qui partagent ce sentiment à propos de ces personnages, il n’y a pas ce consensus d’opinion chez un grand nombre de fans qui dit que Mat est DIFFERENT dans The Gathering Storm. Ceux qui le trouvent mieux sont probablement des personnes qui préfèrent simplement la façon dont je parle d’un personnage espiègle, en opposition à la façon dont Robert Jordan le fait. Çela ne veut pas dire que Mat est mieux ; juste que je l’ai écrit différemment, et chaque fois qu’il y a un changement, certains préfèrent la nouvelle version. (Il y en a même qui préfèrent le nouveau Coca !)

Je ne veux pas dévaloriser les opinions de ceux qui pensent que Mat est génial dans The Gathering Storm. Je suis content que vous l’ayez apprécié, et je pense qu’il y a d’excellents morceaux d’écriture dans ses points de vue. Cependant, je pense que je me suis trompé et que les critiques sont exactes. En regardant le Mat de Robert Jordan et ce que j’ai écrit, on trouve des différences subtiles qui font que Mat sonne faux pour une portion non négligeable de l’audience. (Jason Denzel, qui est un bon ami, a été le premier à me le faire remarquer – pas par malveillance, mais avec franchise. Ces commentaires étaient du genre « ton traitement de Mat fait penser au Mat des tout premiers livres.» C’était une façon gentille de me dire qu’il manquait à mon Mat un peu de la profondeur de caractère qu’il avait gagnée au cours des derniers livres de la série.)

Avec mon Mat, je n’ai pas essayé d’arranger ou de changer Mat ; le sentiment que Mat « sonne faux » vient du fait que j’ai fait confiance à mon instinct et que dans ce cas, j’avais tort. C’est que, comme je l’ai dit plus haut, j’écris les personnages en découvreur. J’écris un point de vue, et après je décide s’il convient. Je réessaie, en changeant la manière dont le personnage réagit et pense, jusqu’à ce que j’arrive à que ça sonne vrai. C’est comme faire passer un casting à plusieurs acteurs pour un même rôle, et je le fais tout à fait intentionnellement, en effet, je sens le danger qu’il y a à structurer mon intrigue autant que je le fais. Ça risque de laisser l’impression que les personnages sont en bois, et qu’ils remplissent seulement des rôles dans une intrigue. (Je trouve que beaucoup de polars, qui se focalisent sur une intrigue très serrée, ont ce souci.)

Pour lutter contre ça, je laisse mes personnages se développer. Je les autorise à bousculer le fil de l’intrigue, puis je révise le déroulement de l’histoire pour y faire rentrer les personnes qu’ils sont en train de devenir. Ils le font souvent, mais plutôt de façon imperceptible ; en général, mon processus de casting trouve la bonne personne pour l’intrigue, et ça ne demande pas de révision majeure au fur et à mesure qu’ils se développent.

Cependant, j’ai lu et relu la Roue du Temps, et je n’avais jamais remarqué que l’image que j’avais de Mat était encore profondément influencée par son apparition dans les tomes 1 et 2. Le copain canaille. Alors que certains de mes passages favoris de la série sont ses dernières apparitions, quand son caractère prend beaucoup de matière (bien que cela commence dès le tome 3), j’ai choisi le mauvais Mat dans ces livres, et je l’ai mal écrit. C’était une version de Mat, et je ne pense pas que ce soit un désastre ; mais ce Mat est plus éloigné de son vrai caractère que les autres personnages.

Ce qui est intéressant, c’est que, bien que ce soit la plus grosse erreur que j’ai faite dans l’écriture de The Gathering Storm, c’est aussi une des plus grandes leçons que j’ai tirée. Le fait de s’être penché sur les points de vue pour le tome suivant est, jusqu’à présent, un des plus grands apprentissages de ma carrière.

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