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Rétrospective sur la Roue du Temps (partie 2)
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En Octobre 2012, Brandon Sanderson a commencé sur son blog une série d'articles dans lesquels il revenait sur son expérience en tant que successeur de Robert Jordan pour l'écriture de la Roue du Temps. Voici le deuxième article, en français. Merci à Green Sedai pour la traduction !

Le processus


La première chose que j’ai faite quand j’ai reçu les notes, c’est de me replonger dans une relecture de la série, en cherchant les prédictions sur l’intrigue que je devais réaliser, les arcs narratifs qui n’étaient pas encore finis. Vous pouvez lire mes réactions tome par tome ; je les ai postées comme une séquence de posts de blogs en 2008, quand je relisais la série.

Ça m’a pris des mois, et je me suis fait un gros fichier de questions, scènes potentielles et idées pendant que je lisais. Ma visite suivante à Charleston a eu lieu au printemps 2008. (Avril, peut-être ? Je ne me rappelle pas exactement.) J’approchais la fin de ma relecture, bien que je ne croie pas que je l’avais déjà finie.
A ce moment-là, je me suis posé avec l’Équipe Jordan. Au cas où vous ne connaîtriez pas les membres de ce groupe, les voici :

Harriet : l’éditeur et la veuve de Robert Jordan. Elle l’a découvert quand il était encore écrivain débutant à Charleston, après avoir déménagé là-bas pour élever son fils issu d’un mariage précédent. (Elle ne pensait pas que NYC [ndt : New York City] était un bon endroit pour le faire, et elle avait hérité d’une maison familiale à Charleston.) Elle a été enthousiasmée par l’écriture de Robert Jordan et a commencé à publier ses nouvelles historiques (elle travaillait toujours pour Tor, mais faisait la navette). Ils sont finalement tombés amoureux et se sont mariés. Elle est l’éditeur de tous les volumes de la Roue du Temps, et a également fait d’autres choses. (Par exemple, elle a trouvé quasiment tous les titres de chapitres de tous les tomes.)

Maria : je crois que Maria a été embauchée quelque part vers le tome 7. Au début, il semble que son travail ait été plutôt administratif, mais au fil de temps, elle a impressionné Robert Jordan et Harriet, et a pris un poste plus éditorial. Elle a assuré une continuité pour lui, et a également fait la mise en forme de ses textes. Maintenant, elle a aussi la charge de s’assurer que des produits comme les romans graphiques tirés de La Roue du temps respectent le fil de l’intrigue et les descriptions.

Alan : Alan est arrivé après Maria, mais ça fait maintenant tout de même des années et des années qu’il est là. Il aide au travail de bureau et est le roi du planning des résidents. C’est également un pro de l’histoire militaire et connaît très bien l’art de la guerre. Il est devenu mon « Grand Capitaine » pour les derniers tomes. (Même si lui et moi, on s’est un peu pris la tête quand je poussais pour être plus romanesque et lui pour des descriptions plus spécifiques des tactiques.)

Wilson : Je ne sais pas s’il se considère comme faisant partie de l’Equipe Jordan ou non, mais de mon point vue il en fait partie. Wilson est un cousin de Robert Jordan et un ami d’enfance très proche, le cousin qui est comme un frère. Jovial et affable, il s’est récemment déguisé en moi pour un concours de déguisement. Il a été le cheerleader du travail de Jim pendant des années, et pour toutes les fois où je me suis senti découragé par le projet, j’ai reçu une petite note d’encouragement ou de l’aide de la part de Wilson.

Pendant cette deuxième visite à Charleston, je me suis assis avec Alan, Maria et Harriet pour exposer mes pensées dans les grandes lignes, et la direction dans laquelle les derniers tomes devaient aller. J’ai demandé des grandes feuilles de papier kraft, et dessus j’ai commencé à écrire les personnages, les intrigues, les objectifs, ainsi que les séquences et les têtes de chapitre. Après, on s’est creusé la tête pour remplir les trous. J’ai présenté mes plans (plutôt osés) à plusieurs reprises pour des séquences que Robert Jordan n’avait pas créées. Je pense qu’un grand nombre de choses que j’ai suggérées ont surpris l’Equipe Jordan, et les ont inquiétés.

Cependant, mon argument était le suivant : Robert Jordan n’aurait pas fait un dernier tome fade. Il n’aurait rien fait comme on l’attendait. Il n’aurait pas écrit des histoires de personnages sans relief, il n’aurait pas arrêté la construction de ce monde. Si on était trop prudent pour ce livre, on finirait avec une apothéose insipide pour la série. Harriet a acquiescé, et m’a dit de continuer avec certains de ces plans, mais en m’avertissant qu’en tant qu’éditeur, elle lirait et déciderait si j’avais réussi les scènes. Si oui, elles seraient incluses dans les livres. Si non, nous les retirerions.
Au bout du compte, ça a vraiment bien fonctionné. Ça m’a permis de profiter d’une certaine liberté artistique, en entraînant les livres dans des directions que je sentais nécessaires, sans être limité. Mais c’est vrai, j’avais une règle personnelle : je ne contredisais pas les livres précédents de Robert Jordan, et si dans les notes, il avait fini une scène, nous l’utiliserions.

On peut avoir l’impression que j’essayais d’emmener les livres loin de sa vision. Il n’y a rien de plus éloigné de la vérité. En relisant sa série, en me mettant dans ses notes, j’ai senti que j’avais la vision du genre de grands moments d’émotion que Robert Jordan recherchait pour le dernier livre. Ces grands moments d’émotion requéraient des surprises, des révélations, et des transformations ; j’avais l’impression d’avoir réellement senti le pouls de la série. Mon objectif était de réaliser sa vision.

Cependant, pour faire ça, je devais entraîner mes muscles artistiques, comme lui aurait aussi entraîné ses propres muscles. Je devais autoriser l’écrivain créatif qui vit en moi à créer, et à raconter des histoires.

Cela voulait dire approcher ces livres en tant qu’écrivain, et non en tant que nègre. Harriet a compris cela ; elle m’a embauché moi plutôt qu’un nègre, parce que nous avions des notes et des fragments de scènes, et pas un roman presque terminé. Cependant, elle avait aussi tout à fait raison quand elle m’a dit qu’elle serait une force de stabilisation. Laisser sortir ma créativité de sa légendaire boite de Pandore voulait dire suivre une ligne dangereuse, avec le risque de ronger la série avec des choses potentiellement trop « Brandon ». Je ne voulais pas que ça arrive, et Harriet était le garde-fou.

C’est pour cela que certaines séquences, comme la séquence « River of Souls » qui est devenue une partie de l’anthologie Unfeterred, devaient être retirées des livres. Ce n’est pas la seule. Il y en a d’autres comme la scène où Perrin va dans les Chemins.

Pendant le processus d’écriture de ces livres, tous les membres de l’Equipe Jordan ont fait des commentaires sur tous les aspects, mais naturellement, une certaine spécialisation s’est dessinée. Harriet faisait les corrections et se focalisait sur le ton des personnages. (Elle m’a notoirement dit, pour une de mes premières scènes avec Aviendha, « Brandon, tu as écrit une Elayne presque parfaite. » [ndt : BS cite réellement Aviendha, puis Elayne] ça m’a pris encore quelques essais avant de tomber juste.) Maria vérifiait la continuité avec les autres tomes. Alan me reprenait sur la chronologie, les mouvements de troupes, et les tactiques.

À suivre

L'article original