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L’œil
Le bruit était saccadé, mais persistant. Depuis les profondeurs des douves où il chassait quelques rats, il l’avait entendu. Le son de cloche séducteur, l’appel irrésistible. Il devrait remonter les mille deux cent cinquante-huit marches afin d’atteindre le sommet de la tour, dans laquelle il survivait depuis plus de quinze années – selon ses estimations. Escalader le long escalier, qui s’enroulait tel un serpent le long des parois abîmées, pour atteindre la plus haute pièce, le clocher, là où siégeait l’œil. L’œil ne cessait de regarder partout où Mirwil ne pouvait voir, il cherchait, trouvait, observait, partageait son savoir et ses connaissances. Pour la première fois depuis son arrivée, cette fenêtre sur les autres mondes s’agitait, s’ouvrait, et non de son fait. Le tintement régulier l’appelait, comme une sonnette, comme des coups brefs mais inlassables sur la porte de son univers. Il fallait aller voir. Vite. Maintenant.
Saisi d’un sentiment d’urgence, le vieil homme abandonné par l’âge et le temps hissa son pied sur la première marche, et ne se souvînt que des quatre suivantes lorsqu’il atteignit la pièce qui l’appelait. Seule la magie de l’œil lui avait accordé, pour cette fois, de ne pas avoir à s’épuiser dans ce simulacre de phare délabré par les intempéries, plongé dans une perpétuelle et presque totale obscurité.
Une tempête à l’extérieur déchaînait contre sa faible carcasse de violents courants, les vagues se rompaient sur le maigre rocher qui supportait la structure, et avaient déjà noyé une bonne partie du reste du bâtiment écroulé. Fort heureusement, les rats savaient nager. Mais les attraper dans l’eau était bien moins aisé.
Dans sa main, quatre bêtes mortes pendaient par la queue, ballottées par ses mouvements. Depuis combien de temps n’était-il pas monté dans la Pièce de Communion ? Depuis combien de temps avait-il délaissé cet espace et les trésors qu’il renfermait pour se contenter de survivre misérablement, parfaitement nu, avec les rats pour seule compagnie ?
Ses pouvoirs amoindris par une qualité de vie médiocre, il n’avait plus eu la force de continuer ses recherches, n’avait plus eu l’envie de chercher à percer les mystères de l’œil noir, une pierre ovale et sombre, constamment en lévitation au-dessus d’un socle de granit neigeux, mis en valeur au centre de la pièce. L’œil interagissait avec ses pouvoirs. Chaque fois, il en avait demandé plus, avait aspiré sa vitalité, sa force, sa vie. L’homme délaissé était revenu à l’état sauvage, prédateur traquant ses proies dans les sous-sols, vivant dans l’unique but de vivre. Jamais la Mort ne l’attraperait, au sein de la tour. Même Elle n’osait s’opposer à lui, et n’osait s’aventurer dans les couloirs obscurs de la Tour que pour ôter la vie à quelques rats qui lui permettraient de vivre.
Ce brusque rappel au monde des vivants, au monde des hommes et des êtres réfléchis, raviva sa personnalité enfouie par les années et reléguée bien loin derrière ses instincts les plus primaires. La bête s’effaçait peu à peu ; l’homme s’éveillait. Le Sorcier suivrait peut-être, mais mieux valait ne pas présumer de ses forces, encore. Cela faisait si longtemps…
Dans la salle octogonale, et malgré le marbre clair qui la recouvrait, les meurtrières qui servaient de fenêtres ne permettaient pas à la pièce de trouver une lumière suffisante pour renvoyer son éclat. La masse compacte de nuages qui tapissait constamment les cieux n’y était peut-être pas innocente. Des tentures ici et là, de hauts candélabres de bronze, de beaux chandeliers d’argent… toute la splendeur des lieux était étouffée par les ténèbres et l’imposante aura de l’œil.
Il déposa ses trophées sur une plaque de marbre gris, les mains encore poisseuses de crasse et de sang.
L’être décharné qui hantait les lieux, ramassis d’os et de chair tendue par-dessus, approcha de l’œil, tout à sa présence. Il palpitait, vibrait, entrait en résonance avec la pierre magique.
Les coups devinrent plus nombreux, plus rapprochés, plus pressants. Vite.
Comme surgie du fond de son être, l’incantation remonta jusqu’à ses lèvres. Son murmure rauque emplit la pièce, allant d’écho en écho contre les parois. Le miroir sur les mondes qu’était l’œil cligna plusieurs fois, puis s’ouvrit sur l’image d’un homme.
Un visage long, un nez aquilin, le front haut et large, les yeux effilés comme des amandes, sombres… surpris.
« Qui êtes-vous ? » demanda l’homme avec étonnement.
« Qui êtes-vous, vous ! » rétorqua aussitôt Mirwil.
Sa voix. Il avait peine à la reconnaître.
« Eldric Samar de l’Aulvoye, Mage au Service de sa Majesté la Reine Virsenya. »
« Je ne connais pas cette Reine. » grogna Mirwil en fourrant ses ongles sales dans sa chevelure revêche, tout aussi repoussante que le reste de sa personne.
« Pourrais-je savoir à qui je m’adresse ? » insista Eldric, d’un ton grinçant.
Avec délice, l’ermite savourait son agacement.
« Mirwil. »
« Mirwil ? » s’étonna le Mage.
Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’entrouvrit, juste assez pour signaler au spectre de la tour que sa surprise n’était pas feinte, et lui instiller l’idée que cet homme si bien habillé, si superbe dans son costume de velours sombre, savait qui était « Mirwil ». Il se reprit toutefois rapidement. Ses yeux de fouine observaient l’ermite et le cadre dans lequel il évoluait avec minutie, avidité, envie, peur.
Le vent se fraya un chemin par la meurtrière et fouetta l’homme décharné. Ses longs cheveux gris ondulèrent, mais malgré sa nudité, il ne chercha pas à se protéger de la morsure humide du froid qui s’engouffrait dans la pièce et le fouettait sans pitié. Une nouvelle tempête commençait.
« Que cherchez-vous ici ? » demanda Mirwil.
« Je cherchais la réponse à mes questions. J’ignorais faire pareille rencontre, Monseigneur. »
Monseigneur…
Cela faisait bien longtemps que plus personne ne l’avait ainsi appelé. « Oui, songea Mirwil avec amusement, cet homme sait qui je suis. »
Brusquement, l’œil papillonna, puis l’image disparut. L’inconscient avait probablement surestimé ses forces. Les beaux costumes de velours n’avaient jamais rendu les Mages plus puissants.
Comme ramené à la vie par cette brève mais intéressante entrevue, Mirwil estima ses propres forces suffisamment économisées pour pouvoir recourir de nouveau à la magie. Il évoqua un feu, le dessina dans son esprit, et soudain, une formidable flambée de bois réchauffait l’atmosphère froide et humide de la pièce, à l’endroit où, quelques secondes plus tôt, s’était tenu le socle de granit. L’œil lévitait toujours au-dessus, intact, insensible à la brûlure des flammes.
Par le même jeu, il retrouva des vêtements – sensiblement les mêmes que l’homme qui lui était apparu – et s’offrit un bain, ainsi qu’une nouvelle coupe de cheveux. Il savait qu’Eldric lui réapparaîtrait sous peu, le temps pour lui de retrouver assez de force pour le recontacter.
L’appel ne tarda pas.
Quelques heures plus tard, alors que la nuit avait plongé la pièce dans des ténèbres plus épaisses encore, que l’ermite avait dissipé le feu et retrouvé l’inhospitalité coutumière de la Pièce de Communion, l’œil releva sa paupière et se pointa vers lui. L’incantation à nouveau. Et Eldric.
Une chemise de soie pourpre agressa cette fois le regard de Mirwil qui, dans la pénombre, n’était plus habitué à voir d’autres teintes que le gris. Un sursaut dans sa poitrine trahit son trouble ; il eut la sensation de retrouver soudain la vue de la couleur.
Eldric l’accueillit avec perplexité. L’ermite était devenu présentable, mais était-ce la même personne ?
Après un instant d’hésitation, il dut juger qu’oui, et se permit un sourire carnassier.
« Messire Mirwil » salua-t-il.
« Messire Eldric.
« Bon choix de vêtements » apprécia le Mage, reconnaissant son influence sur le choix du vieux Sorcier.
Ce dernier acquiesça brièvement, amusé par la situation.
Il savait pertinemment ce que l’homme voulait. Il l’avait voulu lui aussi. Et c’est ce qui lui avait valu d’être à jamais retenu prisonnier dans cette tour infâme, au milieu d’une dimension fuie par les hommes et les dieux. Il voulait l’œil.
« Je suppose que vous ne dépensez pas vos réserves de puissance dans l’unique but de complimenter mes goûts vestimentaires. » suggéra Mirwil avec ironie.
« Effectivement, Monseigneur. J’ai cru ne jamais parvenir à vous contacter, et je m’excuse de la coupure de notre entretien, plus tôt. Je ne m’y attendais vraiment pas. »
« Vous êtes tout excusé. » déclara l’ermite, qui lissait sa moustache grise.
« Cela m’a néanmoins permis de m’entretenir avec ma Reine, et d’approfondir la mission qu’elle m’a confié. »
« Une mission ? » feignit de s’intéresser Mirwil.
« Une mission. Votre légende vit depuis des siècles » déclara-t-il froidement devant le vieux sorcier, qui s’efforça de paraître de marbre.
Qu’en était-il des quinze années qu’il avait cru vivre dans cette tour ? Le temps se jouait-il aussi de lui, ou l’œil était-il si puissant que même le temps pliait sous son joug ?
« … inestimable. » terminait le Mage que Mirwil n’avait pas écouté.
Devant le silence du vieil homme, il toussota.
« Alors ? Puis-je obtenir votre réponse ? »
« Quelle est votre question ? »
« Je viens de vous le dire. Sa Majesté la Reine Virsenya souhaiterait vous prendre à son service. Je suis parvenu à rompre les défenses de la Tour Noire et ainsi, vous joindre. Je pourrais sans doute déjouer les gardes et vous faire sortir pour servir notre cause. Vos talents seraient fortement appréciés. »
« Non. » répondit aussitôt Mirwil, son visage animé d’un sourire dissimulé par les ombres.
« Non ? »
« Non. »
Après un moment de silence, Eldric se cala plus confortablement au milieu des coussins qui rendaient de toute évidence son siège doré bien plus agréable.
« Je suis vraiment surpris que vous vous opposiez à ma proposition ! »
« Vous n’avez pas de quoi être surpris, mon brave Eldric. » coupa le sorcier, « Sachez que l’œil que vous recherchez tant est conscient de votre désir de le contrôler. Il s’en abreuve à chaque seconde qui passe, c’est pourquoi vous êtes si faible en ce moment, n’est-ce pas ? »
Avec amusement, il distinguait chaque goutte de sueur perler sur le front du présomptueux.
« … L’œil… »
« L’œil est à moi, je lui ai offert ma vie et mes pouvoirs, et jamais vous ne l’aurez à votre service, ni votre Reine, fût-elle la plus puissante de votre monde. Son pouvoir n’est pas fait pour vous. »
Le beau portrait du Mage se rembrunit, s’assombrit. La contrariété marqua son visage si parfait. Eldric était courroucé.
« Cette proposition vous aurait permis de retrouver le monde, Mirwil, déclara le Mage qui en oubliait les civilités. Vous auriez pu revivre et cesser de chasser ces rats qui vous servent de nourriture ! » s’exclama-t-il, empourpré de colère.
Mirwil s’amusa de ses sentiments, tout en notant sa remarquable habileté pour avoir discerné ces détails et les avoir correctement exploités. L’œil le manipulait. L’œil s’en nourrissait. L’entrevue avait au moins eu le mérite de faire comprendre au vieux sorcier que la pierre magique ne puisait pas seulement en lui, mais en tous les êtres qui entraient en contact avec elle.
Fort de cette découverte, il aspira lui-même un peu de la force du Mage, lequel s’affaissa davantage contre ses coussins. Régénéré, les cheveux du sorcier s’assombrirent, son visage se lissa. Un large sourire se dessina sur sa face lorsque le beau Mage de sa Majesté Virsenya se flétrit telle une fleur exposée trop longtemps aux rayons impitoyables du soleil, et exhala son dernier soupir.
L’œil crée, l’œil détruit. Celui qui cherche sa puissance ne fera que la subir. Celui qui cherche son savoir en sera prisonnier. Celui qui comprend son désir accèdera au Divin.
D’un geste, il obligea l’œil à se fermer. Il était devenu le maître de l’œil. Il était devenu un Dieu. Enfin, il avait compris.
Alors que ce geste l’avait toujours répugné, il tendit la main et saisit l’œil. Palpitant comme un cœur en vie au creux de sa main, il l’observa un instant, détaillant les rainures sur sa surface mimant l’œil humain. L’iris, la pupille, la paupière, les cils… Un dernier sourire et il plaqua l’objet contre sa poitrine. Les bonnes paroles l’incorporèrent à son corps.
Il n’était plus prisonnier. La chasse aux rats était terminée, une nouvelle ère débutait.
Quatre cent soixante-dix-huit années.
Emprisonné, enfermé par sa propre soif de pouvoir.
Pour la première fois depuis des siècles, la tempête cessa, et le soleil perça les nuages tandis qu’une fine brise marine dérangeait les longs cheveux noirs du Sorcier se tenant à la meurtrière. Mirwil le Terrifiant pouvait quitter sa prison noire.
Libéré de la puissance dévastatrice de l’œil, un monde allait enfin connaître la paix.
Au détriment des autres.
Mélisande
Bienheureux les ivrognes
« Bienheureux les ivrognes, car ils rompent l'ennui »
Évangile selon Gabriel, manuscrit apocryphe
Il y a de cela bien longtemps, lorsque la Grèce croyait encore en les vertus thérapeutiques du raisin de Dionysos, le mont Olympe était peuplé de divinités braillardes, fornicatrices et perturbatrices, toujours une plaisanterie grivoise aux lèvres et une coupe du plus fort alcool possible -jamais d'ambroisie- à la main.
Mais les hommes ont la croyance volage, et vint un jour où les dieux grecs ne firent plus recette. On les invoquait toujours, certes, mais sans plus y croire réellement. Les romains s'adressaient surtout à leurs ancêtres, les grecs vénéraient leurs philosophes.
Or la vie divine a un prix.
Sans les dizaines d'onces d'or qu'auparavant leur rapportaient annuellement les sacrifices, les fins de siècles se firent plus laborieuses. Un jour le divin Zeus fit les comptes et parvint à la conclusion que s'il voulait continuer à mener le même train de vie qu'au temps d'Achille et Patrocle, la seule solution était de congédier du personnel et de déménager.
Il chassa donc quelques tristes sires comme Héra ou Vulcain et mit aux enchères l'Olympe et les Enfers. Iahvé acquis le premier et Lucifer les seconds.
A cette époque en effet, Iahvé commençait à agrandir son affaire divine et en avait assez de la vue désertique et des bêlements de chèvre de sa demeure du Mont Sinaï -sans compter que depuis l'histoire de Moïse, l'endroit devenait un peu trop fréquenté par les curieux-. Séraphins, puissances, archanges, tous applaudirent à ce projet. L'Olympe était réputée pour ses gargotes, et le sable commençait à devenir vraiment lassant. Beaucoup d'anges espéraient arriver parmi les premiers dans ce nouveau paradis et récupérer les quelques bonbonnes d'alcool que Dionysos aurait pu oublier.
Las! Dès son arrivée, Dieu, dans son immense sagesse détruisit les dernières dives bouteilles et interdit l'alcool, les femmes et les champignons dans son nouvel Éden.
Les anges découvrirent alors que de l'Olympe ils ne contempleraient que des moutons et des étendues d'herbe à l'infini et que la vie ne serait pas plus friponne qu'auparavant. L'ennui s'installa.
Et l'ennui n'apporte jamais rien de bon.
Pour se distraire, nombreux étaient les anges qui rejoignaient Rome ou Jérusalem pour se dévergonder dans les formes. Et à l'aube les poivrots célestes remontaient au paradis olympien en titubant des ailes et rejoignaient leurs couches plus ou moins discrètement selon leur degré d'ivresse. Et parmi eux, beaucoup s'amusaient à déranger leurs collègues, s'amusant de pouvoir prétexter le lendemain de l'abus d'alcool pour avoir perturbé le sommeil d'autrui. Michel, archange de premier rang était la cible privilégiée de ces ivrognes. Rien n'était plus jouissif pour eux que de le déranger pendant ses études et de l'amener à la limite de jurer le nom du céleste patron.
Ce matin là, pourtant semblable en apparence à tous les autres, les pochards se montrèrent particulièrement insistants à la porte de Michel. Celui-ci fut réveillé par des coups particulièrement insistants sur sa porte. Après avoir attendu de longues minutes que les importuns se découragent, il finit par céder en enfila une toge pour ouvrir sa porte. Il y découvrit l'archange Remiel soutenant un Gabriel ivre mort. Il leva les yeux au ciel et amorça un geste pour claquer la porte. Il était archange, certes, mais il avait le droit d'envoyer son prochain rôtir en enfer comme un autre non?
Avant qu'il ait pu accomplir ce geste, Remiel coinça son pied dans l'embrassure et d'une voix affolée et oppressée, supplia l'archange de les laisser rentrer.
« Michel, il faut que tu nous aides, Gabriel a fait une bêtise, murmura-t-il d'une voix entrecoupée de sanglots d'angoisse
-Rien d'inhabituel Remiel. Déposes le n'importe où, laisses le cuver et se faire ramasser par un séraphin, je m'en contrefiche, grogna un Michel plein de rancœur d'avoir vu son sommeil coupé par ces deux-là.
-Je t'en prie Michel, aide nous, si Il découvre ce que Gabriel a fait, il est mort. Il serait capable de lui faire comme à Lucifer pour ce crime, supplia Remiel avec sa voix dégoulinante de doux reproche.
L'archange fronça les sourcils. Remiel était connu pour son exaspérante exactitude et son inaptitude totale à l'exagération. Si lui s'inquiétait à ce point, il fallait que Gabriel ait commis un crime vraiment abominable, comme dessiner le visage de Dieu sur un mur du temple de Jérusalem. Il fit un pas de côté et les deux archanges pénétrèrent dans la pièce, se soutenant l'un l'autre. Remiel installa Gabriel sur la couche de leur hôte et commença à fouiller la chambre à la recherche de quoi que ce soit pouvant améliorer l'état de Gabriel qui gémissait pitoyablement comme si un millier d'anges avaient entamé l'Hossanah accompagnés de cors et de trompes. Michel ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel en contemplant ces deux incapables. En tant qu'archange, Remiel connaissait forcément des bénédictions de dégrisage, non? Alors pourquoi n'en utilisait il pas?
Il fut tenté de lui rappeler la formule d'un air condescendant mais se reprit, décidant que Gabriel n'avait pas mérité ce traitement de faveur. Les méthodes humiliantes restant les meilleures, il préféra invoquer un sceau d'eau au-dessus de l'ange qui balbutiait des délires d'ivrognes. A la réflexion, songea-t-il après avoir accompli sa pensée, la face ruisselante et bovine, l'odeur d'ailes trempées et l'aspect pitoyable de la tunique de Gabriel valaient tout l'or du monde. Silencieusement, Michel remercia Dieu de ne pas avoir déclaré la mesquinerie pêché capital.
Après quelques minutes passées à invectiver Michel et toute la création, Gabriel s'ébroua et reprit ses esprits. Aussitôt, il blêmit et marmonna le pire juron qu'il connaissait, le plus osé ou peu s'en fallait pour un ange en état de sobriété: « mince ».
Remiel lui tapota gentiment l'épaule pour le réconforter. Michel, lui, se précipita sur les rouleaux de papyrus sur lesquels il travaillait la veille et qui venaient d'être lessivés par l'ébrouage de l'ivrogne. Tout son travail préparatoire pour la Certification d'Aptitudes Potables à Encenser le Seigneur, cent ans d'études, était fichu. Il était bon pour attendre deux siècles supplémentaires pour cesser d'être un archange et enfin passer au grade de Principauté. Et on parlait en plus d'une réforme pour rendre le concours encore plus dur. Comme quoi tout se paye, même la mesquinerie.
Refrénant sa rage, il s'assit sur son bureau et fixa le fautif dans les yeux.
« Alors Gabriel, qu'as tu fait? »
Celui-ci leva vers lui des yeux injectés de sang, balbutia quelques mots sans suite puis soupira et avoua tout de go.
« C'était l'autre jour, tu te rappelles? On a eu un sermon sur l'impact du Cantique des Cantiques sur la moralité des grandes villes de Judée et il fallait décider s'il devait être retranché du Testament. C'était vraiment barbant, et en plus Raphaël, Uriel, Remiel et moi avons été délégués pour aller vérifier sur place. Nous avons donc volé jusqu'à Nazareth et nous y avons déniché une petite taverne qui servait un vin de dattes très...
-Abrège.
-D'accord, d'accord. On y est resté trois jours et à la fin nous étions complètement saouls. Les autres ont pris une chambre pour dessaouler avant de repartir mais moi je me sentais encore capable de m'amuser quelques heures sans problème. Je suis donc sorti chercher une autre auberge et j'ai croisé un couple en train de rentrer chez lui. L'homme était visiblement imbibé d'alcool et chantait des choses scabreuses et la femme n'était pas dans un meilleur état. J'ai eu l'idée -idiote je sais mais j'avais bu, d'accord?- de leur faire une blague. J'ai attendu quelques minutes et j'ai pénétré dans leur chambre les ailes déployées, l'aura dorée et tout le truc. J'ai prix ma voix la plus impressionnante et j'ai annoncé que j'étais l'archange Gabriel et que Dieu avait choisi la femme pour porter le messie. Dans ma tête elle allait hurler de stupeur et je m'écroulerais de rire devant leur figure mais ça a... dérapé.
-Dérapé? Hurla Gabriel. Qu'est ce que tu veux dire par là? Ne me dit pas que..
-Si. Elle a vérifié d'un coup d'œil que son mari ronflait comme un charpentier et m'a précipité dans l'atelier attenant à la chambre. Et puis... ben je suis un homme, enfin un archange de genre masculin et cette Myriam ou Marie, je ne sais plus, était plutôt appétissante. J'ai dessoûlé après coup et j'ai réalisé ce qu'on avait fait. J'ai été pris d'un doute et j'ai vérifié, elle est enceinte. Dieu m'a donné la faculté de donner la vie pour le jour où il voudra enfanter son messie et j'ai mis enceinte une femme mariée d'un messie en avance de quatre vingt sept siècles sur le planning divin. J'ai paniqué, je me suis précipité dans la première taverne que j'ai trouvé et j'ai bu jusqu'à ce que Remiel me trouve et me ramène.
Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Les deux archanges échangèrent un regard paniqué avant de reporter leur attention sur Gabriel. Celui-ci les regardait, l'air amorphe.
« Qu'est ce qu'on fait? demanda-t-il en un murmure, comme craignant que Dieu entende même ses pensées.
-J'ai bien une idée, proposa Remiel. On cache la naissance au Seigneur et on l'éduque discrètement pour en faire un petit prophète pas trop voyant. Les anges qui s'y intéresseraient de trop près identifieraient son aura de messie à celle d'un simple mortel particulièrement saint.
Michel et Gabriel émirent une grimace dubitative. Voyant cela Remiel haussa légèrement la voix.
-Je suis vraiment surpris que vous vous opposiez à ma proposition! Quelle autre solution voyez vous? Se présenter devant Lui et lui expliquer qu'un archange saoul lui a fait un petit bâtard? Il ne fera pas de distinction entre nous. Grimace si tu veux, Michel, mais propose autre chose au moins!
Michel ne répondit pas tout de suite, estomaqué qu'il était par l'aplomb soudain de Remiel. Peut être était il moins bête qu'il n'en avait l'air après tout, et ses paroles étaient intéressantes. Il se mit à réfléchir sur la façon dont naissent les dieux.
Ceux-ci ne peuvent vivre ni grandir sans croyance. Iahvé, Zeus ou Remiel, tous commencent comme simple énergie divine, flottant à la recherche de croyants. Les hommes sont les pères des Dieux, non l'inverse. Ces êtres ne doivent leur existence matérielle qu'à la croyance de quelques centaines d'humains pétrifiés de peur envers ce que cache l'invisible. Et une fois devenus puissants, ces dieux recueillent d'autres esprits flottants, se les attachent comme serviteurs, leur donnent un corps et exigent en remerciement leur fidélité. Les dieux ont besoin de ces aides, de ces anges pour attirer encore plus de croyants. Mais ensuite ils les éloignent de la tentations de la chair et des sens, pour les empêcher de vouloir être plus matériels, plus puissants. Ceux qui atteignent les grades de trône ou de séraphin sont les plus idiots et flagorneurs, pas les plus intelligents. Ceux-là finissent comme Lucifer, chassés et obligés de chercher un nouveau créneau de croyance pour garder leur matérialité.
Comment naissent les divinités? Tout est là. Un schisme, une divergence de croyance crée un vide où les ambitieux peuvent s'infiltrer et grandir en puissance. Aussi, Michel réfléchissait à ce qui se passerait si le fils d'un ange se déclarait le messie et amenait des changements dans les croyances juives. Peut être qu'un ange un peu plus ingénieux que les autres pourrait connaître une promotion inespérée. A condition d'être discret.
Il releva un visage neutre mais doté d'une étincelle diabolique dans le regard vers un Remiel larmoyant en apparence mais avec la même lueur dans les yeux puis vers la tête d'ivrogne hagard de Gabriel. Il acquiesça finalement à la proposition de Remiel, tout en décidant de se méfier de cet ambitieux aux airs de lavette. Il ne restait plus qu'à détourner l'attention de Dieu pour les trente ou quarante prochaines années. Voilà qui ne devrait pas être trop difficile. Il suffirait sans doute de lui proposer de prendre des vacances sur la côte carthaginoise ou de lui proposer d'ajouter un livre à son Testament et on ne le verrait plus les cinquante prochaines années. Parfait donc.
Par curiosité, une fois seul, il regarda du côté de Nazareth dans la maison de cette femme de charpentier. Celle-ci profitait déjà de son tout nouveau statut de future mère du messie et invectivait son mari pour qu'il accepte tous ses caprices.
Décidément, songea Michel, cette bêtise de Gabriel va faire bien des heureux. Bénis soient les ivrognes.
lugh
La récompense d’un traître
Sig était heureux dans son champ de blé. Il fauchait les rangs d'épis dorés et mûrs avec entrain mais sans empressement. Il savait que le soleil estival châtie vite les imprudents qui gaspillent leurs forces aux heures chaudes de la moisson. Du reste, il ne lui restait guère de labeur avant de prendre un repos mérité. S'appuyant un instant sur sa faux recourbée, il contempla avec ravissement la récolte. De la bonne céréale, croquante et charnue qui serait bientôt liée en gerbe dans le grenier et lui procurerait assez de nourriture pour tenir l'hiver le plus rigoureux.
Un éclat de lumière attira l'œil de Sig qui aperçut deux hommes franchissant la clôture de son champ. Leur armure brillait au soleil, éclat étrange qui effraya les moineaux alentours. Ils s’envolèrent précipitamment, apeurés par cet épouvantail lumineux. Il devait s’agir d’étrangers, leur démarche martiale contrastait fortement avec l'allure placide des hommes du village. Haussant les épaules, Sig se remit à sa tâche. Grâce soit rendue au seigneur Balder, les brigands étaient rares dans la région. Aucun n'oserait venir le rançonner en plein jour. De même, les ennuis avec les gardes du royaume étaient peu nombreux. Les miliciens d'Asgard trop zélés apprenaient vite que les serfs de Balder n'étaient pas des esclaves. Sig fauchait le dernier carré de blé quand les soldats parvinrent à sa hauteur. Des Asgardiens au vu de leurs carrures massives et leurs épées au côté.
«- C'est toi qu'on appelle Sig ? », lui jeta l'un d'eux sans plus d'amabilité.
Sig le dévisagea froidement. Le soldat n'était guère plus âgé que lui, une vingtaine d'années tout au plus et l'apostrophait pourtant avec hauteur.
«- Qui demande audience? », répondit-il avec ironie.
Le visage des Asgardiens se tordit de rage un instant. Son interlocuteur esquissa un geste vers le pommeau de son arme. Il se contint pourtant. Dégainer devant un paysan désarmé serait le comble du ridicule. A la place, il saisit vigoureusement Sig par sa tunique et le tira à lui.
«- Tu ferais bien de pas faire le malin, fermier. On a trouvé des armes dans ton taudis. Va falloir que tu t'expliques. »
Aux sourires qui fendaient les lèvres des soldats, Sig comprit que l'explication donnée les intéresserait peu. Ils salivaient déjà à l'idée du châtiment à venir. La loi prévoyait la confiscation des armes et vingt coups de bâton. Les décisions de justice étant appliquées par des Asgardiens sur de simples humains, une telle bastonnade lui vaudrait une estropie. Un sort qui valait presque une mise à mort pour un garçon de ferme.
Il répondit, toujours défiant malgré la peur qui le saisissait :
«- Ce sont les affaires de mon maître, le seigneur Balder. Ici, c'est lui qui représente la justice d'Odin. »
Ces mots n'eurent pas l'effet escompté. Les gardes ne semblèrent ni surpris ni embarrassés d'entendre le nom de Balder, héros d'Asgard, preux parmi les preux. Ils se saisirent de lui en ricanant et le guidèrent jusqu'au village. Sig savait qu'il était vain de résister. Ces Asgardiens seraient insensibles à ses supplications et malgré sa robuste carrure, il n'était pas de taille à lutter face à deux guerriers.
Le village était en émoi, envahi par les Asgardiens. Les soldats inspectaient chaque habitation et expulsaient les villageois de leur foyer. D’instinct, ceux-ci se regroupaient au pied de l’immense grenier surplombant le village. A peine plus grand qu'un hameau, le village regroupait une centaine d'âmes vivant dans de petites maisons en pierre qui réservaient souvent plus d'espace pour les bêtes que pour les hommes. Bien malin qui saurait dire si les hommes habitaient dans l'étable ou les bêtes dans la maisonnée. Les demeures n’offraient que l’apparence de la solidité. Mal agencées et fixées sans aucun mortier, les pierres laissaient filer le vent d’hiver qui s’insinuait en sifflant. Les longues pluies d'automne transformaient en boue les sols de terre battue. A chaque tempête menaçant d’emporter les toits de chaume, à chaque pluie inondant leur foyer, les villageois se regroupaient à l’intérieur du grenier. Seule bâtisse commune, il abritait la réserve de tout le village, servait de refuge et de lieu de rassemblement. Les hommes n’avaient pas lésiné sur sa construction, abattant d’immenses chênes pour fournir une charpente solide, creusant la terre avec acharnement pour de profondes fondations. C’était l’orgueil et le seul bien du village. A présent que les Asgardiens envahissaient leurs demeures, les chassant comme un vent violent, ils se retrouvaient sous l’ombre protectrice du grand grenier. Toutefois, certains villageois répondaient aux sollicitations des gardes. Sig nota de la servilité dans leur démarche. Klarg, meunier et jarl du village, semblait se croire obligé de se fendre en courbettes et saluts incessants. Il était pourtant leur chef et représentait le village auprès du seigneur Balder. Vieil homme d’ordinaire grincheux, un sourire poli fleurissait sur ses lèvres tandis qu’il écoutait un officier Asgardien en dodelinant de la tête. Quelques connaissances, intrigués par son escorte, se tournèrent vers Sig mais aucun n’osa prendre des nouvelles tandis qu’on le conduisait vers sa maison. Chez lui, les gardes le forcèrent à s'agenouiller. Son logis était sans dessus dessous. Trois soldats remuaient les maigres possessions et s'affairaient dans l'espace exiguë. Assis à sa table, un grand Asgardien au fin visage le dévisageait. Il portait un bandeau d'or, simulacre de couronne, et une prestance royale se dégageait de ses airs, un brin affectés. Il tenait à la main une épée de bonne facture mais sans fioriture, lame simple de bronze fixée sur un pommeau entouré de cuir. D’autres armes gisaient sur le lit de Sig, extirpées de leur médiocre cachette. Combien de fois le garçon avait-il projeté de leur trouver un meilleur abri ? Mais à chaque fois, une tâche plus urgente l’en avait dissuadé. Il se croyait tellement à l’abri des Asgardiens. A présent, les soldats éventraient son pauvre matelas de paille. Leur figure de molosse et leur carrure massive les désignaient comme les chiens de garde de leur maître. Sig réprima une bouffée de colère devant le sourire goguenard qu’ils lui adressèrent. La mise en scène semblait étudiée pour le faire réagir puisqu’ils avaient eu tout le temps d’explorer sa cahute. Sig se força donc au calme et attendit patiemment que l’Asgardien aux manières doucereuses cesse de s’intéresser aux armes devant lui. L’homme prit la parole d'une voix calme mais menaçante :
«- Mon garçon, sais-tu qui je suis?
- Non »
Sig reçut un coup sur le crâne et corrigea aussitôt :
«- Non, seigneur. »
Avec un soupir contrarié, ce dernier fit un geste de la main vers l'un de ses gardes.
«- Misgardien, tu es en présence du seigneur Loki, suprême Intendant du royaume. »
Sig s'inquiéta en entendant ce nom, redouté parmi les humains. Des histoires sinistres mêlaient Loki à des rituels de magie noire. Il se murmurait que sa ruse et sa pratique des arcanes sombres lui avaient permis d’être si proche du roi Odin, nullement sa loyauté ou sa bravoure. Il observa avec plus d’attention les gardes et ne s’étonna plus de leurs attitudes dominatrices, de leurs regards cupides où flottait la luxure. Les hommes de Loki étaient redoutés pour leur férocité et habitués à l’exercer. Le jarl avait peut-être eu raison de s’incliner en sourires devant eux.
«- Mes hommes ont trouvé des armes dans une cache sous votre foin. Vous nous seriez obligés de nous dire qui vous a procuré ces armes et qui vous a demandé de les conserver. »
Sig faillit répondre. La prestance de Loki, ses manières froidement polies et la peur d'être condamné se conjuguèrent pour créer une tentation puissante. Presque par réflexe, il ouvrit la bouche et seule la tournure de la phrase le sauva de la trahison. Loki ne l'accusait pas, il voulait un nom. Il désirait atteindre son maître car c'était le seigneur Balder lui-même qui avait caché ces armes chez lui.
«- De grands troubles sont à prévoir », avait confié le jeune seigneur à son père. « Mes hommes et moi-même aurons un jour besoin d'armes, de nourritures et de chevaux. »
«- Les chevaux et la nourriture, le village sera heureux de vous les offrir n'importe quand ainsi que notre hospitalité pour ce qu'elle vaut mais garder ces armes... »
Son père ne termina pas sa phrase. Chacun savait que conserver des armes est un crime pour un misgardien.
«- Dissimule-les pour moi, je t'en prie. Du reste, je représente la justice d'Odin en ces lieux. Si des gardes vous importunaient, mon nom devrait suffire à les tenir à l'écart. »
Et le père de Sig avait acquiescé. Il tenait en grande estime le jeune seigneur Balder qui se montrait bon pour eux. Comment lui refuser une telle demande?
Sig soupira. Son père était mort depuis, emporté au cœur de l'hiver par la maladie et le seigneur Balder n'était pas revenu. Il fixa le seigneur Loki d'un œil éteint.
«- Pardonnez-moi, seigneur. J'ai acquis ces armes pour partir à la chasse avec mes amis. Je ne m'étais pas rendu compte de la gravité de mes actes, je vous assure que je n'avais pas l'intention de... ».
«- Suffit », siffla Loki. Sig ressentit une vive douleur sur l'arrière du crâne. Un des gardes l'avait frappé à nouveau, plus violemment.
«- Mon garçon, je me suis mal fait comprendre. Je sais qui vous a confié les armes. Ma proposition est simple : soit vous témoignez de la vérité et je vous relâche dans l'heure, soit vous vous obstinez à me considérer comme un simple d'esprit et je laisserai la loi s'appliquer avec toute sa rigueur. »
Sig était paralysé par la peur. Le marché semblait simple. Nul ne lui reprocherait de dire qu'il avait agi sur l'ordre de son maître. Quel mal pouvait-il y avoir à dire la vérité? Il songea à son père, cet homme si droit et de bon conseil. Sig fut consterné de s'apercevoir qu'il ne savait pas comment il aurait agi. Pourtant, il voulait protéger Balder, être fidèle à son seigneur et à la mémoire de son père. Sig était robuste, il savait qu'il pourrait souffrir une bastonnade mieux qu'un autre. Puis, il se rappela que les soldats Asgardiens seraient chargés de l'exécution de la peine. Leurs coups puissants lui briseraient les reins. Il frémit à l'idée de ses os se disloquant. Le seigneur Balder était juste et compréhensif. C'était une pitié de le trahir mais il ne lui reprocherait jamais une telle dénonciation. Il était puissant, héros reconnu des Asgardiens. Il saurait probablement échapper aux foudres d’Asgard et expliquer les raisons d'un tel ordre. Hélas, Loki était plus puissant encore, intendant d'Odin. Nul n'était à l'abri de sa perfidie.
Toutes ces pensées tournaient dans la tête de Sig et finalement la lueur dans les yeux de Loki emporta sa décision.
«- Je ne comprends pas ce que vous dites. Les armes appartenaient à mon père, je voulais m'en servir pour la chasse. »
L'œil de Loki se teinta étrangement d'un bleu d'encre, la cruauté dans sa prunelle se changea en colère froide. Loki ne l'aurait pas laissé indemne quoi qu'il advienne, calculait Sig.
«- Je suis vraiment surpris que vous vous opposiez à ma proposition. Une offre généreuse d'un seigneur Asgardien rejetée avec mépris par un traître de Misgard. Voilà, les faits. »
Loki fit un geste de la main et un bâton apparut, flottant dans les airs. Il le tendit à l'un de ses hommes. Le soldat jubila en soupesant l'arme et Sig déglutit. Le bâton était en fer, non en bois.
«- Vingt coups de bâton. Le châtiment juste prévu par la loi. » Loki n'ajouta pas qu'il était permis d'avoir la main lourde.
On le traîna dehors, sur la grande place. La fouille des maisonnées semblait terminée et les villageois, encadrés d'Asgardiens, s'attroupaient à présent autour de la route qui traversait le village. Sig comprit aussitôt qu'alerter la foule ne servirait à rien. Des voisins lui jetèrent un regard gêné, d'autres suspicieux, d'autres franchement compatissants mais tous étaient impuissants. Son regard croisa celui de Jon, un ami d'enfance. Bien que marié depuis deux ans, Jon conservait l'air gauche et balourd de l'adolescence. Sa maladresse cachait un grand courage et une loyauté indéfectible. Jon l'avait aidé à labourer quand son père était tombé malade, avait même acheté des plantes chez l'apothicaire pour adoucir sa fin. Jon esquissa un mouvement dans sa direction mais aussitôt des gardes Asgardiens réagirent, prêts à lever l'épée. Sig fit un signe discret à son ami et aussitôt Jon inclina gauchement la tête en signe d'excuse et recula vers sa femme.
Loki s'impatientait, ne quittant pas la route des yeux.
«- Commencez à cogner. »
La formule n'exprimait plus un simulacre de justice mais son réel sentiment d'aversion. Qu'un manant ose contrecarrer ses projets, voilà qui était insupportable au seigneur Loki. Cette pensée s'accompagna d'un sourire sur les lèvres de Sig. Le bâton s'abattit sèchement et surprit Sig au ventre le mettant à genoux et expulsant l'air par son diaphragme. Le garde attendit un temps comme pour laisser la douleur refluer et frappa un second coup au niveau des épaules. Sig sentit un os craquer et s'effondra sur le sol. Un des gardes se pencha vers lui, le redressant durement. Sig en voulait à son corps de céder si vite. Autour de lui, les Asgardiens ricanaient. Le garde lui murmura :
«- Il est encore temps de prendre une bonne décision. »
Sig réfléchit et se vit pantelant après seulement deux coups reçus. Son dos le faisait atrocement souffrir et son épaule gauche semblait s'être démise. Déjà, il ne pouvait plus se tenir droit. Dans quelques coups, il perdrait conscience. Alors, on le ranimerait puis le garde continuerait de marteler sa chair jusqu'à ce qu'il devienne un tas d'os brisés. Ses lèvres articulèrent un son, le début d'un nom mais une clameur soudaine de la foule masqua le bruit.
Un cavalier venait d’apparaître sur le petit pont qui précède le village. Un nuage de poussière couvrait les traces de son cheval et sa vitesse surprenait les villageois incrédules. Alors en voyant son air altier, et malgré ses traits las, sa cape usée et ses bottes de voyage, un bruit courut dans la foule :
«- Le roi ! Le roi approche! »
Les villageois agitèrent leurs mains en signe d'accueil, poussèrent des hourras d'acclamation. Le cavalier en armes s'avançait vers eux et s'arrêta un instant pour contempler le spectacle du village rassemblé, prêt à accueillir son seigneur. L'homme approuva d'un hochement de tête, jugeant que tout semblait en ordre. Apercevant Loki, le prisonnier et ses gardes, il éperonna sa monture et se dirigea vers le petit groupe.
«- Seigneur Loki, le roi arrive. Tout est-il en ordre? »
Loki regarda froidement le messager. Un des gardes répondit :
«- Hormis une cache d'armes que possédait ce rebelle, il n'y a rien. Le roi peut avancer sans crainte. »
Le messager fit volte-face, apparemment insouciant de l'attitude méprisante de Loki. Il repartit en trombe vers la grand route. Quelques minutes s'écoulèrent où la foule murmura un peu comprenant que la silhouette entraperçue n'était qu'un éclaireur, et tous guettèrent fébrilement l'arrivée du seigneur Odin. Sig devinait à certaines œillades furtives qu'à mots couverts on commentait sa triste situation. Enfin, le roi et sa suite parurent, troupe de cavaliers en armure complète, étincelante sous le soleil, d'une clarté menaçante. Les cris d'acclamation des villageois redoublèrent de ferveur quand ils reconnurent, à coup sûr cette fois, leur roi Odin grâce à sa couronne d'or blanc. La présence majestueuse était rare, quelque bataille ou quête l’avait conduit en ce coin reculé de son royaume. Tous eurent un hoquet quand le monarque descendit de cheval. Odin était un colosse, une véritable montagne en armure. Son visage affable ne parvenait pas à faire oublier l'écrasante impression de puissance qu'il dégageait. Saluant les villageois, il fut reçu, comme le veut la coutume, par le jarl du village plus courbé que jamais. On lui offrit un cadeau, de piètre valeur pour un roi, qu'il accueillit pourtant avec un grand sourire.
L'accueil terminé, les femmes disparurent dans la grande hutte pour préparer un festin en l'honneur du roi. Les hommes commencèrent à dresser une immense table sur la place, assemblant tout le mobilier qu'ils pouvaient trouver, sciant et fixant à la va-vite des planches sur des tréteaux de fortune. Pendant ce temps, le jarl parlait au roi Odin. Sig le vit faire de grands gestes de la main dans sa direction et une bouffée d'espoir l'envahit. Klarg plaidait peut-être sa cause. Aussitôt un sentiment de dégoût pour lui-même l'envahit. Il avait voulu trahir, à bout de forces devant l'épreuve d'une mort injuste. Il méritait son châtiment mais cette arrivée si opportune de la suite royale lui semblait un signe des Nornes, les déesses du destin. Sa résolution s’affermissait tandis qu’il était pour un temps à l’abri des coups. Ses gardes Asgardiens s’étaient assis par terre pour discuter pendant que se déroulait l’accueil. Ils se redressèrent en voyant le roi arriver vers eux. Loki s'inclina, la main sur la poitrine. Odin leva un sourcil interrogatif à la vue du prisonnier ensanglanté.
«- Un rebelle, mon roi. Il prétend agir seul mais j'aurai aimé le questionner davantage. Et avoir l'opinion du seigneur Balder à ce sujet. Après tout, il est responsable de ce village. » Loki conclua sa diatribe d'une moue dédaigneuse.
«- Le manque de renseignement ne t'a pas beaucoup retardé, Loki. »
- Une justice efficace doit punir sans délai, mon roi. Surtout les traîtres. Je n'ai fait qu'appliquer votre loi, soyez-en assuré. Il reste encore une quinzaine de coups. Avec votre permission, mon roi?
- Non, c'est assez. »
Sig réprima un soupir de soulagement.
«- Ton zèle fait merveille pour assurer la sécurité du royaume mais un roi doit savoir faire preuve de clémence.
- Mais, sire, ce traître nous livrera peut-être un nom...
- Arraché par la torture ? Peuh. » Odin se détourna avec mépris.
S'adressant directement à Sig, il déclara :
«- Ton jarl m'a parlé. Il pense que tu es honnête mais obstiné. Deux qualités qui me plaisent, mon garçon. »
Sig baissa la tête devant le compliment. Lui savait ce que valait son courage et la terreur folle qu'il éprouvait à l'idée d'un nouveau coup. Il ne méritait ni le compliment du roi ni la sollicitude de son jarl.
«- Toutefois, en refusant de parler, tu insultes la justice de ton roi. Etre fidèle est honorable mais dissimuler des armes est une trahison. Je ne peux tout de même pas ignorer un fait aussi grave.
Sig attendit. Il ne savait que répondre à son roi, qui semblait prendre un malin plaisir à souffler le chaud et le froid. Le discours d'Odin semblait tout autant destiné aux oreilles de Loki.
«- Voyons, nous pourrions trouver une pénitence. Un de mes hommes cherche un écuyer, le précédent est mort en avalant un mets destiné à son maître. Voilà, une charge convenant à un garçon courageux et ainsi, un traître comblera le vide d'une perfidie. Ceci est justice. »
Il gémit en se redressant à l'invitation de son roi. Lui ? Ecuyer? La récompense d'une grande bravoure alors qu’il connaissait sa honte. Il n'osait même pas avouer sa faiblesse à son roi ce qui le rendait, à ses yeux, plus méprisable encore.
Odin s'approcha de Sig et examina son épaule d'un œil critique puis il abattit son immense main et tira d'un coup sec sur le bras. Sig sentit les larmes lui monter aux yeux et étouffa un cri de douleur tandis que l'épaule démise se remettait en place en un claquement sec.
«- Allons, va mon garçon. Demande des vivres et un cheval à mes hommes, ils t'expliqueront comment monter. Plus tard, ton seigneur se chargera de t’enseigner ta charge.
Loki voulut intervenir.
«- Mon roi, le seigneur Balder doit répondre de ce paysan. Il nous fournira peut-être une explication sur ces armes dissimulées. »
Odin lui répliqua en repartant vers le banquet.
«- Balder n'a pas d'explication à fournir, il vient d'échapper à une tentative d'empoisonnement. Est-ce que je demande à mon Intendant, responsable de la sécurité, comment un tel acte a pu se produire ? »
Loki ne put que s’incliner mais ses yeux couvaient le jeune Sig d’un feu ardent. La justice d’Odin le sauvait momentanément mais attisait la haine du seigneur Asgardien.
En passant devant le garçon, le roi ajouta :
«- Quel est ton nom?
- Sig... heu, Sigfried, mon roi. »
Bébel
Le général et son sauveur
Pièce en un acte et cinq personnages.
Jules de Vittefleur, François Salviac : jeunes bourgeois.
Denise : jeune servante au physique ingrat.
Henri : majordome distingué.
Mauricette Dugueyperoux : jeune femme de la bourgeoisie.
Scène 1 : un intérieur bourgeois. Au milieu de la scène, deux fauteuils, une table basse avec deux verres. Sur le côté, un coffre ou une malle.
Jules de Vittefleur tourne en rond dans la pièce, visiblement très agité. On sonne. Denise va ouvrir. Entrée de François Salviac.
Jules : Ah ! François ! Mon ami !
François : Jules ! Mon ami aussi !
Denise : Monsieur, avez-vous besoin de moi ? (Elle reste plantée dans l'entrée)
Jules (sans faire attention à la servante) : Je vous suis reconnaissant, mon ami, de vous être déplacé si prestement !
François (s'incline) : A votre service, Jules de Vittefleur !
Jules : Asseyez-vous, mon ami, j'ai à vous entretenir d'une affaire très sérieuse.
(Ils s'assoient chacun dans un fauteuil et prennent un verre. Denise attend toujours).
François (enjoué) : Alors ? Camarade !
Jules : Eh bien ! Vous devez savoir que, mercredi, je pars pour l'Angleterre !?
François (hésitant) : Oui, bien sûr.
Jules : Vous devez savoir que je suis fiancé avec Mauricette Dugueyperoux !?
François : La fille du négociant ?
Jules : En personne !
François : Je l'ignorais ! C'est étrange, d'ailleurs, que je ne sois pas au courant !
Jules : Eh bien, voyez-vous, c'est une situation dont je ne me vante pas ! Le mariage est une convention à laquelle je me plie sans enthousiasme aucun.
François : Certes, certes, certes, mais en quoi cette affaire me regarde-t-elle ? Qu'y puis-je faire ?
Jules : Ah, mon ami, il est arrivé un événement incroyable, imprévu, un événement sensationnel, exaltant, inquiétant, incroyable, …
François : Vous l'avez déjà dit.
Jules : Oui ! Eh bien ! (Il se lève et tombe nez à nez avec Denise) Mais qu'est-ce que vous faites encore là, vous ?
Denise : Mais monsieur, vous ne m'avez rien dit ! (Elle sort, vexée)
Jules (la regardant sortir) : Quelle insolence ! (Il marche de long en large) J'ai rencontré une jeune personne adorable, un bijou, une merveille, la grâce des grâces !
François : Rien que ça !
Jules : Ne riez pas, mon ami ! Si vous la connaissiez … Aussitôt que nous nous vîmes, nous nous plûmes.
François : Vous vous plûtes ?
Jules : Plutôt, oui ! Depuis, je pense à elle, je dors et je rêve à elle, je me réveille et je repense à elle, je me rendors…
François (surpris) : Et vous voudriez rompre vos fiançailles pour ce coup de sang ?
Jules : Oh que oui ! Je suis heureux que vous me compreniez !
François : Mais enfin, des fiançailles, ça ne se rompt pas ainsi ! Et la dot ? Qu'en faites-vous, de la dot ?
Jules : Au diable, la dot ! Mes deniers me suffisent. (Il montre le décor autour de lui)
François : Et comment se nomme l'objet de votre passion ?
Jules : L'objet se nomme Julie, Julie Fournier. Son père est dans un ministère.
François : Jules et Julie ? Tout le monde se moquera de vous !
Jules : Ne plaisantez pas, j'ai besoin de vous. Ce départ en Angleterre est une occasion unique de me débarrasser … de ce poids sur le cœur, mais je dois respecter les formes, les convenances, tout en sauvegardant mon intégrité de gentilhomme. C'est à cette tâche précise que je souhaite allouer vos talents d'homme du monde.
François : Mais enfin, que vous a-t-elle fait, cette héritière ? Serait-elle disgracieuse ?
Jules (il réfléchit) : Je ne le sais guère, car, de vous à moi, cette jeune personne est d'une telle sottise que, sitôt qu'elle a parlé, on oublie ou sa laideur ou sa beauté.
François : Je serais curieux de voir ça.
Jules : Ne dites pas ça ! Cela pourrait nous attirer le malheur ! (On sonne) Denise ? (La servante ne vient pas) Mais quelle insolence, vraiment ! Elle ne va pas tarder à retourner dans sa campagne, cette petite ! (Il va ouvrir)
Scène 2 :
Mauricette, Jules, François.
Mauricette (joyeuse) : Surprise !
Jules : Mauricette ! Je ne m'attendais pas à votre venue !
Mauricette : Oh ! Le méchant ! Dites-moi que vous n'êtes pas heureux de me voir !
Jules : Je ne le dirai pas.
Mauricette (voyant François) : Tiens ! Vous receviez !
Jules : Je recevais !
Mauricette : Eh bien ! Présentez-moi ! (à François) Jules n'a aucun sens des conventions sociales.
(François se lève d'un bond. Il semble subjugué.)
Jules : Monsieur François Salviac, un vieil ami. Mademoiselle Mauricette Dugueyperoux, mon estimable fiancée.
François (ému) : C'est un honneur pour moi que de vous rencontrer.
Mauricette : Oh ! Un alexandrin !
Jules : Je ne pense pas, la famille de François s'étale de Paris jusqu'en Corrèze, mais guère plus loin …
Mauricette (comptant sur ses doigts) : Mais non ! "C'est un honneur pour moi que de vous rencontrer." Douze ! (Elle rit) J'adore la poésie Monsieur Salviac ! Et vous-même ?
François : Moi aussi ! (Il se concentre) Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, …
Mauricette : Fatigués de porter leurs misères hautaines, …
François : De Palos de Moguer, routiers et capitaines …
Mauricette : Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. (François s'incline.)
Jules (agacé) : Mais dites-moi, ma chère, vous ne m'avez pas dit ce qui motivait votre venue ?
Mauricette : Ma foi, je ne saurais le dire, j'avais à faire dans le quartier et je me dis : "Tiens, si je passais voir ce cher Jules ? Il sera content."
François : Une telle attitude vous honore.
Jules (se forçant) : Eh bien, je suis très content. Asseyez-vous, ma chère, prenez un verre, nous discutions.
Mauricette : Non non, je m'en veux d'avoir troublé votre entrevue, et je ne puis vraiment rester.
François : Mais repassez plus tard, le jour est encore haut.
Jules (étonné) : Oui, François a raison, repassez tout à l'heure, nous vous attendrons.
Mauricette : C'est d'accord ! Une amie à visiter, je n'en aurai pas pour longtemps.
(Elle les salue de la main, ils s'inclinent et elle sort).
Scène 3 :
Denise, Jules, François.
(François se laisse tomber dans un fauteuil, il reprend son verre et le vide.)
Jules : Alors, convaincu ?
François : Oh oui, en effet, je comprends bien que vous ne pouvez pas épouser cette jeune personne.
Jules : N'est-elle pas comme je vous l'avais décrite ?
François : Pas exactement, Jules. Quelle femme extraordinaire !
Jules : Elle est sotte !
François : Elle est pleine de fantaisie !
Jules : Elle est sotte !
François : Elle est pleine de poésie !
Jules : Elle est sotte !
François : Elle est belle…
Jules : Admettons, mais comme toutes les femmes de vingt-trois ans …
(Denise arrive et débarrasse la table. Les deux hommes la regardent, gênés.)
Jules : D'accord, pas toutes, mais admettez tout de même que ce n'est pas une qualité extraordinaire.
François : Certes, mais c'est un atout non négligeable, ni anodin.
Jules : Un atout ni extraordinaire ni négligeable ni anodin ni formidable en somme.
François : Qu'importe, mon cher Jules, qu'importe ! Vos intérêts sont les miens. Et je crois avoir un plan pour dénouer cette affaire.
Jules : Je suis tout ouïe.
François : Il nous faudrait quelqu'un … un homme d'âge mûr, qui pourrait en imposer, une belle voix, de l'allure … et rapidement disponible.
Jules : Eh bien, je crois que vous venez de faire le portrait d'Henri, mon majordome. Je l'appelle. Denise, allez chercher Henri.
Denise : Oui, monsieur (elle s'en va).
François : Henri ? Son nom ne me dit rien … Mauricette le connaît-elle ?
Jules : Je le crains, même si sa fonction lui a appris l'effacement.
Scène 4 :
François, Jules, Henri, Denise.
(Denise revient avec Henri)
Henri : Vous m'avez appelé, monsieur ?
Jules : Oui, Henri, mon cher Henri. Asseyez-vous, je vous prie. Je vous présente Monsieur Salviac. Il a quelque chose à vous dire. Allez-y François, confiez-nous votre plan.
François : Oui. Monsieur Henri, nous avons besoin de vous pour un service un peu particulier.
Henri : Je vous écoute, monsieur.
François : Nous voudrions que vous jouassiez un rôle, ce soir même. Le rôle de quelqu'un d'important. Un notaire … un médecin … non, un général, voilà, un général ! De la carrure, de l'allure, une voix forte et claire, un général !
Henri : Oui monsieur.
François : Il faudra un déguisement. Un uniforme, une fausse barbe.
Jules : Cela se peut faire. (Il va chercher des affaires dans le coffre).
François : Une jeune femme va venir ici tout à l'heure et nous avons un petit "canularium" à lui jouer.
Henri : Oui monsieur.
François : Voilà, quand cette personne entrera, nous serons tous trois assis autour de cette table. Vous aurez un air très fâché et catégorique. Saurez-vous le jouer ?
Henri : Oui monsieur.
François : Jules, je vais vous demander de mimer le désespoir.
Jules (tout en collant la fausse barbe à Henri) : Je penserai à ma vie sans Julie.
François : Très bien. Quant à moi, j'expliquerai la situation à Mauricette. Et vous, Henri, vous devrez sans cesse répéter à Monsieur de Vittefleur : "Vous devez respecter votre promesse ! Vous devez tenir votre parole!" ou encore "Votre honneur est en jeu".
Henri : Oui monsieur.
Jules (après avoir vêtu Henri d'une veste militaire fantaisiste) : Et quel sera le mensonge, François ? Et où cela nous amènera-t-il ?
François : Eh bien, c'est assez simple.
(On sonne)
Jules : Serait-ce déjà Mauricette ?
François : Du calme du calme du calme ! Henri, êtes-vous êtes prêt ?
Henri (Il se lève) : Oui, monsieur. Garde à vous repos prêt garde à vous soldats !
Jules : Je vais l'accueillir. (Il pousse Denise et ouvre).
Scène 5 :
Henri, Jules, François, Mauricette, Denise.
Mauricette : Surprise !
Jules : Ah ! Mauricette ! Vous enfin !
Mauricette : Eh bien, Jules, qu'avez-vous ? (Elle rit) Suis-je partie si longtemps ?
François : Mademoiselle Dugueyperoux, vous arrivez dans des circonstances funestes.
Henri (se dirigeant vers Jules d'un air menaçant) : Vous devez respecter votre promesse, vous devez tenir votre parole ou encore votre honneur est en jeu !
Mauricette : Ah donc ! Qui est cet individu ?
François (coupant Henri qui allait répondre) : C'est le général Dufland, il est à l'instant même en train de briser le cœur de notre cher Jules. (Jules pousse un cri et se cache le visage dans les mains). Figurez-vous qu'il est arrivé ici, dans ce salon, à l'improviste, et nous a révélé ce fait incroyable : Jules, notre cher Jules, lui a sauvé la vie, il y a cinq ans, et en remerciement il lui a offert la main de sa fille. Jules s'est sauvé à l'époque, mais le général est un homme de ressources et il vient rappeler le fiancé à son devoir !
Henri (vers Mauricette) : Il doit respecter sa promesse, il doit tenir sa parole, …
Mauricette (soupçonneuse) : Un général, comme c'est étonnant ! Et quelles sont vos campagnes, mon général ?
Henri : Ah, je suis de Paris, mademoiselle.
François : La Crimée ! C'est un héros de Crimée !
Mauricette : Ah ah ! Fort bien ! Avez-vous fait Sébastopol ?
Henri : Ah là là oui ! Sébastopol …
Mauricette : Et comment était-ce, Sébastopol ?
Henri : Ah, terrible, mademoiselle, terrible !
Mauricette : Inkermann ?
Henri : Affreux, affreux!
Mauricette : La Balaklava ?
Henri : Poignant, poignant !
Jules : Voyons, ma chère, ne nous tourmentez pas ainsi. Cet homme vient déjà de nous raconter en long, en large et en couleurs la terrible bataille de Malakoff, la charge de la brigade légère et autres morceaux de bravoure. Nous n'en pouvons plus ! Mon désespoir est déjà si complet !
François : Mais enfin, mon général, certes Jules fut héroïque en vous sauvant de cette mort affreuse, certes vous avez cru bien faire en lui offrant votre fille, mais voyez le chagrin immense de ce jeune couple à jamais séparé ! Peut-être que le dédommagement légitime que méritent vos sentiments de père aimant et d'homme reconnaissant pourrait apaiser votre courroux et faire fléchir votre intransigeance ?
Henri : Mais il doit respecter sa promesse ! Il doit tenir sa parole ! Ou encore son honneur est en jeu !
François (écartant les bras de façon outrée) : Je suis vraiment surpris que vous vous opposiez à ma proposition !
Jules : Allons, François, je crains que nous ne puissions rien y faire.
François : C'est juste, hélas !
Mauricette : Mais, enfin … On ne se sépare pas comme ça ?!
François (regardant la jeune fille d'un air inspiré) :
Mon regard s'est heurté au mur de la nuit noire,
Mes sens sont en déroute, et comme saigne mon cœur !
Mais à travers le vent qui emporte mes pleurs,
J'entends le doux murmure : "Ici commence l'espoir !"
Mauricette (troublée) : Serez-vous mon espoir, Monsieur Salviac ?
François : Un jour, peut-être, je me présenterai comme tel face à vous, et j'ose avouer que ce jour-là je serai vraiment surpris que vous vous opposiez à cette proposition !
Demiandre
Pacification
- « Je suis vraiment surpris que vous vous opposiez à ma proposition ! »
La phrase résonnait dans toute la salle, remplie de hauts dignitaires de toutes les nations bordant l’Etat-libre de Kerdyulan. Les convives étaient attroupés autour du large couloir, couvert d’un tapis rouge finement décoré de scènes historiques, amenant au large siège de chêne brut, taillé et recouvert de velours cramoisi pour protéger les cousins, sur lequel siégeait le plus haut représentant de ce puissant pays : Habelle Kissayion. C’est un homme d’âge mûr, d’environ une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants et une barbe bien taillée légèrement blanche. De petites rides autour de ses yeux et sur son front lui donnaient un aspect sévère lorsqu’il fronçait les sourcils, accentuant l’effet de ses paroles et de ses gestes.
Certains invités ne pouvaient voir ce qui se passait, car de larges et hautes colonnes de marbre sculptées dans des formes végétales obstruaient la vue des plus distants du centre de la vaste pièce. Ils étaient tous regroupés par Etats, par classe et par renommée dans leur pays respectifs. Certains étaient assis sur de belles chaises à haut dossiers, avec leurs serviteurs derrière. Ils étaient entourés de leurs plus proches vassaux, et ainsi de suite jusqu’au fond où se trouvaient les simples nobliaux qui se tenaient debout. Ce sont eux qui écoutaient juste, ne pouvant voir.
Cette réunion était une des plus attendues de notre temps. Les guerres, de multiples famines et l’essor croissant de la technologie avaient produit un effet terrible sur les Nations du monde entier, ravageant peuples et terres, détruisant nombres de maisons et familles. Une sorte de génocide implacable s’était abattu sur nous...
C’est en tout cas ce que je pense. Je me tiens à la droite du Maître des Frontières, debout. Le Maître est la personne qui gère les relations avec les Terres voisines, une sorte de diplomate. Il a un pouvoir absolu pour son rôle, mais restreint pour le reste, qui est confié aux Ministres et Délégués Nationaux.
Je participe à toutes les conférences du Maître des Frontières, en lui donnant des conseils, en prenant des notes, et en lui signifiant tout les problèmes rapportés et les solutions trouvées.
- « Je n’accepterais jamais que le conflit se mondialise ! Il nous faut une solution contre les fléaux qui touchent notre époque, contre les ravages de la Folie des Hommes ! Cette guerre nous détruit, nous lacère, nous affame ! Et nous n’y gagnons rien d’autre que des blessures ! Jamais je n’ai vu de personnes aussi obstinée à refuser un accord. Surtout lorsque la survie de ses concitoyens est en jeu ! Ceci est profondément regrettable. »
- « Vos idéologie oisives et pacifistes vous rendent lâches, couards, Monseigneur ! Vous ne vous rendez pas compte à quel point vous vous encroûtez dans votre médiocrité. Ce n’est pas comme cela qu’un Etat devient puissant, mais en conquérant, battant, pillant, innovant sur la voie guerrière qui est celle de notre peuple! C’est pourquoi je refuse cette Trêve que vous nous lancez à la figure. » Annonça le Roi des Fayteriens du Nord, Jtalhu Hopom-Alra.
- « D’ici un an, nous ne serons plus ! Je ne donne pas cher de nos peuples ! Nous ne seront plus que des cadavres vivant, craignant le lendemain, sans aucune volonté de perdurer, de construire quelque chose de durable, de peur de tout voir détruit par la volonté d’un soi-disant « Roi » qui se prend pour un Dieu ! C’est i-nac-cep-ta-ble ! » Rugit Kissayion, plein d’une colère vive et justifiée envers son homologue nordique. « La séance est levée ! »
De minutes en minutes, la salle se vidait. Chaque personne essayait aussi vivement que possible d’atteindre la sortie de la salle, qui devenait à leurs yeux un piège, une gangue de laquelle on ne s’échappe pas, une nasse infaillible... La colère du Maître des Frontières est crainte chez les voisins autant que dans son propre pays. En être la cible n’est pas recommandé pour la sauvegarde de son patrimoine, je vous l’assure.
Le Maître des Frontières me prit à part et me dit :
- « Que penses-tu de ma proposition, Aldyion ? Pourquoi la Trêve n’est elle pas accepté par ce ruffian de Jtalhu ? Est-ce la mauvaise voie que nous avons choisie ? Devons nous vraiment continuer dans une guerre sanglante qui décimera tout ? »
- « Je ne le penses point, Monseigneur. Il faut au contraire nous appliquer à faire respecter ce texte, au moins la Trêve, qui pourra ensuite être plus facilement conduite en Traité de Paix multilatéral. Dans le pire des cas, une coalition avec les autres Etat nous permettra d’avoir du poids contre cet infâme Jtalhu... »
- « Tu as raison comme d’habitude, mon cher. Nous allons changer de stratégie ! Convoque deux par deux les Chef d’Etat et amène les moi ici-même. En dernier, convoque Jtalhu tout seul. Je vais les convaincre de signer cette trêve et en dernier, Jtalhu qui sera obligé de signer, ou presque. Ceci doit être effectué avant la fin de l’année, c'est-à-dire, dans une semaine. Il veut la guerre, nous lui apporterons la Paix sur un plateau d’argent ! »
C’est ainsi que je m’attelais à la tâche qui m’a été dévolue. Deux par deux, par demi-journée, mon Maître recevait les Chefs d’Etats voisins pour leur soumettre l’idée de la Trêve, qui est en fait un texte obligeant les Etat à ne pas faire la guerre les uns les autres pendant une durée de 5 ans reconductible. Une première dans l’Histoire de la Diplomatie. C’est une des nombreuses idées que j’ai soumises au Maître, dans l’espoir de finir cette guerre. Cependant, cette idée pourrait ne pas arriver à terme. Le Maître est une personne habile, charismatique, mais en même temps faible et parfois niaise. Il ne voit pas les évidences. C’est pourquoi il m’a choisi. Il n’est pas dit que cette Trêve prenne forme si il continu à être aussi peu déterminé à frapper fort là où il faut, pour blesser dans l’orgueil et l’esprit les récalcitrants, leur faire comprendre l’erreur de leurs actes.Mes méthodes sont plus convaiquantes et soignées. Je sais que je pourrais les faire plier à notre opinion. Sur sept Etats voisins, quatre vont certainement signer, deux autres ne seront pas convaincus, et Jtalhu, bien sûr, ne voudra pas. La seule manière de réussir serait que je prenne en main les opérations. Mais comment ? Je me rendis compte alors que je vagabondais dans les couloirs du palais des Frontières depuis quelques temps déjà, perdu dans mes pensées. Je me retrouvais en face d'une belle tapisserie racontant la première trahison envers l'Etat-libre de Kerdyulan. Dans quatre jours, nous auront la réponse à nos questions...Sinon, il me faudra être plus persuasif.
Le cinquième jour de l’année civile suivante, Deux grandes fêtes furent organisées dans l’Etat-Libre de Kerdyulan. La première pour l’adoption d’un Traité de Paix avec six des sept voisins, et de la Trêve de cinq ans avec le Royaume Fayter du Nord. La deuxième fête était pour l’investiture d’un nouveau Maître des Frontières, l’ancien ayant péri dans de redoutables circonstances. Il semblerait qu’une personne, dont les rumeurs disent qu’il s’agit d’un Fayterien du nord, ait pénétré dans la chambre du Maître et lui ai ôté la vie. Cela a inévitablement conduit à la signature de la Trêve avec ledit pays qui avait peur des retombées diplomatiques et d’un blocus politico-économique, et la signature du Traité de Paix des autres Etats. En tant que Chambellan de l'ancien Maître des Frontières, j’estime que ce sacrifice fût nécessaire, et jamais je ne regretterai mon homicide...
Le XXXème jour de l’année vingt-sept de la dynastie Aldyion
Aldyion Bellarymon, Chambellan du 37è Maître des Frontières de Kerdyulan
38è Maître des Frontières de Kerdyulan