Elfae
Le sang des Oubliés
J'ai tué. Parce que j'en avais envie. Tout simplement. J'ai pris de nombreuses vies avec mon poignard, et plus encore se sont éteintes sous le joug de ma magie. Et voilà que je passe en jugement. S'il y a une chose qui peut rassembler les Seigneurs Sorcyers et leur faire oublier leurs querelles futiles, c'est bien la perspective de condamner un criminel. Un Egaré, comme ils disent. C'est assez ironique quand on y pense.
Je sais ce que vous vous dites. Comment quelqu'un d'aussi génial que moi a-t-il pu se laisser attraper comme un vulgaire bandit ? Pourquoi n'a-t-il pas échappé avec brio à cette maudite embuscade ? La réponse est simple.
C'est sa faute à Elle. Elle qui a mené l'assaut. Elle qui a contré mon pouvoir. Elle qui m'a immobilisé puis assommé. Elle qui me comprends. Je ne cesse de l'observer depuis le début du procès, mais elle évite mon regard.
Elle se tient quelques mètres devant moi, ses long cheveux roux cascadant sur ses épaules. Je ne la vois que de profil, mais j'ai l'impression qu'elle est mortellement indifférente à ce qui se passe ici. Peut-être ne suis-je qu'une victoire de plus pour elle, un autre Egaré qu'elle aura arrêté à temps pour éviter au monde d'autres destructions.
Mais non, je sais que c'est plus que cela. J'ai vu l'éclat de ses yeux bleus lorsqu'elle a bloqué la vague noire de magie qui s'abattait sur elle.
Farouche exultation. Cette femme est une guerrière. Elle n'est véritablement heureuse que dans la folie furieuse du combat, lorsque les flèches sifflent à ses oreilles et que la mort la frôle à chaque instant. Elle me ressemble à bien des égards. Mais nous ne sommes pas du même bord. Elle fait partie de ce corps d'élite qu'on nomme les Aigles, chargé de traquer les égarés et de les mettre hors d'état de nuire. Moi, je suis un homme qui a choisi la route sombre, sans espoir de retour.
La voix pompeuse du Juge me tire de mes pensées :
— A présent, le verdict va être rendu.
J'écoute d'une oreille distraite : je connais déjà la sentence qui va être prononcée à mon encontre. Quelque soit les crimes commis, c'est toujours la même pour les adeptes de la Route Sombre.
— Le Conseil reconnaît l'Egaré ci-présent comme coupable et entièrement responsable de ses actes.
Le regard du Juge balaye la foule, comme s'il mettait quiconque au défi de le contredire. Je lâche un petit rire qui se perd dans la mer de silence qui nous entoure. Il me semble qu'Elle a frissonné, mais je n'en suis pas sûr.
— En conséquence, poursuit le Juge en pinçant les lèvres, la sentence est...
La mort ? Non... Ces imbéciles n'oseront pas me tuer. Aucun égaré suivant le Voie Sombre n'a été exécuté depuis l'incident d'Yrtal. Et pour cause... Ils ont bien trop peur de ce que ça représente. Sans compter que c'est la source même de notre magie, cette magie qu'ils redoutent tant. La Nécromancie. Pas la mort, donc. Ce qui nous laisse...
— L'exil.
***
J'ai sauvé d'innombrables vies en accomplissant mon devoir. En l'arrêtant, lui. Ne dois-je pas me réjouir ? J'ai capturé à moi seule le plus dangereux égaré de ces dernières années, celui dont la sinistre réputation n'acessé de grandir au rythme des meurtres sanglants qu'il accomplissait. Ma ésistance à sa magie en a étonné plus d'un, à commencer par moi-même.
Tous les novices Aigles commencent par apprendre que le Feu Noir est mortel pour quiconque le touche. Il ne laisse dans son sillage que cendre et os. C'est pour cela que parmi tous les égarés, les Nécromanciens — les seuls à pouvoir l'employer — sont les plus redoutés. Or je n'avais pas seulement touché la vague destructrice de magie qu'il m'avait envoyé, elle m'a enveloppée et j'ai survécu. L'air ahuri qui s'était peint sur le visage de mon ennemi m'a empli d'une joie sauvage, et je l'ai assommé en utilisant toute la puissance de mon sort paralysant.
Pour ce coup d'éclat, je suis en passe de devenir la plus jeune capitaine que les Aigles ait jamais connu. Pourtant, tout ceci me laisse un goût d'inachevé.
— Tu délires, me dis-je à moi-même. C'est la meilleure chose qui me soit jamais arrivé. Maintenant tout ce qu'il me reste à faire, c'est d'accompagner le Nécromancien sur l'île et m'assurer qu'il y reste.
L'île...
Vu de loin, elle me paraît minuscule. Et je sais que ce n'est pas qu'une impression. On peut faire confiance au Conseil pour avoir choisi la plus petite et la plus inhospitalière des îles de Bremya. Bremya, l'archipel-prison. Du moins est-ce ainsi qu'on l'appelle, je ne connais cet endroit que de réputation.
Et nous y voilà. Après trois jours de voyage sur le bateau contrôlé par les mages des éléments, l'île se dresse devant nous, minuscule amas de sable défiant l'immense océan. Une chaloupe est mise à l'eau, et le Nécromancien y prend place, étroitement surveillé par deux Aigles, tandis que deux autres se mettent en position pour ramer. Quatre hommes ? Le sous-estiment-ils à ce point ? Un étrange pressentiment me traverse et je ne peux m'empêcher de crier :
— Attendez !
Je saute dans la barque en ajoutant :
— Je viens aussi, c'est plus prudent.
Le sourire de l'Egaré me glace le sang ; je sens ses yeux noirs se poser sur moi pour ne plus me lâcher. Je me force à observer chacun de ses gestes tout en évitant son regard. Les mains attachés, il ne peut pas faire grand chose, mais la sensation qui m'a frappée sur le navire ne me quitte pas.
Serait-ce de la peur ? Plutôt de l'appréhension. L'impression qu'il prépare quelque chose.
Il contemple l'île qui se rapproche inexorablement, sans manifester la moindre émotion. Quel que soit ce qu'il ressent, il n'en laisse rien paraître. Je porte à mon tour mon regard sur l'île. Elle est inhabitée, bien sûr, et les chances d'y trouver un animal sauvage suffisament gros pour alimenter le pouvoir du Nécromancien sont inexistantes, le Conseil y aura veillé. Tout au plus y a-t-il quelques abres en son centre.
La barque s'échoue sur le sable blanc de la plage. Je fais un signe aux deux Aigles et ils empoignent fermement l'Egaré. J'ordonne aux rameurs de rester ici et de se tenir prêt à repartir.
— Les autres, suivez-moi.
Je traverse l'étendue de sable, m'arrête à la lisière du bosquet d'arbres, et embrasse toute l'île du regard. Un instant je songe — un instant seulement — que ça doit être une existence bien monotone de vivre ici. Puis je me rappelle qui est l'homme derrière moi, ce qu'il a fait, comment il l'a fait, et l'étincelle de pitié que j'aurais pu éprouver se retrouve noyée sous des trombes de rage, de dégoût et de haine. Je me retourne et pose sur lui un regard froid comme la mort.
— Cette île sera ton tombeau, maudit Nécromancien.
La phrase, prononcée d'une voix dure, ne semble pas avoir d'effet sur lui, et il se contente de sourire. Je plisse les yeux et le torrent de rage me submerge à nouveau. J'aimerais pouvoir effacer cet odieux sourire de son visage, le taillader jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une bouille sanglante, le faire hurler, l'entendre m'implorer, me supplier de l'achever.
Mon corps, mon esprit et mon âme hurlent un seul mot à l'unisson. Vengeance.
Mais je ne peux pas. Pas sans devenir comme lui. Et il y a les ordres. La hiérarchie. A mois que...
— Laissez moi seule avec lui.
Mes deux subordonnés sursautent et s'apprêtent à protester.
— C'est un ordre !
J'ai presque hurlé, et ils réagissent immédiatement, faisant demi-tour pour revenir vers la barque. Je transperce le Nécromancien du regard, comme s'il était la proie et moi le fauve. J'aimerais que ce soit si simple. J'ouvre la bouche pour dire quelque chose, n'importe quoi pourvu que cela le force à m'attaquer, mais il me prend de vitesse :
— Le Conseil... tous ces Seigneurs Sorcyers... siffle-t-il d'une voix lente et calme — trop calme pour un homme dans sa situation. Ce sont des idiots, au dela-même des mes espérances.
Il lève les yeux vers moi et je reste figée sur place. Tant de pouvoir dans ses pupilles... Mon cOeur bat la chamade, tous mes muscles sont paralysés. Je sais ce qu'il va se passer. Je l'anticipe. J'en ai presque le goût terrible dans la bouche. Cendre et os.
— Connais ton ennemi, connais ton ennemi... murmure-t-il. Quelle erreur d'avoir choisi cette île...
Un sourire de dément se dessine sur ses lèvres. Je veux esquisser un mouvement, crier, prévenir quelqu'un, mais je n'ai plus le contrôle de mon corps. Je suis condamnée à voir ce sourire s'élargir, tout en sachant ce qui va se passer dans quelques secondes, tout en sachant qu'il vont tous mourir.
— La terre est mémoire, dit-il encore.
Et le monde s'efface sous l'avalanche du Feu Noir.
***
Le pouvoir. Rien ne vaut le pouvoir. Il est la sève, le divin nectar, l'essence même de la vie. Parcourant mon corps comme une décharge électrique, irriguant muscles, peau, nerfs, tendons, il chante dans mes veines alors que je déchaîne le Feu Sombre. Mes liens disparaissent avec un grésillement, volatilisés par la chaleur. Je lève les bras au ciel et redouble la puissance de ma magie, riant toujours, défiant le ciel de m'arrêter.
La vague noire est partout à la fois, bourdonnant sur sa peau à Elle, léchant le sable, carbonisant les arbres, enveloppant le bateau d'une couche de ténèbres pour le libérer des rats qui l'habitent. Porteuse de mort. Une mort rapide, plus que je ne l'aurais voulu, mais si Elle survit, elle sera suffisante, oh oui, amplement suffisante.
Au terme d'une minute d'extase, je relâche mon emprise sur la magie puis la dissipe d'une simple pensée. Je sonde les réserves de puissance de l'île, bien que je sache pertinemment les avoir à peine entamés. Sur le millier d'âmes emprisonnées, une seule m'a suffit pour invoquer le Feu. Une seule, alors qu'en temps normal il en faut dix. Ces gens ont dû être tués d'une manière particulièrement atroce. C'est encore mieux que ce que j'espérais.
Un son rauque parvient à mes oreilles. Quelques secondes me sont nécessaires pour comprendre qu'il s'agit d'une respiration. Pas la mienne.
Mes dents se découvrent en un sourire de squale et je baisse les yeux.
étendue sur le sable, Elle semble inconsciente. Quelques mèches de ses cheveux sont brûlés, taches noires qui tranchent sur le roux, mais pour le reste elle semble intacte.
Plus résistante qu'il n'y paraît...
Sa vue m'inspire à la fois irritation et soulagement. Irritation, car c'est la seconde fois qu'elle survit au Feu Noir, et du diable si je sais comment elle s'y prend. Soulagement, car j'aurais été déçu qu'elle meure si vite, alors que j'ai tant de projets pour elle. Prudence, cependant. Je puise une autre âme dans la terre de l'île pour tisser un sortilège qui la maintiendra immobile. De lourdes chapes de ténèbres s'entortillent autour de ses poignets et chevilles. J'esquisse un sourire et m'autorise alors à contempler mon Oeuvre.
Mon regard ne rencontre que cendre et os, à ma plus grande satisfaction. Le sable de l'île est passé de blanc au noir le plus pur, avec ça et là de petits éclats brillants. Il ne reste rien du semblant de forêt, si ce n'est une odeur de bois brûlé. Plus de barque, ni de rameurs. Quant au bateau...
je distingue sans peine l'épaisse substance grise qui flotte sur l'eau à l'endroit où il se trouvait auparavant.
Quelle bande d'imbéciles.
Un grognement derrière moi. Je me retourne pour la voir se redresser laborieusement en position assise. Ses yeux s'agrandissent lorsqu'elle réalise l'ampleur des dégâts. J'observe avec intérêt les émotions se succéder sur ses traits : incompréhension d'abord, puis horreur, dégoût, pour en arriver à rage et haine. Elle serre les dents, ses muscles se tendent, et je suis certain qu'elle m'aurait sauté dessus si les liens de ténèbres ne lui interdisaient pas tout mouvement. Pour finir, elle parvient à articuler un mot qui tient plus d'un grondement de fauve que d'un phonème humain, mais que je comprends néanmoins.
— Comment ? Oh, c'est très simple. Tu dois savoir, j'imagine, que les Nécromanciens tirent leur pouvoir de la mort. Des âmes séparés de leurs corps, plus précisément.
Je m'accroupis et saisis une poignée de sable, laissant s'écouler un à un les grains.
— Ce que tu ne sais pas, c'est qu'il est possible, en quelque sorte, de 'stocker' ces âmes. C'est exactement ce qu'a fait quelqu'un sur cette île, il y a longtemps. Je ne connais pas tous les détails, mais peu importe. Ce qui compte, c'est le millier d'âmes qui dorment sous mes pieds, prêt à servir le moindre de mes désirs.
Elle baisse la tête, et l'espace d'un instant, je peux presque sentir la rage aveugle qui l'habite. Elle demande entre ses dents :
— Tu le savais ? Tu connaissais l'histoire de cette île ?
— Hé bien, non, avoué-je en savourant l'ironie de la situation. Ce ne sont que des suppositions de ma part, mais je pense que le sacrifice de ces gens remontent à quelques centaines d'années. Il faut croire qu'aucun Nécromancien n'a posé le pied sur ici durant tout ce temps. Quelle chance pour moi que le Conseil ait choisi précisément cette île, sur la petite centaine qu'en compte l'archipel...
Une nouvelle fois son corps se tend comme la corde d'un arc. Ses yeux — d'un magnifique bleu — se fixent sur moi, animée d'une haine brûlante. Si un regard pouvait tuer, je serais mort sur-le-champ.
— Et maintenant ? gronde-t-elle.
— Maintenant, c'est l'heure de passer aux choses sérieuses.
Je l'empoigne par les cheveux et la traîne jusqu'au centre de l'île, sans
prêter attention à ses cris et ses tentatives pour se libérer. Je la lâche
brutalement et examine les environs. L'endroit dégagé et le sol sans aspérités vont me faciliter la tâche. Tracer un pentacle n'est jamais facile, autant le faire dans de bonnes conditions.
— Sale uzynerk sans âme !
Je lève un sourcil étonné.
— Où sont passés la politesse et le bon goût ?
— Partis en cendre avec les corps de mes amis, crache-t-elle.
Elle plante ses yeux dans les miens et ajoute d'un ton agressif :
— Tue-moi aussi ! Allez, tue-moi ! Je sais que tu en as envie, qu'est-ce qui te retiens ?
Je lui souris doucement et réponds du bout des lèvres :
— Non.
Son crachat m'atteint en plein dans l'Oeil gauche. Je l'essuie, toujours avec la plus grande sérénité.
— J'ai encore besoin de toi, ma chère. (Comme elle ne réagit pas, je poursuis smile.gif Je suppose que tu ignores le but ultime de tout Nécromancien. Ce n'est pas quelque chose que nous crions sur tout les toits.
Silence. Puis elle renifle et murmure :
— Sans doute pas.
— Il faut dire aussi que très peu d'entre nous ont réussi à ce jour.
Invoquer Ceux-de-Nebiros demande un nombre conséquent d'âmes...
Cette fois, elle relève la tête, l'air incrédule.
— Les démons ? dit-elle en s'étranglant sur le mot.
Je hoche la tête, amusé.
— Seuls les ignorants les appellent ainsi.
Le teint livide, elle me dévisage comme si elle ne parvenait pas à croire ce qu'elle entend.
— C'est de la folie... vouloir contrôler une telle créature... C'est...
Elle laisse sa phrase en suspens, incapable d'aller jusqu'au bout de sa pensée.
— Oh, mais je ne lui laisserais pas le choix. Je le scellerais ici, indiquai-je en désignant ma poitrine. Dans mon corps, il m'apportera toute sa puissance, mais restera sous mon contrôle. Et ensuite... j'irai régler mes comptes avec ces chers Seigneurs Sorcyers.
Mon plan est parfait, et à l'instant où elle s'en aperçoit, une expression de pur désespoir se peint sur ses traits. ça ne dure qu'une seconde, pour être aussitôt remplacé par une détermination sans failles, mais je l'ai vu.
— Pas tant que je serais en vie, lance-t-elle d'un air de défi.
Parmi le bon millier de réponse possibles, je choisi la plus théâtrale.
M'agenouillant pour me mettre à son niveau, je la regarde dans les yeux.
Dans ces formidables yeux bleus où passent tant d'émotions contradictoires.
Et je demande, doucement :
— Tu me tuerais ?
Sans ciller, elle approche son visage du mien, jusqu'à ce que mon champ de vision se réduise à une mer bleu dans laquelle deux îlots noirs lancent leurs éclairs mortels.
— Sans une seconde d'hésitation.
Et à cet instant, alors que nous sommes agenouillés dans le sable, les yeux dans les yeux, emplis l'un et l'autre du désir de tuer, nos âmes se reconnaissent. C'est un phénomène étrange, impossible à comprendre pour quelqu'un qui ne l'a jamais vécu. Un déclic se produit, les pièces du puzzle s'emboîtent, et une partie de mon esprit ramène à la surface des souvenirs enfouis, des souvenirs que j'avais oublié, ou plutôt que je m'étais efforcé d'oublier. Des souvenirs d'une autre vie.
Et je comprends tout, dans un brutal éclair de révélation qui ne laisse aucune place au doute. Et je sais qu'elle aussi, elle a compris. Ses pupilles se sont agrandis sous le choc. Alors je répète, encore plus doucement, comme un murmure :
— Tu me tuerais, Lyanne ? Tu me tuerais, mon amour ?
***
Non. Non. Non. Impossible. ça n'est pas vrai. ça ne peut pas être vrai.
ça ne peut pas...
Et pourtant si. Se répéter mille fois le même mensonge ne change rien à la réalité des choses, et au fond de mon cOeur, je sais qu'il dit vrai. Une vérité brûlante, qui fait mal, mais que mon âme ne peut renier. Je prends une brusque inspiration et ferme les yeux pour échapper à l'emprise de son regard ténébreux. Je sens son sourire sans même le voir, et comprends que quelque part, j'ai toujours su qui il était. Je l'entends se relever et faire quelques pas.
— ça doit dater de notre dernière vie, juste avant celle-là, pour que les souvenirs soient si forts, dit-il d'une voix neutre. étrange destin que le nôtre, tu ne trouves pas ?
Je reste silencieuse. Que pourrais-je répondre ? Il se met à rire, puis reprends :
— D'une certaine manière, c'est parfait. Ton sang est lié au mien, comme le prouve ta résistance au Feu Noir, alors il n'en sera que plus fort.
Il se penche pour ramasser quelque chose dans le sable, quelque chose qui brille au soleil, puis revient vers mois, tenant fermement le morceau de verre.
— Qu'est-ce que tu vas faire, Rheyn ? dis-je sans pouvoir réprimer un accès de panique.
Il s'agenouille devant moi en souriant et siffle un mot que je ne comprends pas. Mes bras se tendent contre ma volonté. J'ai beau vouloir les replier, je ne peux pas lutter contre les ténèbres qui enserrent mes poignets. Son poignard improvisé s'approche et tranche. Tranche ma chair, fait couler le sang.
— Quel précieux liquide, chuchote-t-il.
Il en badigeonne sa lame de verre jusquà ce qu'elle en soit entièrement recouverte, puis s'éloigne tout en traçant quelque chose sur le sol. Un pentacle. J'en reconnais la forme, car j'ai étudié cette magie — connais ton ennemi. Il est destiné à invoquer un démon. Et quel démon ! Je frissonne en découvrant l'enchevêtrement des lignes de forces.
Saryniel...
Le plus puissant de Ceux-de-Nebiros. Invoqué une seule fois dans notre longue, longue histoire, il est à l'origine de l'incident d'Yrtal. Ce fut la première et la dernière fois que nous exécutâmes un Nécromancien. Au moment précis de sa mort, Yrtal se servit de son âme pour appeler le démon. En quelques secondes, la ville fut rasée, et tous les habitants périrent. Par chance, l'âme d'Yrtal n'était pas suffisante pour ancrer véritablement le démon dans notre dimension, et ils disparut sans avoir l'occasion de faire plus de dégâts.
Et ce fou veut l'invoquer à nouveau. Sans parler de le sceller dans son propre corps. A supposer qu'il y parvienne, il perdrait très certainement la raison. Saryniel serait libre de se déchaîner sur le monde.
Toutes ces pensées affluent à mon esprit alors que Rheyn termine de tracer le pentacle et s'assoit en son centre. Il a couvert son corps de symboles sanglants destinés à maintenir le démon dans sa chair. Il pose l'éclat de verre à côté de lui et prend une grande inspiration.
— ça ne marchera pas, dis-je.
— C'est ce qu'on va voir.
Il ferme les yeux et commence à psalmodier des mots dans une lange étrange.
A présent, ce n'est plus qu'une question de secondes. Je me débats de toutes mes forces contre le sort qui me retient prisonnière. Mon esprit se heurte à la texture ténébreuse sans parvenir à la briser. La terre se met soudain à trembler, comme si les âmes cherchaient à s'en échapper. Un rayon d'un rouge malsain tombe du ciel pour éclairer Rheyn d'une lumière sanglante. Une question de secondes.
— Rheyn, je t'aime.
Les liens disparaissent sans un bruit. Ma main se referme sur le manche de ma dague. Un bond. La lame frappe au cOeur. Puis vient l'obscurité.
***
Il se lève. Ouvre les yeux. A ses pieds gît une humaine. Morte. Un éclat de verre enfoncé dans son organe vital. Il se détourne de cette vision et examine le corps. Son corps, à présent. Il est abîmé. Un morceau de métal bien placé a arrêté le cOeur, tranchant les veines indispensables à son bon fonctionnement. Il n'en a cure.
Pour la première depuis longtemps — très longtemps — il est libre. Libre !
Du moins pense-t-il ainsi jusqu'à ce que son regard tombe sur les lignes écarlates du pentacle. Piégé... Il est piégé par ce cercle tracé d'une main humaine.
Un hurlement de rage jaillit de sa gorge. Quiconque l'entendrait trouverait qu'il y a quelque chose d'étrange dans ce cri. En fait, il n'est pas humain.
Mais il n'y a personne pour parvenir à cette conclusion. Il n'y aura personne avant bien longtemps.
Et il hurle.
Et hurle.
Et hurle."
Aelghir
Journal de bord
4ème jour du mois d'Espérance
Je commence mon voyage.
Le temps est idéal pour remettre le Bélier à l'eau. J'ai tout vérifié moi-même, de la cale au mât, de la poupe à la proue. Ce vieux compagnon tiendra bien dix jours de mer.
Le quai était désert lorsque j'ai appareillé. Je l'avais expressément ordonné. Je n'avais pas envie d'entendre les jérémiades plus ou moins sincères de mes descendants. Même les moins hypocrites se réjouissent à l'idée de partager mes dépouilles. En ce moment, alors que le vent des Crabes gonfle ma voile et que le Bélier creuse son sillage dans les eaux émeraude, ils tirent au sort les biens que j'ai accumulés en cent trente-six ans d'une aventureuse existence.
J'ai tout laissé à terre. Je n'en ai plus besoin. Ce ne sont que babioles qui m'ont procuré à un moment donné le plaisir de leur acquisition ou de leur possession. La maison où sont nés mes fils et où ils ont grandi avant de rejoindre leurs mères n'est qu'un assemblage de briques vernissées et de bois peint. Ma dernière fille, ma chère Ylanee, m'a quitté voici cinq années pour aller vivre avec son premier mari. Voici un mois, elle s'est installée dans sa propre demeure. Sa mère ne va pas tarder à lui dégoter un nouvel époux. Depuis le départ d'Ylanee, la maison me semblait bien vide. Ce matin, il m'aurait suffi de tourner la tête sans avoir à lâcher la barre pour voir le toit de tuiles de verre s'enflammer au soleil levant. Je n'en ai pas ressenti l'envie. J'emporte avec moi mon bien le plus précieux. Où plutôt c'est lui qui m'emporte sur la vaste et insondable mer. Mon navire...
Cher Bélier, tu as été ma part d'héritage et tu as changé le cours de ma vie en une vie au long cours. Lorsque mon père a pris la route sur son antique carriole peinte, nous avons, mes frères, mes sOeurs et moi, jeté les dés de cornaline pour nous répartir la maison, les fermes, la manufacture, les charrettes de l'entreprise de transport et un bateau à la peinture écaillée. Sa voile brûlée par les tempêtes pendait le long de son mât comme un fantôme accablé. Il ne payait pas de mine mais malgré tout, il m'attirait. Il avait sans doute de nombreuses histoires à chuchoter à l'oreille de celui qui saurait en prendre soin. Lorsque le sort me l'attribua, je n'en eu aucun regret, malgré les railleries de mes frères. Je vendis les quelques champs que j'avais aussi reçus en partage et je consacrai la somme récoltée à la restauration du rafiot. Je fis repeindre sa coque en noir et or. Sa nouvelle voile rouge se verrait de loin sur les mers que j'allais parcourir des années durant : la mer des Courants, la mer Pourpre, la mer Froide, la mer de Lienshu, la mer des Iles Blanches... Je le baptisai le Bélier.
Ce nom m'était venu à l'esprit dès que je l'avais vu. Il semblait avoir cherché sa part de coups et de blessures mais portait fièrement ses plaies. « Bélier » était le surnom que m'avait donné ma mère qui avait eu tant de mal à m'élever. Mon père me faisait passer le goût du risque avec une bonne raclée mais dès que j'eus quitté sa maison pour aller vivre sous la garde de ma mère, je me mis à agir comme bon me semblait, souvent sans discernement. « Tu fonces dans les ennuis tête baissée comme un bélier ! » se lamentait ma pauvre mère.
Tiens, un exemple parmi tant d'autres :
Je venais d'avoir vingt ans. Je me surprenais à délaisser les jeux brutaux qui me liaient aux autres petits mâles du quartier et forçaient ma mère et mes tantes d'alliance à réparer les dégâts occasionnés à mon corps et à mes habits. Je m'intéressais désormais aux mystères qui commençaient à pointer sous les chemises des filles et dans leurs regards mouillés. Je plantais de plus en plus souvent mes camarades pour aller épier les donzelles en fleur lorsqu'elles se rendaient en bande à la fontaine ou sur la plage. Bien sûr, je savais que je ne devais pas leur parler ni même les approcher. Ma mère m'avait mis en garde :
« La première fille que tu auras la permission de côtoyer, Yostîn, sera celle que j'aurai choisie pour toi et dont le père aura accepté le prix ! Tu pourras alors la coucher dans ton lit et ensemencer son ventre.
- J'espère que tu la choisiras aussi belle que toi, avais-je susurré, flagorneur quoique sincère.
- Evidemment, mon Yostîn. Tu le mérites. Toutes les jeunes filles que je sélectionnerai pour mon fils seront de délicates fleurs parfumées. »
Inutile de préciser que la nuit suivante m'avait livré, consentant, à de rêves... agités.
Donc, je m'appliquais à ne pas prendre en considération l'avertissement maternel. Je pistais les insouciantes jeunes filles. L'une d'entre elles échauffait particulièrement mon sang. Cette brunette aux hanches larges et à la poitrine prometteuse vivait à quelques maisons de la nôtre. Je rencontrais parfois son père lorsque j'allais rendre visite au mien : un homme jovial mais prompt au courroux et, de plus, doté d'une carrure de bûcheron. Cela aurait pu me pousser à réfléchir mais je n'étais pas pour rien le « bélier ».
Ce qui devait arriver arriva : l'affriolante Arafella surprit mon manège et s'y prêta. La distance de sécurité fut vite franchie. Je mis une main tremblante sur les trésors enfermés dans son corsage et goûtai la saveur d'une bouche suave. Je méritais vraiment en cette heure mon surnom de bélier mais son père nous tomba dessus à l'improviste et me distribua suffisamment de coups de sa canne pour me laisser alité pendant une semaine. Dépité et honteux, je restais tranquille un bon mois avant de recommencer à accumuler les incartades. Mais je renonçai à approcher l'ardente Arafella... décision dont je n'eus pas à conserver un éternel regret puisqu'elle devint quelques années plus tard ma troisième épouse. Ma chère mère savait que je n'avais pas oublié mes premiers émois.
Arafella m'a donné deux fils qu'elle a si bien élevé qu'aucun des deux ne mérite le surnom de bélier.
Je vais ferler la voile et somnoler un peu.
5ème jour du mois d'Espérance.
Temps toujours au beau fixe. A l'estriôn, l'horizon est net de nuages. A l'oestriôn, la côte basse de l'Ascorra n'est plus qu'une ligne vaporeuse qui s'effacera bientôt. Le vent léger gonfle gentiment la voile fanée mais encore solide que je viens de dérouler. L'étrave peinte de frais fend les flots émeraude vers une destination presque mythique que ne répertorie aucune carte, l'Ile des Jacamangaux. L'existence même de ces grands oiseaux de mer dont on dit qu'ils nichent uniquement sur les falaises de cette île est souvent mise en doute. Mais ce n'est pas parce que personne n'en a vu qu'ils n'existent pas ! Il ne faut jamais jurer de rien.
Tiens, par exemple, un jour que je visitais la ville de Portopoto sur la grande île des Vascuans... bon, visiter n'est sans doute pas le terme le plus exact puisqu'à l'époque je trafiquais plus ou moins avec un autochtone répondant au nom invraisemblable d'Esprit du Vent frais, Berni Facasso Mapatel dans sa langue. J'achetais et je revendais des marchandises diverses et pas toujours approuvées par les autorités. Ma fortune commençait à prendre un confortable tour de taille. Je devais rentrer bientôt en Ascorra pour m'unir à ma deuxième épouse selon le souhait de ma mère. Elle voulait me voir convoler rapidement après le départ de Marcacia. Sans doute pensait-elle me garder ainsi plus longtemps à la portée de son envahissante tendresse ? Alors que j'arpentais les rues étroites et pentues de Portopoto, je décidai d'offrir des souvenirs typiques du lieu aux trois femmes de ma vie.
Donc, je m'aventurai dans le quartier commerçant. Je n'avais pas d'idées précises mais j'étais prêt à consacrer une belle somme à l'achat d'objets ou de parures qui satisferaient ma mère et mes épouses du moment, l'ancienne et la nouvelle. A l'époque, je devais être dans ma trente-cinquième année et je n'avais que deux épouses à contenter. Heureusement que j'accomplis un voyage sans retour car si je devais ramener un présent coûteux à chacune de mes vingt épouses, l'argent de la vente du bélier n'y suffirait pas.
Ce jour-là, je furetais dans les étals et les devantures à la recherche du cadeau idéal. Enfin, alors que j'allais me décider à acheter presque n'importe quoi pourvu que ce fût cher, je tombai en admiration devant un collier exposé derrière la vitre d'une boutique qui pourtant ne payait pas de mine. Translucides, délicatement rosées et d'une forme sphérique parfaite, les perles qui le composaient m'éblouirent. J'entrai et en demandai le prix au vieillard souffreteux qui se tenait accroupi comme un crapaud derrière le comptoir.
- Douze cents Flinnars, crachota-t-il.
- Douze cents ? répétai-je, abasourdi.
A ce tarif-là, j'offrais une remise à neuf complète à mon cher Bélier ! J'allais tourner les talons lorsqu'il ajouta :
- Ce sont des perles-dents.
Je le considérai en fronçant les sourcils puis haussai les épaules.
- A d'autres, grand-père. Je ne suis plus un gamin pour gober ces légendes.
- Tu es bien sûr de toi. Un peu trop arrogant. Tu t'ancres dans tes certitudes : ce que tu ne connais pas n'existe pas, hein ? Parce que tu n'as jamais rencontré de Farrune, tu nies l'existence des perles-dents.
J'émis un sifflement agacé :
- Trouvez un autre pigeon ou rabattez le prix.
Même si je ne croyais pas à l'origine des perles, j'imaginais parfaitement leur nacre sur la gorge tendre de Desticcia ainsi que le plaisir que j'éprouverais à attacher le collier autour de son cou ainsi qu'à l'enlever. Le vieillard sentit que j'hésitais à quitter son échoppe. Il sauta à bas de son tabouret et me fit signe de le suivre.
- Puisqu'il faut que tes yeux voient pour que tu croies, viens !
Je lui emboîtai le pas et nous parvînmes dans une arrière-cour close de tous côtés. Une cage trônait au milieu de la cour. Entre les barreaux de bois, j'aperçus une créature immobile. Notre irruption la sortit bientôt de sa torpeur et elle nous montra les dents... enfin, celles qui ornaient encore sa bouche, des dents sphériques, translucides, délicatement rosées. Il lui manquait toute la rangée du haut. C'était une vision presque obscène que cette bouche aux lèvres pleines et purpurines mais à demi édentée. La créature prisonnière ressemblait à une jeune fille hormis ses yeux sans sclérotique et le pelage mité qui protégeait son corps frêle. Le vieux marchand ricana.
- Nieras-tu maintenant l'existence des Farrunes ? J'ai capturé celle-là au cours de mon ultime voyage en Noertie, presque aux confins du monde habité. Douze cents Flinnars et si tu es encore dans les parages à la fin de la prochaine lunaison, tu pourras acquérir un second collier au même tarif. J'arracherai les perles-dents du bas quand les autres auront repoussé.
Je sortis précipitamment de la boutique et achetai sur le marché trois somptueuses tuniques brodées.
6ème jour du mois d'Espérance
Ciel dégagé. Mer calme. Juste assez de vent pour gonfler la voile et me maintenir dans la bonne direction. Si le temps se maintient au beau, peut-être ferons-nous le voyage en neuf jours voire huit. J'en ai profité pour nettoyer le pont à grande eau. Ce n'est pas qu'il était vraiment sale. J'ai toujours bien entretenu le Bélier même lorsqu'il était en cale sèche. Mais lui et moi, nous devons nous présenter à notre avantage. Nous ne sommes pas partis pour un voyage ordinaire ! J'ai donc tiré une dizaine de seau, une goutte d'eau dans l'immensité nacrée de la mer et j'ai frotté avec ardeur jusqu'à faire briller le bois verni comme de l'or. Mes vieux os rouspétaient mais j'ai fait la sourde oreille. En dernier lieu, j'ai briqué avec amour la figure de proue. Mes mains se sont perdues dans sa chevelure de fibres de lainfin tressées comme jadis dans les cheveux noirs et odorants de celle qui en fut le modèle. Mes doigts ont dessiné une fois de plus la courbe de ses arcades, la finesse de son nez, la moue mutine de sa bouche. J'ai rêvé aux baisers ardents dont les lèvres de chair m'avaient jadis enflammé sur la couche nuptiale. J'ai empaumé comme autrefois les seins fermes aux aréoles dressées. J'ai fermé les yeux et j'ai joui en souvenir du corps souple et chaud de Huilulla, ma douzième épouse et ma préférée entre toutes ces femmes dont mon attentive mère a comblé mon lit et ma vie. Ma superbe et incandescente Huillula est la seule à m'avoir véritablement causé du chagrin en laissant la mort l'emporter loin de moi. Et elle seule m'accompagne pour le dernier voyage.
7ème jour du mois d'Espérance
Je suis passé en fin de matinée au large du rocher des Sirènes. Je ne crains plus leurs chants envoûtants et cruels. Tous mes désirs sont derrière moi, accomplis ou abandonnés. Elles ont eu beau s'égosiller, elles ne m'ont pas attiré dans leur piège. Ce n'est pas la fin qui m'indispose mais le moyen. Me faire dévorer vivant par ces jeunes femmes aux dents longues, non merci ! Et puis, ce ne serait pas charitable de ma part de leur offrir ma vieille carcasse pleine de nerfs et de tendons, à la chair desséchée sous une peau recuite par les éléments. Pourtant j'ai aimé leurs chants et s'ils m'ont instillé quelques regrets, j'ai savouré ceux-ci saupoudrés du sel de la nostalgie et non du piment du repentir. Je n'ai pourtant pas toujours agi comme je le devais, loin de là. Comme la fois où je convainquis ma mère de demander pour moi la fille première de Ut-Natisp. Je savais parfaitement qu'un de mes frères de sang l'avait aperçue au cours de la cérémonie des Gouttes et rêvait d'en faire sa quatrième épouse. Quant à moi, ma dixième épouse venait de s'installer dans sa maison et je me sentais un peu seul. La belle Isbaoth passa non loin de mon regard concupiscent et éveilla mon désir. Avec insistance, je pressai ma mère d'intervenir auprès de Ut-Natisp avant la mère de mon jeune frère. Ce dernier ne supporta pas de voir sa belle entrer dans ma maison et rejoignit l'armée du Prident. Est-il encore vivant ? Nul ne le sait.
Ce soir, je vais m'étendre sur mon étroite couchette en pensant au pauvre Guerdan. J'implorerai les Vangélos de ne pas faire trop peser sur mon âme les tourments que je lui aie imposés.
8ème jour du mois d'Espérance
Au matin, mer calme, vent faible. Quelques nuées passant devant le soleil. Un peu de fraîcheur dans l'air.
Soudain, le vent passe au sus-estriôn en forçant rapidement. Le temps dégénère vite. La mer creuse de plus en plus, le vent hurle, les paquets arrivent de tous côtés. Le bélier prend la mer par l'avant du travers. La force du vent ne me permet bientôt plus aucune manOeuvre de rattrapage. Je dois me contenter de barrer le bateau afin d'offrir le moins de prise à la tempête. Le pont est balayé par les vagues. Je suis régulièrement coiffé par des masses d'eau. Je m'affale, puis me relève en crachant l'eau salée. Je m'agrippe à la gouverne.
Les lames arrivent par derrière et couvre le bateau jusqu'à l'avant. J'ai peur qu'elles ne l'alourdissent jusqu'à le couler. Soudain, une énorme vague prend par le travers et couche le Bélier sur tribord. La voile couverte d'eau à plat sur la mer le retient un instant. Par bonheur, la toile se déchire et mon courageux bateau se redresse immédiatement. Tout ce qui se trouvait sur le pont a été emporté. Je parviens à mettre en fuite vent arrière. En m'éloignant de la dépression, je trouve une mer plus calme. J'estime les dégâts. Ils ne sont pas aussi importants que je le craignais. Quelques éraflures, le bastingage brisé par endroit, mais pas de voie d'eau. Je m'attelle à réparer la voile. En grimaçant à cause de la douleur à mon épaule droite... Une vieille blessure qui se rappelle à mon souvenir. Les rudes caresses de la tempête l'ont réveillée... Quatre-vingt-seize ans se sont écoulés depuis que je l'ai récoltée et pourtant, j'en souffre toujours.
Liandros me l'avait bien dit : « Méfie-toi des Ashspergins ! ». Mais moi, un jeunot d'à peine quarante années, je me croyais plus malin que tous ces anciens qui rabâchaient leurs aventures en les émaillant de conseils. Sûr que j'aurais mieux fait de l'écouter, le vieux Liandros ! Je n'aurais pas tenté de troquer ma cargaison contre les fabuleux joyaux que me faisait miroiter un grand escogriffe d'Ashspergin. J'aurais dû penser qu'il cherchait à s'approprier le bois bleu odorant que je ramenais de Xérotupy sans pour autant me céder ses jolis cailloux verts et bleux, qui n'étaient peut-être même pas vrais. Mais l'avertissement du vieux capitaine m'est heureusement revenu en mémoire lorsque j'ai vu l'affreux rouquin mettre subrepticement la main sous sa longue veste. J'ai fait un bond en arrière, ce qui m'a valu un coup de sa dague dans l'épaule plutôt que dans le cOeur. J'ai attrapé un tabouret, je le lui ai balancé dessus pour me donner le temps de dégainer. Bien sûr, le couard s'est enfui par la fenêtre avant que je puisse le larder de coups d'épée bien mérités. Je ne l'ai pas pourchassé parce que ma blessure me faisait plus souffrir que mon orgueil mis à mal. Je devais rapidement découvrir que les Ashepergins assaisonnaient de poison leurs étranges lames en forme de bec. J'en ai été quitte pour quinze jours de fièvre et de délire. C'est certainement à cause de cette mixture maligne que, tant d'années après, cette maudite blessure me fait encore mal. Quoique pas pour longtemps...
Le grain m'a laminé. Je vais m'étendre quelques heures. Je ne pense pas que la mer remette ça.
9ème jour du mois d'Espérance
Des nuages au ventre noir ont traversé le ciel tout au long du jour. Heureusement, ils n'ont pas crevé au-dessus du Bélier. Au soir, le vent a tourné et les a chassés vers le sustriôn. J'ai craint toute la journée un retour de la tempête. Je me sens las, vidé de mon énergie. A mon âge, une autre journée comme celle d'hier m'aurait sans doute achevé.
Cent trente-six ans... une longue vie. Une belle et longue vie. Que de routes parcourues sur terre et sur mer ! Que de femmes aimées et fécondées pour assurer la prééminence de la familia ! Que d'enfants aimés et élevés à tour de rôle pour garantir ma continuité !
Cent trente-six ans... il était temps pour moi d'accomplir ce voyage et pourtant, je ne suis pas si décrépit que cela. Juste fatigué à cause de la tempête.
J'avais cent ans lorsque ma chère mère est morte avec le regret de ne pouvoir choisir ma vingtième épouse. Elle a consacré une partie de son existence à chercher et surtout à trouver les femmes susceptibles de me rendre heureux. J'étais son fils premier. Elle a eu d'autres enfants avec ses autres maris mais je crois qu'elle conservait pour mon père des sentiments puissants dont je bénéficiais. Je l'ai pleurée longtemps et ce n'est qu'au bout des dix années de deuil que j'ai convolé avec ma dernière épouse, une jeunesse de soixante ans.
J'ai l'impression que ma mère m'accompagne dans mon voyage. Parfois, c'est comme si elle se tenait assise à la proue, ses longs cheveux blancs s'échappant de son voile sombre et ondulant comme des algues au gré du courant. Elle tourne vers moi son doux regard bleu et me sourit tendrement.
Sans doute, cette nuit, vais-je traîner mon matelas sur le pont et rêver à elle sous la lumière des étoiles réapparues.
10ème jour du mois d'Espérance
Belle journée, les Vangélos soient bénis ! Quelques oiseaux de mer sont venus criailler autour du Bélier puis se sont éloignés, peut-être déçus de l'avoir confondu avec un bateau de pêcheurs. Pourtant, il ne doit pas se trouver beaucoup de navires pêcheurs par ici. Ils évitent ces parages. Les gens de mer sont très superstitieux. On ne se rend aux abords de l'île des Jacamangaux que pour une seule raison et pour avoir une chance d'y parvenir, il faut y croire dur comme fer !
Coucher de soleil sanglant. Des nuées pourpre barrent l'horizon où vient de s'engloutir le soleil. Des rayons écarlate strient le ciel mauve comme autant d'épées. Pourquoi est-ce que je pense soudain à la guerre ? Je n'y vois plus suffisamment pour écrire. Je vais chercher un lumignon.
Voilà. Je m'installe sous les étoiles naissantes à des milliers de brasses des Royaumes et des Primautés sur le sol desquels les humains se livrent régulièrement à leurs jeux sanglants. Leurs réactions puériles prêteraient à rire si elles ne se soldaient pas à chaque fois par des milliers de morts et des terres ravagées. Et dire que dans ma jeunesse, j'ai moi aussi défilé fièrement avec d'autres abrutis de mon acabit, le poing serrant la garde de mon épée et le crâne emboîté dans un casque rutilant. Si je me souviens bien, le Primat Matafuhil, ou peut-être Vindellas, avait fait proclamer que les Marquitains, nos turbulents voisins, voulaient s'approprier les îles du Devant et que nous, les braves Ascorriens, nous n'allions pas les laisser faire. Avec enthousiasme, nous avions brandi les fanions et nous avions rejoint les rangs de l'armée régulière. J'avais chanté avec les autres. Puis j'avais vite déchanté. Les fameuses îles s'étaient révélées n'être rien de plus que des rochers couverts de déjections d'oiseaux qui ne justifiaient en rien les centaines de camarades tombés autour de moi. J'avais vomi mes tripes dans la boue rouge du champ de bataille. J'avais maudit le Primat, les généraux et les Presbytiens qui disaient que les tués du jour allaient rejoindre les Vangélos sans avoir à attendre le jour des Elévations. Je m'étais méprisé d'avoir cru leurs beaux discours. Et je m'étais juré de ne plus prendre l'épée contre quiconque. Bon, j'ai rompu ce beau serment plus d'une fois mais seulement dans des cas de légitime défense ! Pacifiste ne signifie pas doux dingue... Quand un Valashaot vous attaque toutes lames dehors dans le but bien connu de vous arracher le cOeur pour agrémenter ses rituels barbares, vous ne réfléchissez pas deux fois avant de brandir votre épée et de lui trancher la tête ! Pareil pour les Bisbilleurs ! Ils ont beau être de petite taille, à peine plus grands qu'un gamin de dix ans, le seul langage qu'ils connaissent, c'est celui du sifflement de leurs sabres et il faut posséder le sens de la répartie lorsqu'on veut commercer avec eux. Et les Apoutrides ! Mes aïeux ! Plus mauvais qu'eux, je n'en ai jamais rencontrés. Et pourtant j'ai bourlingué sur la plupart des mers du monde, j'ai sillonné pas mal de pays aussi. Ces maudits Apoutrides surgissent de la brume crapaudine sur leurs nefs peintes en noir et se ruent à l'assaut des navires marchands. Ils ne tuent pas leurs victimes, enfin pas tout de suite. On dit qu'ils les engraissent et les dégustent lorsqu'elles sont bien grasses. Quoiqu'il en soit, ces infâmes mangeurs de chair humaine ne m'ont pas mis à leur menu. Ce sont eux qui sont allés nourrir les poissons.
Suis fatigué, là... septième jour de mer sans parler de la tempête d'avant-hier. Plus de mon âge ! Si j'en crois les étoiles qui constellent le ciel au dessus de ma tête chenue, l'île des Jacamangaux n'est plus très loin. Selon le vent, il me reste un ou deux jours de navigation. Alors je pourrai me reposer pleinement.
11ème jour du mois d'Espérance
Tout au long du jour, la mer m'a offert un véritable festival. Dans le ciel opalin, s'est levé un soleil incandescent. Le faisceau de ses rayons formait une gloire qui arrachait aux vagues des diamants éphémères. N'importe qui se sentirait l'âme d'un rimailleur devant un tel décor. Et puis, alors que l'astre entamait sa course descendante, j'ai eu droit au clou du spectacle : une félisse bleue accompagnée de son petit ! Ces mammifères marins se montrent rarement aux humains qui partagent leur élément. Nous dessus et eux dessous. Ils doivent bien monter pour respirer mais le font sans doute lorsque aucun navire n'est dans les parages. Quelle majesté et quelle splendeur ! Longue comme dix fois le Bélier, la félisse nageait ou plutôt glissait dans l'eau écumeuse parallèlement à mon bateau. Celui-ci faisait figure de jouet en comparaison. Pourtant je n'ai ressenti aucune peur : elle était si belle. J'ai su tout de suite qu'il s'agissait d'une femelle parce qu'un félisse miniature s'ébattait à son côté. M'ont-ils vu ? Ils n'ont pas dévié de leur chemin et se sont peu à peu éloignés vers le sustriôn, me laissant ébloui par les reflets turquoise de leurs écailles étincelant sous le soleil.
Juste avant de me préparer pour ma dernière nuit en mer, j'improviserai une action de grâce pour les Vangélos. Je ne suis pas vraiment pratiquant mais cette vision inattendue m'a rempli de gratitude et puis ça ne peut pas faire de mal, hein ?
Demain...
12ème jour du mois d'Espérance
Ici se termine mon voyage. Le voyage qu'a été ma vie, parfois immobile, plus souvent entre départs enthousiastes et retours plaisants. « Toujours la bougeotte ! » se plaignait ma mère. Dernière escale. J'arrive enfin au port. J'accoste au quai ultime. J'amarre ma vieille carcasse au débarcadère branlant. Point d'embarcadère sur l'île des Jacamangaux.
Les Jacamangaux... je les ai aperçus avant même de distinguer la ligne bleue des falaises au-dessus du moutonnement des vagues. Je pense qu'ils nous avaient repérés depuis longtemps. J'en ai compté une vingtaine. Leur vol a assombri le ciel au-dessus du Bélier. Muet de stupeur, j'ai contemplé leurs ventres argentés et l'envergure mordorée de leurs ailes. Il me semble impossible que des oiseaux puissent atteindre cette taille. Comment peuvent-ils parvenir à prendre leur envol et à élever dans les airs une masse aussi impressionnante ? J'ai imaginé avec effarement le calibre de leurs Oeufs. Quelques-uns se sont approchés du Bélier en virant sur une aile. J'ai pu apercevoir leurs yeux scintillants et leurs becs crochus. Ils ont tournoyé un moment, ombrageant le pont du Bélier comme autant de nuages d'orage puis ils ont repris le chemin de l'île. Me lançant comme une invitation à les suivre. Ce que j'ai fait sans hésiter. Ne suis-je pas venu pour cela ?
Les falaises se sont avérées bien plus hautes que je ne l'avais cru de loin. Une roche bleuâtre, lisse, impossible à escalader. Aucune crique, aucun mouillage... je commençais à m'inquiéter et à me demander s'il s'agissait bien de l'île des Jacamangaux lorsque ces derniers se sont engouffrés dans un étroit passage. Cette faille se perdait dans l'ombre d'un décroché de la falaise, c'est la raison pour laquelle je ne l'avais pas repéré. J'ai engagé le Bélier entre les parois verticales, terriblement rapprochées. Mais aucune appréhension ne me nouait la gorge. J'étais à quelques encablures de mon but. Les Jacamangaux n'avaient aucun intérêt à m'égarer. Enfin, guidé par les grands oiseaux, j'ai débouché, émerveillé, sur une vaste étendue d'eau. Celle-ci doit occuper tout l'intérieur de l'île. Hormis quelques défilés comme celui que le Bélier a franchi, elle est circonscrite par des falaises aussi abruptes que celles de l'extérieur. Les vagues viennent doucement mourir sur la grève qui en borde le pied. Elles clapotent contre les coques des épaves qui s'y sont échouées. Couchées sur le flanc, par centaines, elles attendent que la mer et le temps les rongent lentement. Ces carcasses de bois aux textures riches et variées, aux couleurs parfois vives malgré les intempéries ont fait leur temps, elles ont parcouru les mers, elles ont bravé les tempêtes. Maintenant elles se reposent. Quelques-unes sont là depuis si longtemps que leurs coques éventrées s'incrustent dans le sable où elles finiront pas se dissoudre. D'autres, plus récentes, semblent prêtes à reprendre la mer avec un équipage de gabians. Ces derniers quittent leur poste sur les mâts guenilleux et tournicotent au-dessus du Bélier. Leurs criaillements souhaitent la bienvenue au nouvel arrivant. Je cherche une place libre sur la rive pour y coucher mon bateau. L'étrave racle le sable, le Bélier s'immobilise et s'incline doucement sur le flanc. Je souris et emplis mes poumons de l'enivrant effluve que distillent les membrures gorgées d'eau salée.
La fin traditionnelle d'un bateau et de son maître est le naufrage au fond des mers et plus rarement sur les côtes. Pour ceux qui ont survécu aux tempêtes et atteint la limite d'âge, le cimetière des bateaux de l'île des Jacamangaux est une fin naturelle, voulue, une décision irrévocable. En une tradition ininterrompue depuis des centaines voire des milliers d'années, les marins ont toujours voulu s'échouer pour l'éternité avec leurs vieux compagnons. Il se dégage de ce lieu une nostalgie d'une douceur tellement douloureuse que des larmes de bonheur coulent sur mes joues tannées par une vie bien remplie.
Nos deux carcasses se balanceront mollement au gré des vagues léchant avec gourmandise la grève où se décomposent sans hâte les trop vieux bateaux habités par le fantôme de leurs capitaines.
Ainsi s'achève notre voyage.
Yostîn Barrouga d'Ascorra, capitaine du Bélier.
Lilla My
Générateur
"3002, fit l'homme. Ce qui représente un galet tous les 26 pas. Or, si un pas vaut six pieds, cela signifie que..."
Il s'arrêta, les yeux fixés sur un petit crabe rouge qui allait l'amble sur le sable doré. Un sourire carnassier étira ses lèvres gercées par le soleil et le sel et il se jeta à genoux devant sa trouvaille. L'ayant saisi par une patte, il leva le crustacé à hauteur d'yeux et murmura :
"2,4,6,8 pattes. Si tu marchais droit, tu irais huit fois plus vite !" Il arracha une patte, croqua dedans avec un bruit d'os brisé et continua en mâchouillant : "Mais comme tu es... 100 fois plus petit que moi, tu irais tout de même... 12,2 fois moins vite."
Son repas terminé, il resta assis à regarder les vagues tout en poursuivant son monologue frénétique:
"Chaque vague a un liseré d'écume d'une largeur variant d'un ongle à un pouce. Il faudrait donc... 6 vagues moyennes pour obtenir une vague d'écume d'une hauteur d'un pied. Tous les combien de tours arrivent-ils une vague d'écume ?"
Il se tut, comme troublé, et ses lèvres continuèrent à former les mots : "Combien de tours ?... Combien de tours ?..." Cela dura quelques instants avant que son cerveau, arrêté par l'obstacle, n'embraye sur autre chose.
"Une feuille de palmier mesure de 2 à 5 pas. Il faut 3 feuilles de 3 pas pour faire une cape. Combien de capes poussent sur un palmier ?"
Il se leva et commença à avancer vers les palmiers avant de s'arrêter soudain, les yeux fixés sur un point au large.
La silhouette d'un navire se dessinait, grise sur le fond bleu du ciel et de la mer. Il avançait rapidement et l'on pu bientôt distinguer les points noirs mouvants des hommes sur le pont.
"Deux mouettes volent au dessus, dit l'homme. Elles resteront au moins un tour. Les attraper..." Le reste se perdit dans la salive qui lui montait à la bouche.
Le navire s'approcha, s'ancra à quelque distance du rivage, et une barque remplit d'hommes s'en détacha.
***
"Nous y voilà, dit le Directeur en posant le pied sur le sable. Il sortit le deuxième et laissa ses compagnons s'extraire de la barque.
"Ceci, continua-t-il, est l'île n° 43, qui contient un spécimen assez intéressant et inoffensif, c'est pourquoi nous commençons par là."
Le spécimen, debout à quelques pas, les regardait et son murmure devint audible aux nouveaux arrivants.
"Ils sont 3 d'une sorte et 4 de l'autre. Deux mesurent 1 pied de moins que 4 autres et un mesure une main de plus. Six ont fait 9 pas depuis l'eau, le septième en a fait 12 dont 2 de côté..."
"Que dit-il ? Demanda une femme de type B au Directeur.
"Ce spécimen a la manie de compter et de mesurer tout ce qu'il voit, répondit le Directeur.
Le groupe se tut pour écouter, puis un homme de type A remarqua :
"Ses calculs ne sont pas justes."
"Quelle importance ? Cet homme est fou !" répliqua le Directeur.
"Mais pourquoi ? Questionna une femme de type C, le plus petit. Pourquoi ces... installations?"
Le Directeur prit une longue inspiration et commença un discours qu'il avait sans nul doute préparé à l'avance :
"L'origine des îles remonte à bien plus longtemps que les cinquante ans de leur existence. Il y a bien longtemps, nous, les humains, vivions dans le désordre et le chaos. Puis est venu Sri Aïan, béni soit son nom, qui nous a montré la voie. Il a rayé l'haïssable notion d'individu du cerveau humain et a créé les Quatre Types et les Vingt Groupes. Il nous a fait sages, bons et raisonnables pour que jamais ne se répètent les erreurs qui furent faites avant lui ; pour que jamais l'homme ne retombe dans l'état de barbarie qui était jadis le sien. Ce faisant, tout ce qui était mauvais, le meurtre, le pêché, l'illogisme et la folie ont quitté le monde. Les années passèrent et le bonheur de l'uniformité s'installa. Cependant, il fallut bientôt se rendre à l'évidence : le temps ne passait plus. Oh, les aiguilles tournaient bien, les heures sonnaient, mais c'était comme si rien n'arrivait jamais. Tout restait figé."
Il y eut une pause, puis sa voix se fit plus exaltée :
"La sagesse vint des lèvres du grand Simelin. "La folie fait tourner le monde" dit-il et des ces mots naquit la solution. Les îles. L'étude des temps barbares a démontré que l'isolement et la faim étaient de bons moyens de provoquer la folie. Difau, un être de cette époque, l'a démontré. On a donc créé les îles et on les a peuplées. Et maintenant, un demi-siècle plus tard, vous pouvez en voir le résultat."
Il accompagna ces derniers mots d'un geste englobant l'île et son unique habitant.
"De quel Type est-il ? Demanda l'unique homme de type D en jaugeant l'homme d'un regard évaluateur.
"D'aucun ! S'exclama le Directeur. Les spécimens sont spécialement... sélectionnés pour cette mission."
"Et à part cette... horreur, qu'a produit votre expérience ?"
Le Directeur se rembrunit un peu.
"La folie qu'ils développent,lui et les autres spécimens des 120 îles, suffira, nous l'espérons, à remettre en marche le monde. Il tournera alors comme avant, mais nous tiendrons la folie enfermée dans les îles. Il nous suffira alors de prendre soin de ce générateur et l'âge d'or prédit par Sri Aïan prendra son véritable essor !"
dans le silence qui suivit ces mots, on entendit le murmure incessant de l'îlien :
"Cinq chapeaux blancs sur trois têtes jaunes et deux brunes. Les oreilles d'un pouce, les yeux..."
Le Directeur se dépêcha de couvrir sa voix :
"Bien sûr, il y a des spécimens plus convainquants. Je vous propose d'ailleurs de passer sur l'île n°12 où le spécimen..."
***
Partis. Cinq chapeaux blancs, trois têtes jaunes et 10 yeux bruns étaient partis. Un moment, l'homme compta les vaguelettes qui lui léchaient les pieds puis il leva la tête vers le ciel bleu et sourit.
"La folie fait tourner le monde, dit-il d'un ton net.
Puis :
"Cet homme est fou !"
"La folie fait tourner le monde ?... Un tour est 5627 pas. Un pas fait 6 pieds. Mais si un pas faisait 7 pieds ? Un tour serait... moins de pas ! La folie fait tourner le monde ! Cet homme est fou !! Si un tour est moins de pas, le monde tourne plus vite !"
L'homme se mit à tourner lentement sur lui même puis accéléra peu à peu tout en bégayant :
"La folie fait tourner le monde ! La folie fait tourner... le monde. La folie... fait tourner... le monde... La... folie... fait... tourner... le monde..."
Il tournait et tournait, de plus en plus vite, soulevant un tourbillon de gouttelettes par son agitation sans cause et sans but.
"La folie... fait tourner... le monde..."
Il tournait.
"Le tournis... fait voler... le monde !"
Et il s'effondra.