Joute n°44
Joute 44 Texte D : Affres intersidérales
Le 29/04/2020 par [Anonyme] non favori

D’un vert luxuriant apparaît la planète, reflétant la lumière de son étoile. Deux proches lunes modèlent les marées de ses océans qui serpentent entre les continents dominants. En comparaison, la station spatiale paraît insignifiante.

Il contemple la sphère depuis son hublot. L’envie ne lui manque pas de s’y plaquer, de flotter sur toute la hauteur de la pièce, ce afin de mieux détailler la circulation des nuages et les contours des terres. Mais son devoir doit être exécuté. Cloué sur le platelage métallique par ses bottes magnétiques, il fait volte-face, parcourt ce couloir barlong où chacune de ses foulées retentit.

La lumière blafarde s’allume sur son passage. Il atteint la plus grande salle du vaisseau. Des cultures entières s’étendent sous des structures transparentes. Pommes de terre, tomates, carottes et autres radis sont censés reproduire les saveurs d’antan, alors exposés sous un éclat naturel. Il en a déjà récolté et cryogénisé plus tôt, mais il s’assure qu’aucun légume, qu’aucun fruit assez mûr ne soit manquant. Ainsi une génération future pourra s’en délecter, si elle en trouve la nécessité.

Un bâillement s’échappe de lui. Il se cogne la poitrine, rattache la fermeture de sa veste, puis change de direction. Sans consulter l’heure, il constate que son corps l’abandonne, aussi se hâte-t-il vers la salle des communications. Déjà le scintillement des boutons striés sur les machines noirâtres l’éblouit, mais il s’y est adapté. Tant de symboles, de manettes et d’écrans s’amalgament dans un ensemble dépourvu d’esthétisme.

Il appuie sur la touche bleue, démarrant ainsi la transmission.

— Rapport de la station Orion, déclame-t-il avec nonchalance. Cinq cent trente-septième jour. Très bonne récolte : trois kilos et quatre cents soixante-quatre grammes de légumes stockés et cryogénisés. Réserve de carburant toujours large et bonne stabilité du vaisseau. Rien d’autre à signaler.

Alors prêt à achever le contact, une voix rocailleuse le sort de sa torpeur.

— Garvin ? Un peu plus de motivation, quand même !

— À quoi bon ? Chaque journée est identique à la précédente. Contentons-nous du minimum.

— Tu sais dans quoi tu t’es engagé. Vous vous relayez tous les deux ans. C’est trop peu pour mourir de solitude ou des rayons cosmiques ! Enfin, parole de militaire avant tout.

— Amiral, je ne vois juste pas l’intérêt de cette opération !

— On a déjà eu cette conversation, Garvin. C’est pas toi qui décides, vu ? On prépare le long terme. C’est ce que l’humanité a toujours fait.

— Voilà donc le plan ? Épuiser les ressources d’une planète, préparer les réserves pour la prochaine colonie, puis errer entre plusieurs systèmes pour l’atteindre ?

— Oui. Quel est le problème ?

— Peut-être ne pas se résigner à ce scénario ? Améliorer notre rapport aux mondes conquis.

— Ta naïveté devient agaçante. Il n’y a pas d’autre possibilité. Nous sommes une espèce destructrice et ça restera ainsi, peu importe où nous nous installons.

— J’ai des contacts ! Ils ont dit qu’ils agiraient différemment ! Dans une planète aussi prolifique, on peut trouver un équilibre pour nourrir tout le monde sans détruire notre environnement !

— Tu as trop d’espoir, Garvin. Allez, salut.

Les éclats scintillent. La communication s’éteint dans la déception. Garvin est seul. Il soupire, bras relâchés. Son rapport écrit, complétant l’oral, a été transmis, ce pourquoi il se dirige vers sa chambre.

Il rentre dans cette pièce exiguë, aux murs gris argentés, dépourvue de fenêtres. Une fois ses bottes retirées, l’agriculteur se met à flotter. Une pirouette inutile plus tard, il s’installe dans sa couchette verticale et s’apprête à sombrer dans les limbes du sommeil.

À peine est-il plongé dans son repos qu’un vrombissement retentit.

Garvin s’extirpe aussitôt de son lit. Son cœur bat rapidement tandis qu’il gagne le couloir, là où il pourrait discerner le phénomène. Bouche bée, yeux orientés par-delà le hublot, il découvre un vaisseau circuler à proximité du sien.
Une structure étirée et émaillée, d’un noir aussi profond que l’univers, déploie de multiples canons entre ses interstices alors qu’une pointe triangulaire couronne son sommet. Le temps qu’il repère les démesurées réacteurs depuis laquelle le carburant était libéré sous forme de flamme bleuâtres, des oscillations ébranlent la station.

Le vaisseau s’était amarré au sien.

— Un croiseur de guerre ! Mais il n’a aucune raison d’être là, c’est beaucoup trop tôt ! Bon, j’imagine que je dois quand même les accueillir.

Garvin jette un coup d’œil derrière lui avant de trotter dans le couloir. La fatigue l’accable encore, mais il l’ignore, courant ainsi sur toute la longueur de sa demeure. Il ne sent plus son libre mouvement. Une masse moins imposante que la planète, mais davantage effrayante, l’en empêche.

Essoufflé, la poitrine lancinée, l’agriculteur parvient au pont reliant les deux vaisseaux. Il ne perçoit aucun bruit, sinon le grondement métallique résultant de leur connexion. Il n’entend aucune voix, sinon ses échos comme ses appels se perdent dans le vide. Il patiente plusieurs minutes. Rien n’y fait.

— Il y a quelqu’un ? Pourquoi s’accrocher à l’improviste ? Répondez !

Le néant persiste. Dans son soupir, Garvin s’interroge, tâtonne, sourcils froncés.

Un passage s’ouvre dans un crissement. À l’emballement de son organe vital, tiraillé dans son choix, il finit par s’y engager. Un filtre blanchâtre le traverse de part en part pour le décontaminer, après quoi il accède au premier couloir du croiseur.

Pour se retrouver dans l’opacité.

Garvin fait quelques pas avant de s’arrêter. Ses bottes glissent sur le sol lustré, aussi magnétisé que la station. Il n’ose toutefois plus progresser. Il agite ses bras, tente de reconnaître son environnement.

— Expliquez-moi ! Vous devriez être des centaines à l’intérieur ! Où êtes-vous ?

Les lampes se rallument à la stupéfaction de Garvin. Il dispose désormais d’une parfaite vue sur le couloir. À sa droite, derrière les vitres teintées, s’alternent des casiers céruléens avec des tables anthracites sur lesquelles s’entassent des dizaines d’armes. Fusils, mitrailleurs et mêmes lance-roquettes sophistiqués interpellent l’agriculteur qui souhaite les examiner de plus près.

Mais un intense sifflement vrille ses tympans.

Il tombe à genoux, se bouche les oreilles. Ses poils se hérissent tandis qu’il balaie d’urgence les alentours.

Le silence s’abat à nouveau. Seul face à l’inconnu, proche de se recroqueviller, les jambes de Garvin flageolent. Il ravale sa salive. Se détache de la vitre. Foulée après foulée, dans l’allée s’étirant sous sa propre confusion, il émet d’involontaires borborygmes.

Soudain les lumières scintillent. Comme sa sueur a plaqué ses mèches dorées sur son front, Garvin les écarte pour mieux observer le phénomène. Il se conforte dans le puissant éclat. Il se réfère à sa visibilité dans cet étroit environnement. Où chacun des mouvements importe.

Pas seulement les siens.

Une ombre file derrière lui. Il se retourne, mais elle s’est déjà dissipée. Garvin anhèle tant qu’il paraît s’étouffer. Impossible de rester droit tant il se courbe en se mouvant. Il ignore le phénomène, n’investigue pas sa provenance.

Une autre surgit. Elle persiste plus longtemps. Sous son impact la lueur fluctue davantage, la mettant en exergue. Elle se tord en spirales, se courbe en d’indicibles formes. De quoi faire claquer les dents de Garvin. De quoi l’ankyloser alors qu’il cherche une échappatoire.

Il sprinte vers l’entrée. Il a beau cogner le battant, nul mécanisme ne réagit.

— À l’aide ! Quelqu’un ! Par pitié !

Il cogne, encore et encore. Du sang s’accumule sur ses poings moites. Claquemuré dans l’inconnu, des larmes humidifient sa cornée, et il se laisse misérablement glisser contre le mur. Sans prise pour s’accrocher, ni de repère auquel se référer, son esprit s’ouvre aux plus sinistres perspectives.

Or l’ombre circule toujours. Elle n’est plus unique. Scindée, allongée, épaissie, Garvin se rétracte contre son influence. Une matière noirâtre et intangible l’encercle, réduisant ses possibilités de fuite. D’abord son souffle se hache comme il s’appuie sur la surface solide. Sa transpiration s’écoule à un rythme effréné. Il n’a pas la force d’esquiver, ni de riposter.

Une attaque lui arrache un hurlement. Des bulles de sang flottent par-dessus son épaule lancinée. Il se mord les lèvres, se force à regarder ailleurs, mais les ombres s’ancrent, affirment leur présence.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Répondez !

Tout ce qu’il entend se résume à des cris. Ou une langue distordue qui n’est pas la sienne.

Par-delà la douleur, par-delà la confusion, il sonde les environs. L’aubaine se montre à distance raisonnable, faute d’alternative. Il se relève, main appuyée sur sa plaie, l’espoir que la porte s’ouvrira.

Elle se déroule et se ferme dans un claquement. Il souffle de soulagement à la détente de ses muscles. Une pointe au torse le bloque sur place comme il ressent l’envie de se courber. Peu lui importe si le remugle lui chatouille les narines. Peu lui importe s’il règne une tenace pénombre. Là l’adversité n’irait pas l’assaillir.
Bien vite ses croyances se trouvent infondées.

Les lampes ne cessent de clignoter derrière les vitres. Les ombres s’infiltrent au-delà, s’apprêtent à entourer Garvin. Il constate avec horreur sa paume ensanglantée. Paralysé, à inspirations saccadées, ses mains moites glissent entre les serrures des casiers. L’absence de clarté l’empêche de discerner correctement la menace.

— Je ne vous ai rien fait… J’ai été trop curieux, c’est tout. Laissez-moi tranquille !

Au rapprochement des ténèbres, ponctuant d’indéchiffrables murmures, Garvin tressaille tant qu’il peine à bouger. Le renoncement le tente. Tendre bras et jambes, pencher la tête, fermer les yeux, succomber à sa destinée.

Au lieu de quoi il pense aux armes. Il n’en a jamais brandi une de sa vie, mais il s’y précipite malgré tout. Dès le fusil en mains, dès le cran de sécurité levé, il tire en rafale dans une nuée de cris. Des balles décochent par dizaines avant que le réservoir ne se vide.

Des trous percent les casiers. Des pans entiers des vitres sont brisées, et leurs éclats se dispersent au sol. Garvin inspecte cette dévastation, dans l’expectative d’un triomphe. Plus il s’attarde et plus il s’attend à un échec.

Les ombres réapparaissent en-deçà des tables.

— Vous êtes intouchables ! Je ne peux rien faire, c’est ça ?

Garvin s’obstine. Il entreprend de recharger le fusil, mais un sifflement lui transperce derechef les tympans. Lâchant son arme, il s’arc-boute, coincé dans une désagréable position.

Incapable de riposter, l’envie de se rencogner, l’agriculteur cherche une nouvelle échappatoire à la diminution du bruit. Il bondit lorsque les ombres le frôlent et fonce dans la direction opposée.

Jamais ne s’est-il déplacé aussi vite. Il manque de trébucher à plusieurs reprises. Ses jambes peinent à supporter sa course. Dégoulinant de sueur, respiration charcutée, il ignore sa géhenne tout comme ses limites. Il sait que ralentir reviendrait à sa fin. Désormais il distingue ses ennemis dans la pénombre : ils filent à haute vélocité, sans obstacle pour les endiguer, sans limite quant à leur forme.

L’extrême longueur de la salle surprend Garvin. Après avoir brûlé le pavé sur des centaines de mètres, ses poumons consumés réclamant de l’air, il aperçoit finalement une porte. Il se réfugie derrière et la ferme de ses forces restantes, conscients que les ombres passeraient tout de même au travers.

Mais alors qu’il récupère son énergie, son corps retranché dans ses extrémités, une accalmie l’enveloppe. Pas un sombre filament ne s’infiltre par-delà les battants. Chaque grondement, chaque murmure, chaque sifflement s’est estompé. Garvin n’entend plus que lui. Ce qui le fige d’autant plus.

Il patiente une minute durant. Sa plaie le fait toujours grincer des dents, mais il résiste. L’important se situe devant lui, dans cette artère du croiseur de colossale extension. En son sommet s’étale un plafond carrelé et transparent à travers lequel se déploie l’immensité de l’univers. Un gouffre aux profondeurs insondables s’enfonce dans les méandres du vaisseau. L’unique accès est un pont métallique, limité par deux rampes, qui monte à des hauteurs improbables jusqu’à une autre porte. Tel est le chemin à suivre.

Garvin débute l’ascension en dépit de ses hésitations. Des brûlures le tailladent tout entier, surtout ses pieds, mais entamer un demi-tour serait inenvisageable. Il est la silhouette écrasée par un imposant décor. Même si ses chances de chuter sont minimes, il grimpe avec prudence, s’accroche prudemment aux rampes.

Son cœur bat la chamade et son estomac se noue tandis qu’il se rapproche de l’entrée. Dans sa transition, il n’aperçoit que sombreur, pourtant il avise la lueur au bout du tunnel. Il progresse avec lenteur, puisant dans ses forces pour ne pas s’évanouir.

Il est bombardé de flashs lumineux. Si ébloui qu’il peine à s’orienter, pourtant il n’a qu’une direction où aller. De nouvelles douleurs lui tailladent le crâne. Cette fois-ci, il réprime tout hurlement. Cette fois-ci, il ne laisserait pas aveugler, il ne s’enfermerait pas dans ses affres.

À un moment de netteté, il fracasse le bouton. La porte ne s’ouvre pas tout de suite, mais quand son crissement transmet l’espoir, Garvin s’y hâte ni une ni deux.

Un ensemble bariolé l’assaille. Tant d’éclats aux nuances chamarrées l’intriguent au sein de ce lieu nouveau. Une machinerie complexe, partagée entre de multiples écrans et interfaces, brille d’une teinte bien trop carminée. Au centre de la pièce est creusé un puits depuis lequel jaillissent d’étranges grésillements.

— Des réponses, s’il vous plaît ! Il doit bien y avoir quelqu’un dans ce vaisseau !

Garvin s’intéresse au puits de plus près. Y circulent des filaments, semblables aux précédentes ombres en termes de structure, sauf qu’ils sont plus clairs. Son organe vital rate un battement lorsqu’une voix en émane :

— Qui es-tu, pour te mettre au travers de notre route ?

Ses veines se glacent. Ses cheveux se dressent sur sa tête. Pétrifié, il s’accroche à une des machines, conscient qu’il s’agit d’un inefficace refuge.

— J’aimerais une réponse.

— C’est vous qui êtes venus ! Vous vous êtes accroché à ma station !

— Ta station ? Tu n’as pas l’air d’un pilote renommé.

— Où est le centre de commande ? J’aimerais vous parler en personne !

— Qui te dit que je suis un être organique ?

Garvin se crispe davantage. La voix s’amplifie, pénètre dans ses défenses, parée à le hanter.

— J’ignore qui vous êtes. Mais pitié, ne me faites pas de mal…

— Je ne juge pas aux actions, ni aux mérites. Je vais au-delà.

— Ne me maintenez pas dans l’ignorance ! Pourquoi ma station a une telle importance pour vous ? Où est l’équipage du croiseur ?

— L’équipage ? Il y en avait un, autrefois. Je ne sais plus quand.

— Vous me laissez dans le flou volontairement. Assez !

— Tu es loin d’être autoritaire, jeune homme. Comment t’appelles-tu, d’abord ?

— Garvin. Je suis agriculteur. Je me suis désigné pour cultiver fruits et légumes sur la station spatiale Orion. Le but est de faire des réserves pour un avenir lointain. Ça vous suffit ?

Il n’obtient que le mutisme. Sa voix s’amenuise dans l’attente d’une réplique comme une goutte de sueur perle sur ses tempes. Les grésillements persistent, se distordent. Omniprésents, envahissants.

— Tu es un homme simple. Facile à évaluer. Vois-tu, les ombres appellent aux peurs les plus primitives. Pour toi, je peux faire autre chose, sans me fouler pour autant.

Garvin échoue à articuler. Il s’évertue à résister, agrippé à des technologies qu’il n’appréhende pas.

Un voile translucide l’estomaque. Bientôt un autre décor supplante la salle, projetant l’agriculteur dans un cratère grisâtre. Il est étendu sur un sol rêche, couvert de pierres, en contrebas d’une déclive. Soumis à la vicieuse gravité, sous un ciel nuageux, il sait où il se situe. Mais c’est un lieu dépourvu de vie. Pas la moindre faune ne l’environne, ni même une quelconque faune.

Garvin halète. Il se racle le nez empli de poussière, mais malgré ses tentatives, ses respirations demeurent lourdes.

— Vous m’avez téléporté ? Non, c’est juste une illusion !

— Ton esprit est-il inapte à de pareilles conceptions ? La façon dont je t’ai amené ici importe peu. La propriété est que tu en comprennes la signification.

— Il n’y a rien à comprendre, tout simplement car il n’y a rien ici !

— Justement. C’est ce que tu crains, n’est-ce pas ?

— Quoi ?

— Ne vis pas dans le déni, Garvin. Je doute que tu te sois isolé dans cette station par passion du jardinage. Tu veux les aider. Mais peut-être qu’il est déjà trop tard.

— Non !

Des chuchotements le submergent, sèment la confusion dans sa tête. Aucun mot n’est intelligible, mais il ne peut s’y fermer. Il n’a plus la force de se relever. Juste d’être entraîné contre son gré, par une puissance invisible et ubiquiste.

Il est encore téléporté. Moult cris le lancinent en guise de transition, toutefois il n’est plus ébloui. Ses yeux s’écarquillent à la découverte des alentours, alors que ses pieds se posent sur une route disloquée, striée de rails morcelés.
Une vision cauchemardesque.

Autrefois les gratte-ciels devaient surplomber des magnifiques rues entre lesquelles s’étendaient parcs et fleuves. Aujourd’hui, les ruines des bâtiments s’entassent sur des monceaux de pierres et de bitume, sans même des plantes grimpantes pour y apporter de la couleur. L’air y est sec, à peine supportable, charriant des volutes de cendres et de poussière.

Garvin a beau dresser son bras pour se protéger, ses poumons s’en emplissent.

— Sortez-moi d’ici !

— Pas avant que tu t’y sois habitué. Tu dois aviser.

— C’est exactement le même constat ! Je ne vois que la mort ! Une civilisation rayonnante, désormais détruite.

— Et pourquoi, à ton avis ?

— Je n’en sais rien !

— Menteur. Les raisons sont multiples. Une guerre nucléaire ? Une pollution excessive ? Un gaspillage des ressources ? Peut-être les trois à la fois !

— L’humanité a commis des erreurs. Tellement. Il doit apprendre d’elles, parfois dans la douleur, pour les rattraper.

— Vraiment ? Vous avez pourtant une capacité hors norme à les rattraper. Vous les réalisez seulement lorsqu’il est trop tard.

— Quand le sera-t-il ? Nous avons colonisé d’autres mondes, mais j’ignore ce qu’il est advenu de celui d’origine !

— Inutile de te fabriquer des illusions. Tu t’engouffres déjà dans des mirages.

Garvin perd encore le sens de la réalité. Il n’a plus du sol sur lequel se fixer. Plus de lumière en guise de repère. Propulsé vers le haut, il s’incline à cet abrupt déplacement, emporté à une inconcevable célérité.

Il croit que la fatalité le frappera. Suspendu dans le vide, les frontières sont anéanties, le temps n’existe plus. Tout cri s’est estompé bien que des bourdonnements le harcèlent encore. Il flottait dans les ténèbres auxquelles il s’est accoutumé. Étoiles, galaxies et nébuleuses resplendissent en points lumineux, à des distances inimaginables.

Néanmoins Garvin n’admire rien. Il ne se berce pas de chimères.

— Toujours pas réel. Sinon je ne pourrais pas respirer.

— Emploie ta rationalité à de meilleures fins !

— Admettons que je me fie à vos capacités de téléportation, même si je n’y crois toujours pas. Pourquoi m’envoyer dans l’espace, au-delà du réel ?

— Parce qu’il s’agit de ta place. Tu orbites autour d’une planète, et depuis ta station, tu es incapable de discerner ses habitants. Tout comme il t’est impossible de visualiser les phénomènes les plus extrêmes. Pourtant ils t’effraient aussi, pas vrai ?

Tout se rapproche alors que ses tressaillements atteignent leur paroxysme.

Une paire d’étoiles à neutrons fusionne. En résulte un court sursaut, d’où jaillissent deux faisceaux dévastateurs.

Une naine blanche accumule la matière de son compagnon. À son effondrement, la dilatation s’ensuit, puis une désintégration en une terrible explosion thermonucléaire.

Un trou noir supermassif déforme l’espace-temps. Il absorbe la lumière alentour, alimentant son disque d’accrétion. Sa densité est telle qu’il domine l’univers local. Il est le centre, il est le maître.

Et puis, plus rien. Juste le néant. Un milieu dans lequel l’agriculteur baigne, assailli par l’inconnu, par cette voix de constante amplification, modelant son devenir. Pourtant Garvin est encore secoué, paralysé, crispé, anémié, retroussé.

— Des destructions bien réelles, ainsi que tu peux l’observer. Si éloignées, malgré tout. À des dizaines, des centaines, des milliers de parsecs. Voire encore plus, quand nous visualisons au-delà de l’horizon galactique.

— Je connais ces phénomènes. Mais pourquoi me les faire voir ?

— J’ai déjà expliqué pourquoi. Tu trémules, Garvin. Tu n’arrives pas à dissimuler ton ressenti.

— Ce sont des événements destructeurs. Libérés à des énergies colossales. Poussant les lois de la nature dans leurs retranchements.

— Beaucoup de connaissances, pour un agriculteur. Mais aussi une ignorance de taille. Des peurs irrationnelles.

— Comment osez-vous ?

— Tu places deux types de menace, de nature opposée, à un même niveau. D’un côté, elles sont plausibles, même si elles ne sont pas encore survenues. De l’autre, elles se sont déjà déroulées, mais à d’inatteignables recoins de l’univers. Comprends-tu, Garvin. Craindre tout est futile. Tu dois te focaliser sur l’essentiel.

— Et c’est cette identifiable voix qui me dicte comment agir ?

— Certains mystères ne peuvent être percés. Tu as tant vécu dans l’instant présent, te projetant dans un avenir incertain, que tu progresses dans une angoisse permanente. Quelle importance de savoir qui je suis ? Est-ce que cela changera l’avenir de l’humanité.

— Au vu de votre pouvoir, peut-être que…

— Tu te fourvoies. La vérité est plus proche. Tu te surcharges de questionnements dépourvus de sens. Voici mon ultime suggestion, Garvin : oublie les réponses. Consacre-toi plutôt aux solutions.

La voix se tait. La voix n’est plus. La voie se présente. La voie attend son agriculteur.

L’univers demeurera. Garvin n’y flotte cependant plus en illusion. À l’accalmie des hurlements, à la disparition des chuchotements, il retourne dans son foyer. Dans sa demeure de métal, orbitant autour de la luxuriante planète, dans laquelle s’accumulent des denrées qui peut-être auront une utilité.

Du temps lui est nécessaire pour s’adapter à la transition. Impossible de se détendre, de se reposer, de se remettre. Il abandonne sa chambre, regagne aussitôt le couloir, et sent enfin les battements de son cœur ralentir. Le croiseur ne s’impose plus par-delà le hublot, si toutefois il était véritablement là. Sa blessure à l’épaule s’est résorbée, si toutefois elle était bien réelle. En revanche, larmes et sueurs l’inondent, comme son mental paraît brisé. Des images assailliraient son esprit pendant encore un moment. Il y résisterait autant qu’il le faut.

— Je sais ce que je dois faire.

Il avait accompli une bonne partie de son devoir. Ses cultures attendraient, au contraire de son peuple. Il se précipite vers les parties latérales de la station, entre dans une capsule, et décolle en quelques minutes.

La station se débrouillerait sans lui, ne serait-ce que durant une certaine période. Son rôle se situe au-delà de sa tâche. Pour la première fois, il se rendrait sur cette planète. Il a un choix à assumer. Il a un avenir à préparer.

— Un individu seul ne peut changer un destin entier. Mais il peut essayer.