Joute n°43 : Donneur de paroles, paroles d'honneur
Joute 43 Texte C : Trois gouttes de sang
Le 10/06/2019 par [Anonyme] non favori

« Treize pincées salées de bois droit de cerf royal… Onze onces d’os d’ocelot... Sept feuilles de ciguë, hachées menu... Cinq... cuillères en fer de bile de vipère… et… trois gouttes de sang… d’un… d’un homme honorable ? »

Il se redressa d’un mouvement soudain qui envoya l’arrière de sa tête percuter une poutre tendue à travers la soupente. Il grommela un juron en se frottant le crâne avant de se pencher à nouveau sur le grimoire pour vérifier que sa maîtrise de l’ancienne langue ne l’avait pas abandonné. Trois gouttes de sang d’un homme d’honneur. Pas d’erreur.

« Mais où est-ce que je vais trouver ça, moi, un homme honorable ? Ce n’est pas comme si ça courait les rues... »

Noïtuus détestait ne pas avoir sous la main les ingrédients de ses sorts au moment où il en avait besoin. Son vieux maître avait l’habitude de dire que la recherche d’ingrédients était la partie la plus enrichissante de la sorcellerie. Son vieux maître était un imbécile. Noïtuus avait le plus profond mépris pour la philosophie de bazar qui consistait à dire que le voyage était plus important que la destination. La destination était l’unique chose qui comptait. C’est pour cela qu’il entretenait avec le plus grand soin son cabinet d’ingrédients, qui contenait même des éléments inconnus de la pharmacopée classique. Il avait spécialement créé un sort qui lui permettait de les conserver indéfiniment. Il faisait tout pour ne jamais avoir à rechercher un ingrédient au moment de préparer une potion ou un sort. Devoir se lancer dans une recherche alors qu’il était en pleine concentration l’énervait au plus haut point.

« Eh bien… je n’ai pas le choix. Allons-y. »

Le mage sortit de l’appentis et s’engagea dans le chemin qui longeait la chaumière. Au fond, à la lisière du bois, se dressait une vieille volière. Il ouvrit une porte, effectua quelques passes magiques devant ses corbeaux en murmurant une longue formule. Les oiseaux s’envolèrent un par un pour s’égailler dans toutes les directions.

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La recherche menée par les corbeaux dura trois longues journées. Noïtuus avait consacré une heure à achever tout le rituel et à préparer une grande quantité de potion. Il ne manquait plus que les gouttes de sang. Il passa le reste du temps à méditer en buvant un thé rehaussé d’une dose de potion de calme. Son attente ne fut troublée que par la visite d’Isäntä, l’épouse de Valtias, le seigneur local.

Comme beaucoup de ses collègues dans tout l’empire, Noïtuus veillait à ne pas se mettre les autorités à dos. Naturellement, comme beaucoup de ses collègues aussi, il n’avait pas le moindre respect pour le pouvoir séculaire, mais il comprenait la nécessité de se conformer, du moins en apparence, aux lois, us et coutumes en vigueur pour ne pas mettre en péril son activité. Cela ne l’empêchait pas de prendre son plaisir là où il le voulait. Isäntä était plutôt jolie, bien plus jeune que son époux, lequel la délaissait notablement, et elle avait oublié d’être sotte : elle déployait des merveilles de ruse et de créativité pour cacher sa liaison avec le mage. Au-delà des fables qu’elle servait à Valtias, elle prenait aussi le soin d’emprunter des chemins dérobés lorsqu’elle ressentait le besoin de rendre visite au mage, à bord d’un carrosse mené par un homme entièrement dévoué à la famille de la comtesse. Valtias aurait envoyé ses gardes pour égorger Noïtuus s’il avait été au courant. Noïtuus tenait à sa gorge autant qu’il tenait à la tranquillité de ce comté perdu dans les montagnes. Il savourait donc les avances d’Isäntä, mais en toute discrétion.

Une fois leur affaire terminée dans le confort de son lit, il prépara rapidement des potions de beauté pour la comtesse. Comme elle était avide de commérages, il ne manqua pas de lui raconter la visite que lui avait faite Ritar, le fils du maître d’armes. Le jeune homme rêvait d’exploits guerriers et d’amour courtois, mais surtout d’aller s’illustrer à la cour de l’empereur. Le fait d’être roturier n’était pas en soi totalement rédhibitoire : l’empereur avait lancé l’extravagante idée de se constituer une garde d’honneur formée, précisément, d’hommes d’honneur venus de tout l’empire. Les rangs de cette garde spéciale commençaient à se remplir et Ritar y voyait l’occasion de réaliser son rêve – à ceci près qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’était l’honneur et de ce qu’il fallait faire pour se faire connaître comme un homme honorable.

C’est donc tout naturellement qu’il était allé voir Noïtuus pour qu’il lui concocte une potion à cet effet. En temps ordinaire, le mage l’aurait envoyé promener, mais Miekkaïlu, le maître d’armes, était son ami, ou du moins son compagnon de boisson, et il ne voulait pas perdre la seule personne capable de le suivre dans ses beuveries sans perdre son esprit acéré et sa langue bien pendue. De plus, Noïtuus avait été piqué par le défi que présentait cette requête. Il n’avait jamais entendu parler d’une telle potion. Ce n’est qu’au terme d’une recherche de plusieurs mois, en contact avec des mages étrangers vivant à l’autre bout du monde, qu’il parvint enfin à récupérer une formule rédigée en langue ancienne et datant d’une période dont plus personne n’avait mémoire.

Il fit ce récit à Isäntä, qui s’en amusa avant de le questionner sur ce qu’était exactement qu’un homme d’honneur. Noïtuus, bien sûr, n’en avait pas la moindre idée. Comme tout le monde, il n’en avait qu’une notion vague tirée de romans de chevalerie qu’il avait lus dans sa jeunesse. Il demanda à la jeune femme si elle avait entendu parler d’une telle personne dans le comté. Isäntä s’esclaffa à cette idée. « Ici ? Tout ça, c’est bon pour la cour impériale. On vit dans la réalité, ici. Et la réalité est pleine de boue et de crasse. Franchement, que viendrait faire un homme d’honneur dans les parages ? » Il ne pouvait lui donner tort. Il lui donna une tape sur les fesses avant de la renvoyer au château.

« Mes hommages au comte. »

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Pourtant, lorsque les corbeaux furent de retour au bout de trois jours, après avoir espionné tout le comté et écouté les conversations des commères, ils donnèrent à Noïtuus la localisation de trois personnes, deux hommes et une femme, qui jouissaient d’une réputation immaculée qualifiée à plusieurs reprises d’honorable, ou l’équivalent dans le patois local.

Le mage sella son cheval et se lança lui-même à la rencontre des trois candidats. Il aurait pu envoyer à sa place un garçon du village tout proche, mais après trois jours d’inactivité presque totale, il avait besoin de sortir. De plus, il était poussé par la curiosité. À quoi pourrait bien ressembler un tel animal ? Un homme d’honneur ? Il allait peut-être comprendre pourquoi l’empereur entretenait une telle lubie.

Le premier homme s’appelait Seppä. Il était maréchal-ferrant dans une vallée au sud du comté. Seppä avait, semblait-il, l’éthique d’un médecin : il ne faisait pas payer les plus pauvres des paysans quand leurs chevaux avaient un urgent besoin de nouveaux fers. Son travail était toujours impeccable et il se comportait avec respect vis-à-vis de tous. Après deux jours de route, Noïtuus fit sa connaissance sous prétexte de vouloir changer les fers de son cheval et en profita pour lui proposer de lui offrir un coup à boire. Seppä accepta. Après une soirée bien arrosée où le mage s’était ennuyé à mourir en écoutant le maréchal-ferrant raconter sa pitoyable existence, ce dernier s’était effondré, le nez dans son potage, une chope de bière toujours fermement arrimée à la main.

Noïtuus lui préleva une fiole complète de sang (il ne fallait pas risquer d’en manquer), puis reprit la route.

La femme s’appelait Kätilö. Elle était sage-femme dans un faubourg de Pääkaupunki, la capitale du comté. Il fallut à Noïtuus deux jours et demi pour la rejoindre. Kätilö était très aimée des femmes de la capitale, non seulement pour ses qualités professionnelles, mais aussi pour sa gentillesse, sa façon de ne pas compter son temps quand il fallait aider quelqu’un, sans oublier ses tarifs très raisonnables. Noïtuus se présenta comme un marchand de passage dont la femme devait accoucher bientôt. Comme Kätilö ne buvait pas, le mage, dut se résoudre, après leurs conversations, à la droguer pour lui prélever le sang nécessaire. Il aurait préféré s’éviter toute cette gymnastique et pouvoir se présenter sous sa vraie fonction et lui expliquer pourquoi il avait besoin de quelques gouttes de son sang – Kätilö semblait très raisonnable, bien trop pour lui plaire, à lui qui préférait les femmes pleines de vie et d’envies – mais la potion excluait explicitement cette possibilité : il fallait taire l’objectif du prélèvement. Il la laissa endormie derrière sa maison, non sans avoir pris le soin de lancer sur elle un charme de protection. Il n’était jamais cruel sans nécessité et n’aurait pas voulu qu’il arrive du mal à Kätilö par sa faute.

Ce n’est qu’au bout de cinq jours complets de voyage que Noïtuus finit par localiser le deuxième homme supposé honorable. Il avait été obligé d’utiliser plusieurs potions médicinales pour soulager son derrière endolori par les longs trajets à cheval.

Erakko était un ermite qui vivait seul dans les montagnes. Des vieilles femmes d’un hameau en contrebas lui apportaient à intervalles réguliers de quoi subsister. Le vieil homme était considéré comme un saint homme par les bergers locaux. Des histoires fabuleuses couraient sur son compte : pour certains, c’était un héros des guerres australes venus purifier son âme après avoir tout donné pour l’empereur ; pour d’autres, c’était un ancien explorateur qui avait parcouru le monde dans toutes ses diagonales ; d’aucuns y voyaient la réincarnation d’un empereur du temps jadis, l’âme des montagnes, l’esprit du Loup, ou encore un mage en quête du sort ultime.

Noïtuus put d’emblée éliminer cette dernière possibilité. Erakko n’avait rien d’un mage, et tout d’un fieffé gourdiflot. Depuis la pénombre de sa caverne, il refusa vertement d’accueillir le mage et même d’engager la moindre conversation avec lui. Au bout d’un moment, il envoya même des chiens (il semblait vivre avec une demi-meute à ses côtés) à sa poursuite. Après avoir fui à cheval parce qu’il ne voulait pas gâcher de sorts sur des animaux, Noïtuus revint à la nuit tombé. Fou de colère et de fatigue, il lança un sort d’endormissement à l’intérieur de la grotte et alla prélever le sans d’Erakko, non sans l’étourdir de coups de pied au passage. Un homme d’honneur, ça ?

Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir.

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Noïtuus se prit la tête entre les mains. Deux semaines de perdues. Il lui avait fallu deux semaines pour trouver trois « hommes d’honneur » et revenir tester la formule. Par trois fois, il dut se rendre à l’évidence qu’à part un accès de courante, un effet indésirable contre lequel il lui faudrait trouver une solution, rien ne se produisait quand il buvait la potion et prononçait les mots. Est-ce que Seppä utilisait en secret des matériaux de mauvaise qualité pour ses fers à cheval afin de faire revenir les propriétaires plus souvent ? Kätilö gérait-elle en secret un cercle de prostitution ? Erakko… Non, pour Erakko, la question ne se posait pas. Peu important la raison d’ailleurs : c’était un échec et il lui faudrait relancer le processus.

Il conserva tout de même les échantillons sanguins, au cas où cela pourrait lui servir un jour – rien n’était jamais à exclure et tout valait la peine d’être mis de côté. Les sorts qui requéraient du sang n’étaient pas rares. Mais cela ne suffit pas à l’apaiser. Le jeune Ritar était timidement venu aux nouvelles et Noïtuus l’avait renvoyé dans ses pénates en lui rappelant, en des termes crus, que le sort serait prêt quand le sort serait prêt et que provoquer la colère d’un mage n’était pas le chemin le plus direct vers la cour impériale.

Au bout de quelques jours passés à consulter divers livres anciens pour essayer de trouver un moyen de contourner le problème, Noïtuus renvoya ses corbeaux en élargissant les limites géographiques de leur quête aux territoires limitrophes. Une semaine passa, puis les corbeaux revinrent bredouilles. Soit les hommes d’honneur étaient une espèce particulièrement rare, soit ils passaient tout à fait inaperçus là où ils vivaient. Dans tous les cas, le résultat était le même.

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Ce n’est qu’à un hasard extraordinaire qu’il dut de finalement trouver un homme d’honneur. Quelques jours plus tard, un officier de la garde d’honneur de l’empereur fit son apparition à Pääkaupunki. Apparemment, une mission de recrutement avait été lancée aux quatre coins de l’empire. Le comté de Kreivikunta était bien éloigné du centre névralgique de l’empire, mais les hommes de la garde semblaient particulièrement consciencieux dans leur quête.

Pour Noïtuus, c’était l’occasion idéale. Désormais, l’ambition de Ritar était passée au second plan, tant le mage était vexé de n’avoir pas encore réussi à finir sa potion, mais il pouvait encore faire d’une pierre deux coups : récupérer le sang de l’officier, qui était à n’en pas douter un homme d’honneur, et permettre au fils du maître d’armes de se faire remarquer. Avant que le soldat ne viennent inspecter le village, quelques semaines allaient sans doute encore s’écouler. Noïtuus avait largement le temps de passer à l’action. Le découragement fit instantanément place à une vigueur retrouvée.

Localiser l’officier de recrutement n’allait certainement pas se révéler bien difficile. Dans une province éloignée, les représentants du pouvoir passent rarement inaperçus. La question était plutôt de savoir comment Noïtuus allait l’aborder et récupérer son sang. Il allait falloir ruser.

Les corbeaux ne tardèrent pas à retrouver l’officier, qui s’appelait Kunniakas. Il logeait naturellement au palais seigneurial et dînait à la table de Valtias, mais il se refusait à quitter son mode de vie frugal, tout en prenant soin de ne pas insulter l’hospitalité du comte. Avec la régularité d’une horloge, il se levait avec le soleil et menait son enquête au sein de la population. Sans surprise, il n’avait jusqu’ici pas eu davantage de succès que le mage. Les hommes d’honneur ne couraient ni les rues, ni les campagnes dans le comté. Mais Kunniakas ne se laissait pas abattre pour autant. Il poursuivait sa tâche avec patience, opiniâtreté et méthode. Il n’y avait pas beaucoup de place pour l’intuition dans sa démarche, mais son dévouement à sa cause forçait l’admiration.

Noïtuus décida d’activer un de ses contacts, du nom de Kauppias, pour attirer l’officier en-dehors de la ville. Kauppias était marchand ambulant, ce qui lui permettrait tout naturellement de se placer sur le chemin de Kunniakas sans éveiller les soupçons, tout en passant pour une source d’information de premier ordre. Le plan fonctionna à merveille : l’officier ne manqua pas d’interroger le marchand, qui lui parla d’un homme qu’il avait croisé dans le village d’Ansa, à l’est, et qui passait pour un homme d’un grand honneur, quoique d’humble condition.

Ansa était l’endroit idéal. Ce hameau comptait très peu d’âmes, lesquelles étaient réparties sur une grande superficie dans la montagne. Kunniakas serait seul et Noïtuus pourrait à loisir l’aborder et faire le nécessaire. Au pire, si cela se passait mal, la configuration géographique des lieux serait à l’avantage du mage, qui connaissait l’endroit comme sa poche.

Cela se passa mal. Kunniakas n’était pas un idiot et il comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas chez cet homme qui l’avait abordé en se présentant comme un médecin ambulant à la recherche de compagnie sur la route. Est-ce l’allure de Noïtuus qui l’alerta, ou bien une lueur dans son regard, ou quelque tic de langage incontrôlé ? Au bout de quelques minutes de conversation, il était clair que Kunniakas soupçonnait Noïtuus de quelque mauvaise intention. C’était maintenant lui qui posait les questions. La direction générale de l’entretien déplut fortement au mage. Lorsque l’officier se fut arrêté encore bien loin de l’endroit prévu, Noïtuus sut qu’il était temps d’improviser – et d’agir, vite.

L’incantation du mage eut beau être rapide, Kunniakas eut malgré tout le temps d’abaisser son heaume – et Noïtuus comprit instantanément que ses sorts allaient s’écraser contre un puissant charme de protection. Il choisit alors de profiter de sa proximité avec l’homme pour poignarder son flanc, mais le soldat, bien entraîné, para le coup.

Noïtuus décida alors de prendre la fuite, non pas dans le but de distancer Kunniakas mais pour l’attirer dans le piège qu’il avait tendu. Noïtuus n’était pas né de la dernière pluie. Il ne s’était jamais laissé aller à penser que sa magie était capable de le protéger de tout. C’était un homme au sens pratique aigu, qui ne laissait rien au hasard. La promptitude de Kunniakas à flairer le danger puis à s’en protéger physiquement l’avait surpris, mais il avait prévu la possibilité que son plan initial déraille.

Lorsque les cordages camouflés au sol à l’entrée du bois se tendirent pour le désarçonner et l’envelopper dans un filet, le soldat eut le remarquable réflexe de sauter de son cheval tout en faisant des moulinets autour de lui avec son épée. Il fut violemment projeté au sol, mais libre de ses mouvements. Au moment où il tentait de se relever, Noïtuus, revenu sur ses pas et descendu de cheval, tenta de l’assommer avec une lourde branche de chêne, mais Kunniakas eut le temps d’esquiver, puis de donner un grand coup de poing sur le côté du genou du mage, qui hurla de douleur, mais ne s’attarda pas et partit en boîtant vers son cheval.

Les deux hommes se retrouvèrent à nouveau en selle dans une course-poursuite sur le flanc de la montagne. Noïtuus avait initialement eu l’intention de laisser l’officier en vie, mais il n’en aurait peut-être plus le loisir. Un mélange de peur et de colère s’était emparé de lui. Face à un adversaire de cette trempe, il n’était plus question de finasser – ou du moins, il fallait finasser de façon décisive.

Après un rapide passage à découvert, le chemin replongeait dans un bois avant d’aborder un repli de la montagne. Noïtuus avait passé les trois dernières minutes à réciter une incantation. Lorsqu’il eut passé le virage serré, il se jeta à terre et laissa son cheval poursuivre. Caché derrière un arbre, il vit bientôt Kunniakas le dépasser. Il retourna aussitôt sur le chemin et, après avoir pris une profonde respiration, il prononça le dernier mot de la formule. De ses deux mains jointes jaillit une boule de feu qui alla percuter à une vitesse vertigineuse le dos du soldat. Kunniakas s’effondra sans un bruit. Immobile.

Lorsque le mage l’eut rejoint en claudiquant, il lui érafla une cheville à l’aide d’une dague. Noïtuus tomba à la renverse, mais se retrouva ce faisant hors de portée de l’homme. Il avisa l’épée de ce dernier, qui était à portée de main, et s’en saisit. Il souleva l’arme, puis l’abattit en poussant un hurlement de rage. Kunniakas poussa son dernier soupir, le crâne fendu.

Noïtuus reprit sa respiration, se releva et, après avoir vérifié que l’homme était bien mort, il émit à nouveau un hurlement de colère. Il commença ensuite à s’éloigner, mais tandis qu’il reprenait ses esprits, il lâcha un juron et revint sur ses pas pour récupérer le sang de Kunniakas. Il avait presque oublié.

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Noïtuus poussa un soupir de satisfaction. Il avait guéri ses blessures à coup de sortilèges, il était désormais frais et dispos, prêt à se remettre au travail.

Il préleva trois gouttes du sang de Kunniakas et les plongea dans la potion d’honneur.

Il ne lui restait plus qu’à la tester.

D’habitude, il ne testait pas les potions sur lui-même : c’était, pour des raisons évidentes, une pratique à éviter autant que possible. Cependant, en l’occurrence, il voyait mal de quelle façon il aurait été possible de vérifier les effets sur un écureuil d’un sort qui était supposé lui donner un sens de l’honneur à toute épreuve. Il n’existait pas d’autre solution.

Il avala la potion d’un trait, puis prononça la formule magique.

Dans les premières secondes, il ne sentit rien, mais le choc qui suivit fut épouvantable. S’il n’avait eu la présence d’esprit d’avoir un certain nombre de potions à portée de main, il se serait rué sur un couteau de cuisine pour se trancher la gorge. Tous ses actes les plus déshonorants lui revinrent instantanément en tête. Comment avait-il pu vivre pendant tant d’années en opposition totale avec son code d’honneur ? Sa vie lui paraissait un affront qu’il n’était possible de laver qu’en se donnant la mort.

La potion de calme effaça le sentiment d’urgence de passer à l’acte, mais les remords subsistèrent. Il n’était pas question pour lui de morale ; il ne regrettait aucun péché ; seule la désobéissance aux principes internes qui auraient dû régir toute son existence le tourmentait cruellement. Le détachement apporté par la deuxième potion lui permet de contempler sereinement l’étendue du vide dont il était constitué.

Il élabora sur-le-champ un plan qui lui parut seul à même de forcer en lui-même un réalignement sur ses valeurs les plus sacrées.

La première étape le poussa à retourner du côté d’Ansa pour offrir à Kunniakas une sépulture digne de ce nom. Le corps de l’officier était resté intact. Il choisit un replat près d’une cascade pour creuser le sol et y enterrer l’homme, enveloppé dans sa cape.

La deuxième étape l’emmena chez le fils du maître d’armes, à qui il donna la potion d’honneur en l’enjoignant de ne pas l’utiliser, afin de se conformer librement à son propre code. Ritar ne comprit pas grand’chose aux explications du mage, mais il le remercia vivement.

La troisième étape de son plan de rédemption emmena Noïtuus jusqu’au palais des Comtes. Il demanda à Valtias une audience, qui lui fut accordée sans délai : la visite d’un mage était rarement un événement anodin et il convenait toujours d’y répondre dans la dignité, mais sans traîner.

Une fois en présence du comte, Noïtuus n’y alla pas par quatre chemins. Il connaissait les lois de l’empire, il savait ce qu’il devait faire.

« Seigneur Valtias, j’aime votre épouse et elle m’aime en retour. Au nom du code impérial, je vous défie en combat singulier rituel, qui aura pour effet de dissoudre votre mariage ; le vainqueur de notre duel pourra demander, ou redemander, la main d’Isäntä. »

L’idée de continuer à aimer la jeune femme dans le secret le plus infamant lui était insupportable. Il était plus déterminé qu’il ne l’avait jamais été dans sa vie. Depuis qu’il avait digéré son nouveau code d’honneur, Isäntä n’avait plus quitté ses pensées.

Interloqué, Valtias observa un instant le mage en se demandant s’il était devenu fou. Puis il fit un geste de la main.

Les cinq gardes qui s’étaient répartis le long des murs de la salle d’audience se saisirent immédiatement de Noïtuus, qui les regarda avec surprise.

Valtias sortit une magnifique dague ornée de sa ceinture et s’approcha du mage. D’un geste souple, il lui trancha la gorge.

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Isäntä était encore surprise de l’opération de charme menée par son époux. Depuis quelques jours, il la comblait de fleurs et de présents et lui prêtait une plus grande attention qu’il ne l’avait jamais fait. Elle n’osait demander ce qui lui valait ce regain de flamme : la jeune femme n’était pas sotte et savait profiter des plaisirs de la vie sans poser de questions. Si Valtias voulait prendre son rôle marital plus au sérieux, qui était-elle pour s’enquérir de ses motivations ?

Elle rejoignit le comte à la fenêtre de leur chambre, qui donnait sur les splendides montagnes environnantes, dans les couleurs chaudes du coucher de soleil. Elle étreignit Valtias, qui l’entoura de son bras. Il semblait pensif.

« À quoi songes-tu ? »

Valtias fronça un instant les sourcils, puis une moue étrange se dessina sur ses lèvres. Il se tourna vers Isäntä en souriant finalement.

« Le monde est étrange. Il se produit à tout moment des choses si inattendues, susceptibles de modifier notre perspective sur la vie. L’autre jour, j’ai soudainement pris conscience que je te délaissais trop. Et j’ai décidé de changer ça. Plus jamais je ne mettrai les affaires de l’empire et du comté au-dessus de toi. Je m’y engage, sur mon honneur. »

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