Joute n°43 : Donneur de paroles, paroles d'honneur
Joute 43 Texte D : Vivre
Le 10/06/2019 par [Anonyme] non favori

Il sentait le chariot, ou quoi que ça puisse bien être, cahoter sur le chemin. Les chocs répétés le maintenaient éveillé... Il aurait été préférable qu'il en soit autrement. Ses yeux vides glissèrent sur d'autres, secoués comme lui, affalés contre la paroi. Le vide... Seul le vide restait. Plus rien, plus d'amis, de famille, d'amour, de volonté... Quand cette pensée disparue aussi, le sommeil le prit.

Il se réveilla au moment où plusieurs hommes entrèrent dans le chariot. Une pointe de curiosité à travers l'apathie le poussa à les observer. Il s'agissait visiblement de soldats, habillés de rouge et blanc, drapés dans un tabard frappé d'un griffon écarlate ruant sur fond d'ivoire. Ils portaient tous une épée au côté et une cotte de maille était visible par moment sous leurs tabards. L'emblème sur leurs tabards est celui de la ville d'Arlina, la ville voisine. Mais voisine de quoi ? Sa mémoire semblait refuser de fonctionner. Il suivit les gardes hors du chariot, ou plutôt fut tiré debout et forcé en bas.

Ils se situaient visiblement dans une clairière et le son d'une rivière lui parvenait, loin devant lui. Le sol printanier et les feuilles naissantes n'arrachèrent pas plus de réactions du groupe rassemblé devant les chariots que le froid ou la nourriture qui leur était distribuée - Une miche de pain sec et du fromage accompagnés d'une eau dont la fraicheur laissait supposer qu'elle venait de la rivière. Il remarqua au bout d'un moment qu'il avait tout mangé, et que les gardes amenaient des couvertures. Les survivants - ce nom semblait approprié pour le groupe apathique, sans qu'il ne puisse se l'expliquer - se couchèrent sans ordre au milieu des chariots.

Après avoir dormi un temps indéterminé durant le trajet, son corps refusait de se rendormir. Quand la nuit fut bien installée, du mouvement dans le tas de corps endormis attira son attention. Un homme, à en croire sa stature, se levait en pleurant. Il enjamba sans grandes précautions les corps et disparut dans la nuit en direction de la rivière. C'était difficile à voir dans la nuit, mais il eut l'impression qu'un garde voulut intercepter le marcheur nocturne, cependant un autre garde le retint. Plusieurs autres, hommes et femmes répétèrent les mêmes actions durant la nuit. Aucun ne revint...

Avec le temps qui passait, des souvenirs et des émotions remontaient lentement de son subconscient. Tout aussi lentement, il comprit ce qu'il s'était passé la veille au soir. Des larmes montèrent, inarrêtables. Le souper venait de se terminer et les familles profitaient des dernières lueurs du soleil en discutant entre voisins et en buvant. Les enfants jouaient à cache-cache entre les maisons, profitant des ombres longues.

Puis l'alerte sonna et l'enfer s'abattit. Des groupes de cavaliers venus de tous les côtés débarquèrent, l'épée au clair. Tous ceux qui ne se cachèrent pas immédiatement furent abattus. Hommes, femmes et enfants tombèrent sans distinction. Dans les minutes qui suivirent, les bandits - ils portaient des habits usés et sans distinctions - rentèrent dans les maisons, pillant et massacrant sur leur passage. En 15 minutes qui paraissaient des années tout fût terminé. Seul restait les morts et les rares survivants. Des pleurs d'enfants retentissaient, mais trop rarement, bien trop. La plupart des vivants pleuraient, serrant un proche contre eux, ou déambulaient sans but dans les rues jonchées de cadavres.

Il se voyait, comme s'il était quelqu'un d'autre, courir en direction de sa maison, évitant les bandits et les fuyards. Au moment où il aperçut enfin le petit édifice, il sentit le désespoir menacer de le submerger. Un grand brigand, une cicatrice sur l'œil droit, en sorti avec la lame au clair, le sang ruisselant et fumant dans la fraicheur de la soirée. La plupart des bandits partaient, du butin plein les bras, et celui-ci ne fit pas exception, et sauta sur son cheval, qui passa au galop en trois enjambées.

Il vomit en se souvenant de ce qu'il avait trouvé chez lui. Dans cette petite maison où il avait vécu heureux avec Myelin. Celle qu'il avait construit de ses mains. Dans l'entrée gisait sa femme et son fils, âgé de 2 mois. Dans le choc de la vue, il s'évanouit à leurs côtés.

Un gout amer dans la bouche, et pas uniquement à cause de la bile, il comprit ce que faisaient les hommes et les femmes qu'il avait vus se lever. Impossible de supporter de tels souvenirs et une telle perte. Le vague souvenir d'autres survivants, partis en premiers, capables par un miracle du ciel d'agir et de vivre. Il faisait partie du reste, trop choqués pour prendre soin d'eux-mêmes.

Il sentit une légère surprise au milieu de l'océan de néant et de tristesse qui l'habitait quand il se redressa, puis se leva. Une étrange et triste sérénité guida ses pas en direction de la rivière. Personne n'essaya de l'arrêter.
Au bout d'un temps indéfinissable, il arriva en haut d'une petite falaise. Il s'appuya contre un arbre bordant la falaise pour regarder en bas. Une dizaine de mètres de chute dans la rivière agitée et percée de rochers traitres, signifiait certainement la mort. Certains rochers étaient étranges, comme si des gens gisaient dessus. Comme si.

Il prit une profonde inspiration, au bord du gouffre avec la mort à la fois derrière et devant. Au moment où sa jambe commençait à se soulever, un souvenir, brillant dans la mer de noirceur, remonta. Il était dans les bras de sa femme, quelques minutes avant son départ. La guerre venait d'éclater et tous les hommes valides furent recrutés. Il plongea son regard dans ces yeux bleus sans fond. Elle murmura, de l'amour, de la peur et une pointe de courage dans la voix.

- Je t'en prie, quoi-qu-il se passe, promets-moi de vivre !.
- Je te le promets mon amour. Je te le promets.

Et il avait vécu. Pendant les six mois de guerre, il survécut à tous ses combats, parfois par miracle, guidé par cette promesse. Un homme d'honneur ne rompt jamais sa promesse lui avait dit son père. Même quand elle est impossible à tenir. Il survécut au naufrage lors du retour, il avait été le seul à s'échouer sur la rive en vie, plusieurs kilomètres au large du navire devant les ramener à la maison. Quand les hommes de son groupe, dix bons soldats sous ses ordres lui demandèrent par quel miracle il était encore en vie, il leur répondit qu'il avait promis de vivre, il ne pouvait donc pas mourir. Ses hommes rirent à la plaisanterie avant d'ouvrir un tonneau. Mais était-ce vraiment une plaisanterie ?

Il avait juré et vécu. Mais maintenant il ne lui restait plus rien. Plus de famille, d'amis et de voisins. Plus même de maison, il n'habiterait plus jamais dans le lieu ou ceux qui comptaient le plus à ses yeux étaient morts. Plus de but et plus de volonté. Il n'était plus qu'un coquille vide attendant la libération. Une indignation monta en lui. Il lui restait quelque chose. Une étincelle faible, grésillante dans le néant qui l'habitait. Son honneur vivait toujours. Il avait respecté toute sa vie les règles simples que lui avait enseignés son père.

Toujours dire la vérité.
Toujours respecter ses promesses.
Ne pas s'en prendre à plus faible que soit.
Toujours respecter et protéger autrui.

Il sentit les larmes lui remonter aux yeux. Pas de tristesse. De colère. La colère et la frustration de ne pas pouvoir mourir. De ne pas pouvoir rejoindre ceux qu'il aime, sa femme, à cause d'une promesse vieille de trois ans, à cause de son honneur, la seul chose qu'il lui restait.

Malgré la réalisation qu'il ne pouvait s'enfuir de cette terre devenue un enfer de tous les instants, il fixait toujours le vide, incapable de bouger. Gentiment, il dirigea son regard sur l'arbre sur lequel il s'appuyait. De toute sa faible volonté, il banda les muscles de son cou, remonta sa tête en arrière puis frappa le tronc de son front. Il tomba en arrière dans les feuilles mortes, sonné. Une poussée d'adrénaline lui permit de bouger. Il se redressa, titubant un peu, la tête douloureuse mais enfin lucide. Soit. Il vivrait. Et pas simplement survivre. Il prit une grande inspiration avant de s'étirer, puis de s'échauffer comme son sergent lui avait appris. Inspirer, expirer. Les larmes intarissables sur ses joues, mélange de tristesse et de frustration s'écoulant comme le cours de la rivière en contrebas. Quand ses muscles affaiblis crièrent de douleur, il fit dos à la rivière. Un pas après l'autre, il revint vers le camp. À chaque pas, la douleur d'être encore en vie s'amplifiait. Sa volonté aussi, toujours un cran devant. Il ne céderait pas. Vivre. Vivre quoi qu'il en coute !

La Pierre de Tear sur Facebook La Pierre de Tear sur Tweeter
La Boutique Pierre de Tear
Notre Boutique sur Amazon
La Pierre vous recommande
Lire les textes de la joute 43
C'est le moment de voter pour votre texte favori !
Série TV - Ce que nous savons !
Toutes les informations actuelles sur la série TV de la RdT
Lexique des anciens et nouveaux termes français
Petite aide à la compréhension de l'encyclopédie
La Newsletter Pierre de Tear
Abonnez vous à la newsletter pour recevoir les nouvelles de la Roue du Temps en exclusivité !