Joute n°43 : Donneur de paroles, paroles d'honneur
Joute 43 Texte A : La Tal'rean
Le 10/06/2019 par [Anonyme] non favori

Les tambours résonnaient doucement dans la brume de la fin de nuit. Rien à voir avec les rythmes festifs et entraînants qu'il aimait tant. Ils étaient sourds, lourds, et vous accéléraient le cœur au point qu'il sente monter la panique dans tout son corps.

Joha se tenait droit au centre de la foule. La chef du village lui peignait le visage à l'aide de boue mélangée à des pigments. Il devinait ses motifs aux traces glaciales qu'elle laissait sur sa peau. Il aurait aimé pouvoir pleurer. Quelques torches brulaient, renforçant l'impression d'obscurité partout où elles n'étaient pas. La fumée qu'elles dégageaient aurait pu le camoufler. Mais les doigts de la femme traçaient des motifs complexes sur ses joues et les larmes auraient laissé dans les peintures rituelles des sillons visibles de tous. Autour de lui la foule s'agitait, en silence. Tout le monde voulait toucher le nouvel Anh'méra. « Le prétendant » dans la langue traditionnelle. Chacun venait, les mains noircies de charbon et tentait de caresser un bout de son corps. Cela porterait bonheur aux gens du village. Cela lui rappellerait aussi, durant toute son épreuve, qu'il faisait partie d'un tout. En attendant il se tenait droit, pendant que des vagues humaines le faisaient tanguer d'une main à l'autre, sans reconnaître ni qui ni combien de gens le touchait à la fois. Son corps se noircissant peu à peu.

A la dernière pleine lune ses parents avaient annoncé au village qu'il était prêt. Il paraît qu'il y avait des villes dans le monde où la vie était plus facile. Où on n'avait qu'à grandir pour avoir ses droits. Mais pas ici. Ici on restait avec les mêmes droits que les enfants tant qu'on n'avait pas accompli sa Tal'rean. Homme comme femme, quel que soit son âge, il n'y avait pas d'adultes, il y avait ceux qui l'avaient accompli ou non. Certains mouraient sans l'avoir fait. Ils vivaient alors jusqu'à la fin de leurs jours sous les décisions des autres, pour tous les aspects de leur vie.

Lorsqu'un villageois voulait devenir un Anh'méra, il devait être présenté par ses parents ou, à défaut, une personne responsable de lui jusque-là. Ce sont eux qui prenaient la responsabilité de dire qu'il était prêt. Ce sont eux qui s'avançaient dans le cercle pour dire le nom qu'on lui avait choisi à la naissance et gardé secret jusqu'à ce soir. C'était un grand honneur. Aussi grand serait le déshonneur sur eux s'il échouait.
Il paraît qu'il y avait des villes dans le monde où on pouvait mentir, un peu, beaucoup, éhontément, chaque fois que cela nous arrangeait. Mais pas ici. Ici il y avait un honneur à sauvegarder. Il était dur à acquérir et facile à éroder. Ils avaient dit à tous qu'il était prêt. S'il ne l'était pas, on leur couperait la langue.

Ce matin avant de partir il avait cherché ses parents. Il aurait eu besoin de réconfort. Il voulait qu'on le prenne dans les bras, qu'on lui caresse les cheveux, qu'on lui dise que tout allait bien se passer. Il allait devoir traverser la forêt des Méhayan. Ces esprits hantaient les bois, vous aspiraient l'âme dans des souffrances interminables. Depuis tout petit il entendait les histoires sur ces êtres éthérés. Quand le vent soufflait on entendait leurs sifflements en provenance du haut de la colline. Parfois on voyait comme une flambée la nuit, quand un Méhayan attrapait une bête et le consumait entièrement. Il avait passé sa jeunesse à s’entraîner. Course, tir, force... aucune personne ayant accompli sa Tal'rean n'avait jamais voulu en reparler. Quelque chose s'était passé en eux, ils revenaient changés.

D'un seul coup les tambours se turent. Les torches furent mouchées. Seule l'odeur de la fumée rappelait leur présence rassurante qui venait de s'éteindre. Plus personne ne le touchait. Joha se retrouva seul au milieu de tous, dans le froid et la noirceur de la nuit. Il laissa ses larmes couler un peu. Il suivit le chemin qui menait à l'orée du bois et s'arrêta quelques instants devant les deux immenses chênes qui en marquaient l'entrée. Une dernière torche allumée l'attendait, ainsi que le sac qu'il avait préparé la veille. Il n'avait jamais dépassé cet endroit. Il était sûr qu'il allait mourir. Ce n'était pas ce qui lui faisait le plus peur, ce qu'il craignait vraiment était le comment. Il entendait les sifflements haut dans la colline, les Méhayan semblaient particulièrement agacés aujourd'hui, comme à chaque Tal'rean. Peut-être sentaient-ils ce qui allait se passer, peut être pouvaient-ils deviner le futur. Comment combattre des monstres qui connaissent d'emblée ce qui va se passer ?
Joha empoigna ses affaires, la torche et passa l'arche des arbres. Derrière il sentait la pression de la foule, tous les regards silencieux. Il ne pouvait pas s'attarder plus, sans passer pour un lâche. Il avança lentement et calmement jusqu'au premier virage. Arrivé hors de la vue du peuple, il s'autorisa à trembler et à chercher frénétiquement la machette et le couteau qu'il avait emportés. La machette pour se battre. Le couteau pour lui, si cela devenait insoutenable. Il le glissa à sa taille.

Joha marcha quelques minutes avant d'entendre les premiers bruits. Des bruissements. Des choses qui couraient dans les buissons. Des sons étranges, comme n'en font aucune autre bête. Il accéléra le pas. Les bruits se firent plus intenses. Il se mit alors à courir, complètement paniqué, le plus vite possible. Il avait des années d'entrainement mais il ne savait pas à quoi ressemblait ses ennemis. De toute façon Joha ne réfléchissait pas, il courait droit devant lui, les branches lui fouettant le visage et les ronces lui griffant les bras. Dans sa course frénétique il se coinça le pied dans une racine et tomba de tout son long. Il eut le réflexe de lever le bras pour sauvegarder sa torche qui se serait éteinte si elle avait roulait dans les feuillages humides. Tremblant, il se recroquevilla en tailleur en essayant de regrouper ces affaires éparpillées. Joha essayait de retrouver ses esprits. Il avait toujours entendu ses parents dire que la maîtrise de ses émotions faisait partie des vertus premières. S'il devait mourir ce ne serait pas en ayant perdu le contrôle de lui-même. Il était un Anh'méra, s'il ne devait pas redescendre de cette colline il voulait pouvoir dire à ses parents dans l'au-delà qu'ils n'avaient pas menti, qu'il était prêt et qu'il avait fait de son mieux. Joha se releva lentement, ravalant ses larmes. Il utilisa les techniques de respiration qu'on lui imposait tous les matins. La terreur se transforma peu à peu en peur et seule sa lèvre inférieure continua à trembler. Autour de lui les bruits semblaient diminuer d'intensité, reculer peu à peu. Il tendit sa torche devant lui. Nouveau recul dans les fourrés mais des cris à vous glacer le sang. Joha hurla à son tour, de toutes ses forces, toute la rage qu'il avait de réussir son épreuve. Il hurla comme hurlaient les premiers hommes, comme qui n'a plus rien à perdre. Des oiseaux s'envolèrent mais pendant quelques secondes le silence se fait autour de lui. Il en profita pour crier d'une voix claire et forte :

« Je suis un Anh'méra ! Je vais atteindre le sommet de la colline ! Si vous comptez m'arrêter venez maintenant, car je ne rebrousserai pas chemin ».


Joha retourna sur le sentier principal en espérant qu'aucun Méhayan ne répondrait à son invitation. Il s'aperçut que dans sa fuite il s'était bien plus éloigné qu'il ne le pensait de la voie vers le sommet. Quelques minutes de plus à ce rythme et il aurait pu se perdre définitivement ou se blesser dans des lieux non praticables. Autour de lui il restait des bruissements, des craquements et des mouvements, mais Joha tentait de les ignorer. Il avait l'impression qu'à chaque instant une meute de monstres atroces allaient lui sauter dans le dos et lui faire toutes ses horreurs imaginées. Mais un Anh'méra n'appuyait pas ses choix sur des croyances, uniquement sur des faits. Noter ce qui est réellement, analyser la situation, ne pas imaginer plus qu'il n'existe. Il y avait des bruits, il y avait du mouvement, il y avait des histoires, mais il n'y avait pas d'attaque. Il poursuivit donc son chemin, en comptant ses respirations, en se concentrant sur les sensations sous ses pieds, en n'écoutant que sa tête pendant que tout son corps lui ordonnait de fuir.

Joha eut l'impression que son voyage durait des jours, mais le soleil était encore visible quand il arriva dans la clairière du haut de la colline. La fin de son voyage. Sur le bord du chemin un arc et une flèche étaient posés de manière visible. Au centre de la clairière une immense pierre couchée semblait servir d'autel et un être se tenait assis dessus. Après la pénombre des bois, Joha avait du mal à s'habituer à la lumière et distinguait mal de quoi il s'agissait. Ça avait des poils et des gemmes emmêlées dedans. Leur éclat lui faisait fermer encore plus les yeux.

« Un homme affamé n'a pas besoin de savoir qui a cuisiné le ragoût pour manger dedans » disait toujours sa mère. Il prit l'arc, encocha la flèche et contourna la forme. On ne tire pas sur un ennemi de dos, telles étaient les règles du clan. Quel que soit cet ennemi, et quelle que soit la peur qui tenaillait le ventre de Joha. Il marcha lentement, et se posta devant la forme.

- Je suis Joha, le nouvel Anh'méra. J'ai traversé ta forêt. Retourne avec les tiens, laisse-moi accéder à l'autel et tu vivras.

Ne jamais ôter une vie inutilement.

La forme se redressa et laissa tomber sa peau au sol. Le père de Joha lui sourit.

- Félicitation mon fils, tu as réussi.

Après un moment d'incompréhension Joha senti la colère monter en lui. En cet instant il regrettait presque de ne pas avoir tiré.

- Tout ça... c'était donc juste une blague ?

Son père le pris par les épaules l'amena s'asseoir sur l'autel.

-Ce n'est pas une blague Joha, c'est ce qui justifie toute notre vie. Autour de nous le monde change. Les valeurs se perdent. Les gens bafouent les traditions, ils se moquent de notre honneur. L'honneur Joha, ils disent que cela ne sert à rien, que cela ralenti. Aujourd'hui toi tu sais que ce n'est pas le frein, c'est le moteur. C'est notre honneur qui t'a poussé à affronter ta plus grande peur. C'est lui qui t'a permis de puiser dans toutes les ressources que nous avons placées en toi. C'est grâce à lui que tu ne seras plus jamais le même homme en descendant de cette montagne. Toi aussi un jour tu devras planter ces graines dans ton enfant. L'honneur nourrira ces graines. Je te souhaite de devoir l'attendre sur cette colline pour lui expliquer, pendant que ta femme et son groupe le poursuivent et le poussent dans ses derniers retranchements sur son chemin. Et pendant son épreuve, tu seras là à sculpter le piège à vent que tu espéreras pouvoir lui offrir.

L'homme lui tendit une petite construction en bois. Son prénom était gravé dessus.

- Mon père a fabriqué le mien, à mon tour de t'en offrir un. Place le sur l'arbre de ton choix. A partir de ce jour un nouveau cri s'ajoutera aux plaintes des Méhayans. Grâce à lui tu contribueras à faire grandir la crainte dans le cœur des futurs Tal'rean, et c'est cette crainte qui leur permettra de révéler tout ce qu'ils sont.

Joha obéit à son père. Dans la brise du soir un nouveau sifflement prit naissance.

- Bien maintenant il est temps que tout le monde connaisse ta réussite. Aide moi à réunir du bois.

Ils passèrent la soirée à ramasser du bois mort et à l'empiler devant l'autel. Lorsque la nuit tomba, il y avait de quoi allumer un véritable brasier. Son père détacha une gourde de sa ceinture et la vida sur le bois.

- Éloigne toi. Maintenant enflamme ta flèche et vise le bois.

Le bûcher s'embrasa instantanément, d'immenses flammes bleues et vertes illuminant la nuit. Depuis le village tout le monde devait voir le signe.

- Voilà. Tu pourras dire que tu as vaincu ton Méhayan.

Joha avait toujours cru que ces flammes colorées étaient l'âme torturée de ces fantômes libérant leur corps à leur mort.

- Reste ici jusqu'à ce que les flammes s'éteignent puis rejoins nous. Je dois partir devant pour être présent à ton arrivée. Bien entendu tu ne devras parler de ceci à personne, pas même à ceux ayant déjà passé l'épreuve. Il en va de notre... tu sais de quoi maintenant...
Son père lui fit un petit sourire malicieux.

Joha s'assit à même le sol. Même loin des flammes il sentait leur chaleur ardente sur sa peau. Derrière lui les pas de son père disparaissaient dans le crépitement des braises. Il allait falloir plusieurs heures pour que tout se consume. Plusieurs heures pour finir sa Tal'rean et méditer les paroles de son père ce soir.