Joute n°43 : Donneur de paroles, paroles d'honneur
Joute 43 Texte E : Fierté guerrière et vertus pécuniaires
Le 10/06/2019 par [Anonyme] non favori

Il était une fois, une histoire tragique.

Tout commença, comme d’habitude, par un roi. Et pas n’importe lequel : Rolnier le Placide, souverain de Skelurnie. Il s’avérait que ce monsieur suranné s’avérait quelque peu tristounet. À qui la faute ? Une suspecte idéale eût été sa reine Melinne. Voici plusieurs années qu’elle s’était éloignée de la politique du royaume. Ce cher Rolnier était en effet entouré d’une armada de conseillers corrompus, ployant sous la sinueuse surpuissance de l’argent. Impossible de blâmer Melinne pour ce sage discernement.

Nenni, donc. Le problème se situait plutôt au niveau de son unique enfant. Gomar, damoiseau à l’élégance inégalée, mûr et de bonne allure, victime du célibat malgré ses innombrables ébats.

— Il est l’heure d’affronter tes peurs, annonça le roi face à un héritier désemparé. Pour régner, tu es obligé de te plier à tes responsabilités. À vingt-cinq ans, mon grand, il est navrant de ne point avoir d’enfant.

Ainsi, quitte à répéter ce dialogue, le souverain voulait marier son fils. Une union inévitable pour la continuité de la dynastie. Qui serait l’heureuse élue ?

La réponse semblait toute trouvée. Nulle ne se voyait mieux vouée que la vaillante Voïdi ! Une véritable volontaire, visée à vivre pour cet avenir. Épatant ? Pas tant. Membre de la garde royale, guerrière vigoureuse, gardienne de la paix en toute circonstance, sauf aux nitescences subséquentes aux soirées arrosées. Grâce à elle, la sécurité du prince était garantie. Heureusement qu’elle était présente quand une foule agitée lui avait lancé de dangereuses pommes de terre. Et aussi quand un vilain enfant l’avait agressé d’un vilain coup de pied.

C’était cela, le métier de garde. Braver les menaces en incarnant un rôle honorable. Le privilège de protéger des nobles pour être considérés comme des individus interchangeables, dépourvus de sentiments, uniquement définis par leur métier. Mais l’un d’entre eux pouvait se hisser au-delà de ce carcan. Ladite candidate convoitait un cœur qui la conduirait plus haut.

D’autant plus qu’un lien s’était tissé entre eux deux. Gomar et Voïdi étaient amis d’enfance. Le beau prince n’avait beau jamais avoir admis, comment pouvait-il rester indifférent aux charmes de cette garde ? D’une sveltesse à toute épreuve, maniant la lame comme pas deux, la fierté inscrite dans son regard azur. Elle possédait de surcroît d’excellents goûts culinaires : un soir, elle l’avait emmené déguster les meilleurs fruits de mer de la région. Il avait même rigolé à l’une de ses plaisanteries, preuve indiscutable d’un amour solide et éternel.

La seule obstruction entre ces lurons répondait au nom d’union arrangée.

Rolnier avait proposé à l’héritier de se marier avec une autre amie. Drifa Hallvaror jouissait des privilèges dus à son rang et n’hésitait aucunement à s’en vanter. Hasard, coïncidence ou destinée, Voïdi exécrait cette femme du peu qu’elle avait connue. Or la prétendante, de mauvaise vertu, était une riche banquière. Il était fort probable qu’une fois rentrée chez elle, après avoir arnaqué des chalands, elle s’abandonnait en rires maléfiques à l’égard des pauvres. Tout indiquait combien elle était maléfique : elle portait bagues et boucles d’oreilles, ses cheveux étaient argentés, et surtout, elle était de petite taille.

Toujours était-il que cette Drifa était invitée royale. Personne ne protestait contre les propositions de Rolnier, pas même la parfaite patrouilleuse parée à protéger. Voïdi eut bien envie de dégainer l’épée, ou que survint un malheureux accident à cette bourge. Respect lui était cependant dû, puis elle trouvait quelque valeur autre que financière dans l’estime de Gomar, ce pourquoi la garde préféra se retenir.

Que manquait-il ? Un compromis. Un moyen de trancher entre elles deux, dans le respect des lois, des débats, et des caprices du bon vieux roi. Une initiative du prince lui-même.

— Chères amies, dit-il. Voïni, Drifa, ici nous nous réunissons pour décider de notre avenir.

— À quoi rime cette poésie ? s’indigna la garde. Inconcevable de s’investir, insister est vain, le destin nous est imposé.

— Pas forcément, rétorqua la banquière. Soyons censés. Sachons compter sur nos moyens.

— Patience ! s’exclama le prince. Pas d’offense, sinon c’est la souffrance, la désespérance, la résipiscence ! Réjouissons-nous plutôt, j’ai ouï dire que le sérieux était l’enjeu. Figurez-vous que j’ai réussi à négocier avec mon père. Il a beau être carré, il a réussi à céder, aussi nous ne tournerons pas en rond dans ce triangle amoureux, et le prisme infernal prendra fin !

Les bras se croisèrent à la croisée des fatalités. Si redondants parurent l’expression comme le geste, les deux femmes attendaient davantage que des mots.

— Prouvez que vous êtes dignes de moi ! exigea Gomar.

— Et comment ? demanda la garde. Notre loyauté vous est acquise, mon prince.

— Notre amour aussi ! ajouta la banquière. Nous nous rassemblées, ainsi désirées, pour aspirer à quelque réussite.

— Montre-vous imaginatives. Il y a bien des méthodes pour s’affirmer, s’honorer, faire la fierté d’autrui. Un triomphe surhumain vous rendrait reines respectées du royaume, pourvues de grandes valeurs vertes. N’êtes-vous pas tentées ? Bien sûr que oui, même si je ne vous laisse pas le temps de répondre. Vous avez jusqu’à la prochaine pleine lune, soit dans deux semaines.

— Mais la prochaine pleine lune est dans deux jours…

— Revenez victorieuse et vous deviendrez cette lueur nocturne.

Aussi Gomar se retira sans plus heurter les demoiselles. Il y avait toutefois de quoi compenser, car les deux concernées ne se complurent pas dans la contemplation. Des éclairs figuratifs germaient plutôt de leur regard. Étaient-elles d’irascible nature, à rester plantées dans leur haine ?

— L’amour ne peut s’acheter, lança Voïdi. Gomar m’appartient !

— Le prince n’est pas un objet de convoitise, moralisa Drifa. Une telle union, cela se mérite.

— Arrogante, méprisante, insolente, insultante, outrecuidante. La Skelurnie ne se soumettra pas à la tyrannie financière ! Vos lois somptuaires d’arriérés, garde-les pour toi, maletôtière !

— Que de caricatures. Tu t’imagines vraiment que, chaque nuit, au lieu de me blottir, je nage dans un amas de pièces ?

— Oui.

— Non !

— Prouve-moi le contraire.

— Pardon ? Ma fierté de banquière est jetée à terre. Ne sois pas si réfractaire, c’est mauvais pour les nerfs.

— Me narguer est inutile ! Voïni la valeureuse va vite sortir victorieuse ! Mes vertus guerrières sont supérieures à ta fierté pécuniaire.

— J’entends une langue tranchée sans constater la qualité de l’épée. Est-ce par ce moyen que tu espères montrer être la meilleure ?

— Je me battrai sans répit ! Si tu permets, j’ai quelques préparatifs à faire, jacasser inutilement n’est pas ma guerre.

Baffes et poings avaient été retenus, car la garde évita courageusement la confrontation pour se focaliser sur l’essentiel : sa mission.

Quoi de mieux pour une quête épique que de se baser sur des rumeurs ?

Celle à laquelle Voïni s’intéressant s’apparentait davantage à une légende mâtinée de témoignages. Les montagnes d’Irstäd à l’ouest, suscitait autant la fascination qu’elles jetaient un froid. Or la garde avait beaucoup écouté les récits de son amie Sindila. Il fallait bien qu’elles s’occupassent durant les tours de garde.

— Le cousin de la meilleure amie de mon oncle est allé à Irstäd ! racontait-elle. Là-bas se déploie une menace ! Un terrible animal, que dis-je, un terrible monstre ! Mais que raconte-je, il y en a plusieurs ! Tout plein ! Si bien que, haut dans les sommets, où les neiges éternelles s’imprègnent dans notre peau meurtrie, où la brume opaque tamise toute vision, leurs griffes nous fauchent au pire instant !

— Ne serait-ce pas un défi de taille pour deux braves guerrières ?

— Hélas, non, nous sommes cantonnées ici. À admirer la lente et répétitive chute des flocons sur les fondations en pierre. À nous revigorer devant le feu ronflant dans l’âtre, les bras lestés d’une eau-de-vie bien frappée. À scruter les mêmes horizons le long de trajets identiques. Répétitivité de l’existence, essence de sens transcendants.

Voïdi avait plutôt prêté l’oreille à la première réplique, cela allait de soi.

Elle réussit néanmoins à quémander quelques jours de congé. Le temps de braver les sentiers de Skelurnie afin d’atteindre les dangereux monts. Non sans avoir retrouvé Sindila, histoire de partager un dernier verre avant de plonger dans le sommeil à défaut des bras de son prince.

Une route semée de doutes s’ajoutait sans détour. Des ambitions mêlées de tentations accaparaient son attention. Mais ce voyage sans mirage n’était guère pèlerinage, plutôt étalage d’un adage. Importait donc la destination plus que ces foulées répétées, aussi motivées et déterminées étaient-elles exécutées.

Pas de méandre ni de contretemps. Car parmi ses innombrables talents figurait le pistage. Il fallait être sacrément douée pour deviner que ses immenses traces de pas appartenaient à un immense animal. Ainsi donc, lors d’une stratégie régie à partir d’un subtil esprit, Voïni décida de les suivre.

D’où s’emboîtèrent les siens, sur le sempiternel ivoirin, ancrée sans embûche dans le chemin ascendant. Et les grognements surgirent… Terrifiants ? Surprenants ? Alarmants ? Menaçants ? Sans importance : Voïni, héroïne d’aucun récit, dégaina contre l’infamie !

Quelle créature ! Son pelage brun n’avait d’égale que son envergure démesurée. Deux paires d’yeux smaragdin complétaient ses cornes courbées. Impressionnant pour un tel monstre bipède ? Mais Voïdi, à pleine droiture, sans vraie armure, par-delà toute engelure, lui montrerait qui était la dure. Ni blessure ni fracture, pas même une égratignure, ne la défigurerait. Elle trancherait cette fourrure pour son futur.
Une lame au contact des tranchantes rafales. Un monstre à mâchoire et griffes déployées. Frappait la véracité des propos de son amie au moment où la garde leva sa garde, se gardant des attaques ennemies. Davantage d’estocades l’amenait à mener l’assaut plus haut. D’un coup sec, inattendu, inespéré, inégalé, Voïni décapita la bête qui git aussitôt morte sous ses pieds.

— J’ai hurlé ! hurla-t-elle alors que nul péquenaud ne percevait ses échos.

Trop aisé ? C’était oublier combien cette guerrière était douée ! Mais avant d’emporter ce trophée, Voïni avait encore quelque chose à régler.

Une grotte se présentait au-dessus d’elle. Sur l’humide paroi se trouvait une torche. Naturellement, évidemment, clairement, l’aventurière suivit la lumière. De suite se rendit-elle compte qu’elle foulait un dallage lisse et non la triste rugosité d’un sentier pierré. D’ores et déjà, hors de torpeur, elle s’orienta vers la porte ordinaire. Un lieu habité à mille lieux de son foyer ?

— Oui ! cria une voix féminine. Continue !

Ainsi Voïni en devint toute rutilante. Paralysée, ankylosée, et néanmoins circonspecte, la garde se garda de pousser le seuil. Les deux tourtereaux s’adonnaient sans doute à un travail de première importance. Une danse apte à les mettre en transe ? Qu’ils demeurassent efficaces dans leur répétitive tâche. Entre fausses invectives et vives directives, Voïni n’avait aucune envie de découvrir l’agitation du lit.

À cette imprévue déconvenue se turent les hurlements. Comme si ces cossus élus avaient été mis à nu. L’ultime bévue s’illustra au moment où la lueur apparut à l’ouverture. Voïni recula juste pour susciter l’illusion du paraître.

Les concernés s’étaient déjà rhabillés. Un souple couple de jeune mages, l’air fébriles et agiles, restèrent d’abord silencieux. Chevelure de jais, sombrement vêtus, ils ne pouvaient représenter que des dangers.

— Maléfiques sorciers ! accusa Voïni sans le moindre préjugé. Rejetés de la société, vous perpétrez la calamité dans la désolation !

— Quoi ? se défendit la femme. Mais non ! Nous sommes ici pour une étude approfondie !

— En effet, ça avait l’air très approfondi…

Les amoureux s’empourprèrent quelque peu, peu désireux de s’étendre sur ce tendre moment. Des imputations à tort pouvait toutefois causer du tort, aussi se dressèrent-ils pour redresser leurs fautes.

— Reprenons depuis le début, fit l’homme. Je m’appelle Hjelnor, et voici ma femme, Tralendi. Vous êtes ?

Voïni bomba le torse et s’enorgueillit de leur présence. Serait-elle admirée ? Adulée ? Congratulée ? Félicitée ? Elle ferait tout pour être reconnue à juste valeur.

— Voïni ! se présenta-t-elle. Je suis garde royale, et je suis venue dans les montagnes d’Irstäd pour accomplir une noble quête !

— En quoi consiste-t-elle ? demanda Tralendi.

— Prouver mon honneur afin que le prince Gomar accepte de m’épouser. Prodigieux, n’est-il pas ?

— Mais comment comptez-vous triompher ? Rien à contempler, rien à sonder, laissez tombés, c’est abandonné.

— Je suis déjà victorieuse ! Admirez mon trophée, je l’ai zigouillé, et sa dépouille marque la fin de ma vadrouille. N’ayez plus la trouille !

Tralendi et Hjelnor se consultèrent, dubitatif, comme si le collectif s’emparait du défensif, trop fugitifs pour être dissuasifs.

— La bête qui vagabondait devant la caverne ? devina Hjelnor. Oui c’est son espèce que nous sommes venus étudier.

— Il y en a plusieurs ? s’étonna Voïni. Quel malheur !

— Contraire aux rumeurs, confirma Tralendi. Ces créatures, bâties de magie il y a des décennies, ne sont pas nos ennemis. Ils ne sont agressifs que lorsqu’elles se sentent menacées. D’où les squelettes jonchant ces flancs.

Tourbillons de sillons dans les illusions. Voïni avait tant nié qu’elle n’avait pas imaginé la vérité. Bouche bée ou yeux écarquillés, elle avait l’embarras du choix.

— J’ai donc l’air menaçante ? s’offusqua-t-elle. Cette lutte incessante n’était-elle qu’une pente descendante, me rendant méchante ?

— Oui et non, nuança Hjelnor. Personne ne blâme une pauvre âme de s’être défendue contre un loup. C’est pareil ici. Mais nous, sans offense, sommes plus compréhensifs. Une once d’empathie et ils s’avèrent paisibles. Telle est notre conclusion après avoir passés plusieurs mois ici.

— Celui contre lequel je me suis heurté n’en avait pas l’air.

— Lui était un cas à part. Il errait tel un solitaire. Comme plongé dans une détresse, dépourvu d’alégresse, dans l’étroitesse et la rudesse de ces lieux, victime de sa faiblesse.

— Vous voulez dire que j’ai tué le plus nul du lot ?

— Pour avouer sans froisser… Oui.

Une pluie d’insultes chuta en déluges, surtout adressées à elles-mêmes. Néanmoins cogita-t-elle, puisque dotée d’une incomparable intelligence et d’une adaptabilité sans pareille.

— J’ai une idée ! formula Voïni en toute modestie. Je peux emporter la tête de la créature que j’ai vaincue, et en échange, je ne dénonce pas vos activités !

— Pourquoi cette proposition ? fit Tralendi, perplexe. Nos activités n’ont rien d’illégales. Et puis, communiquer avec eux et acquérir de l’empathie impliquent qu’ils soient vivants.

— C’était pour le principe ! Ravie d’avoir réussi à triompher de cette discussion ! À moi la main du prince, impatiente d’être distinguée pour mes investissements !

— Vous partez déjà ? Je suis déçue, nous vous avons si bien reçue. Ce serait super si vous illuminiez notre nuit.

Voïni se sentit obligée d’accepter, ne fût-ce que pour les enchanter. Après tout, pourquoi pas ? Elle restait dans le délai qu’avait empêché le prince. Elle n’aurait manqué pour rien au monde ce repas riche en plantes des montagnes qu’accompagnaient de somptueux bol d’eau chaude. Sans omettre que ce merveilleux couple disposait d’un lit d’ami, simple mais propret, le long duquel elle pouvait s’allonger en tout sérénité.

Le lendemain, Tralendi et Hjelnor reprirent leurs ébats. Comment ne pas envier un tel couple ? Pour son propre tête à tête, Voïni devait emporter la tête de la bête. Un exercice ardu pour lequel nul soutien n’apparut. Ni la transpiration, ni le manque d’attention ne méritent quelconque dissertation.

Bientôt serait-elle auréolée de gloire. À elle la victoire, quand naîtrait un sentiment jubilatoire, par-delà ses déboires. Songe construite sur mensonge, prolongée par les harangues allongées. Voïni s’imaginait applaudie, irradiée d’idéalisation, inscrite dans l’histoire. Elle trépignait d’impatience, cela allait de sens.

Ce fut plutôt Drifa que le peuple ovationna. Personne n’eut cure de la créature.

— Crénom, cela ne va pas ! se dolenta la garde. Par quel miracle cet obstacle s’accapare-t-elle du spectacle ?

Trois gardes vinrent apporter un soutien, néanmoins vain, tant l’entrain s’impliquait plutôt dans l’essaim. En particulier couraient des enfants aux cris guillerets. De quoi prodiguer un pincement de Voïni. Sauf quand elle aperçut Drifa, laquelle l’invita à la rattraper d’un sourire enjoué.

— À quoi rime cette foule unanime ? s’indigna la garde. Je déprime !

— On critique ? ironisa la banquière. Ma réussite. Offrir un gîte aux cités, et pas seulement à l’élite, telle a été ma conduite.

— Sois plus clair, tu éveilles ma colère !

— Pas de jalousie ! Tu m’envies, j’ai compris, mais j’ai été logique. Au lieu de m’aventurer dans des lointaines contrées, je me suis cantonnée à la simplicité. Aider les miséreux.

— Par quelle méthode ? Une ode au partage, aux antipodes d’un vrai voyage ?

— J’ai économisé et gardé de l’argent de côté. Financer pour l’éducation des jeunes des quartiers défavorisés était une propriété.

— Tu te donnes bonne conscience ? C’est de l’opportunisme politique ! Je connais cette manœuvre, tu œuvres pour ton image, prétendument sage ! Tu te juges en mesure de me duper ?

— Il existe encore de l’honnêteté ? Alors, d’ordinaire, je pardonne, mais tu insistes trop. Ne peut-on pas présenter un geste collectif sans arrière-pensée ?

— Tu projettes de devenir la reine !

— Toi aussi… non ? N’était-ce pas une manière de nous départager ?

Elle fut calée sur place. Comme bousculée par ce dense ensemble autour duquel s’enchaînaient les applaudissements. Sous ses paupières percèrent quelques tremblements, saisissement que pas un pli ne ternit, tandis que Drifa continua de sourire. Aussi Voïdi rougit face à cette gausserie.

— Mais je suis honorable ! réclama-t-elle.

— Et je n’en ai jamais douté, affirma la banquière. Bornée peut-être, bonne guerrière malgré tout. Il t’aurait juste suffi de prendre un peu de recul. Vaincre cette créature a dû être dur. Cependant, maîtriser l’épée est-elle l’unique façon de devenir digne ? Distinctions et triomphes peuvent naître autrement. À chacun de prouver sa valeur à sa manière. Nous sommes dotés de capacités différentes, mais complémentaires, et jamais je ne te mépriserai pour ce que tu es. Ton exploit n’en est pas moindre, hélas notre prince a fait son choix.

— Voilà le discours moralisateur… Sois heureuse alors, tu as gagné !

— Ne sois pas triste. Toi aussi, un jour, tu trouveras de l’affection. Enfin, si tu le souhaites vraiment, car l’amour n’est pas une condition requise pour acquérir le bonheur !

Ce disant, Drifa lui déposa un baiser sur la joue, balayant toute rancune de l’infortunée garde.

Était-elle livrée à elle-même ? Après tout, la bougre avait livré bataille, qui ne figurerait dans aucun livre, ensuite de quoi elle s’extirperait de son bourbier. Tant d’horizons étaient à explorer au-delà de la vacuité de son échec.

Parmi le collectif s’illustraient pourtant les vrais amis. C’est pourquoi Sindila invita une myriade de gardes à partager un repas avec elle. L’enthousiasme brûla de plein feu, car rien ne valait la saveur des huîtres pour guérir cœur meurtri.

— Raconte-nous ! se réjouit Sindila. Tu as pourfendu cette bête, tu en deviens un modèle pour nous tous !

— Vas-y ! encouragea un autre garde. Je parie que c’était un duel épique !

Fallait-il s’enorgueillir, décrire avec lyrisme, ou relater la vérité ? Nul besoin de mentir pour gagner leur admiration, mais l’envie d’embellir une quête mal aboutie était irrésistible, ne fût-ce que pour faire pétiller davantage leurs yeux.

— J’étais là, exposa Voïni. Face au monstre le plus imposant qui soit. Nous retenions notre souffle, piégés dans les tourbillons de nage, entre réflectivité et opacité. Puis se fondit la bête, avide de sang, emportée par son élan. Frissonnais-je devant cette ombre pernicieuse ? Pour sûr ! Mais est-ce que cela m’a ralenti ? Bien sûr que non ! La fureur battait en moi, comme mon instinct de tueuse, alors j’ai bondi ! D’estocades en torsades, je tourbillonnais autour de cette atrocité. Même si elle m’assénait de douloureux coups, même si elle grognait à force de m’assaillir, je n’ai pas failli ! Et c’est au moment où j’ai failli abandonner que mon épée l’a cisaillé, jusqu’à le décapiter !

Voïni fut foudroyé par un tonnerre d’applaudissements. Un éclair la traversé face à cette ferveur issue de son ardeur, amplifiant la chaleur des lieux. Sindila versa des lichées de son verre dans le sien, et les autres gardes le levèrent en son nom. Chacun était si bien transporté que de nombreuses huîtres chutèrent dans l’assiette de Voïni. De quoi se régaler en guise de vêprée. Mais, plus que la perspective d’un ventre plein, elle s’ébaudit d’être si bien entourée.

C’était son véritable triomphe. Elle était avec ses amis. Un pouvoir tant rejeté, tant décrié, et pourtant ressenti. Eux tous avaient un autre devoir à accomplir : protéger le prince Gomar et la banquière Drifa durant la cérémonie, et bien après encore. Voïni devait juste éviter de se promener à proximité de la chambre des mariés au moment de leurs ébats.

Quelle importance ? Elle ne ressentait plus le besoin d’être marié avec le prince. Être son amie n’était-il déjà pas un privilège ?

Et puis, elle disposait de sa main droite. Elle comptait bien s’en servir chaque nuit pour s’offrir quelques plaisirs solitaires.

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