Texte des Joutes
Grains de lumière
Le 24/07/2017 par Mání non favori

« Je suis aussi maladroit à prendre des places qu'à faire des vers. Un certain Gribeauval, qui ne se mouche pas du pied, et dix-mille Autrichiens nous ont arrêtés jusqu'à présent. Cependant, le commandant et la garnison sont à l'agonie ; on leur donnera incessamment le viatique. », Frédéric II de Prusse, le 6 septembre 1762, pendant le siège de Schweidnitz,.

« Il nous faut employer six semaines à reprendre une place que nous avons perdue en deux heures. (...) Je ne veux plus être prophète ni vous annoncer le jour de la réduction ; mais je crois que cela pourra durer encore quelques jours. Le génie de Gribeauval défend la place plus que la valeur des Autrichiens. », Frédéric II de Prusse, le 26 septembre 1762, pendant le siège de Schweidnitz, qui durera jusqu'au 9 octobre 1762.

« Mes victoires, je les dois à ce génie de Gribeauval. », Napoléon Ier.

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, officier et ingénieur, réforma l'artillerie de campagne française à partir de 1765. La réorganisation de Gribeauval explique en partie les succès des armées révolutionnaires et napoléoniennes.

*****


Ce 14 octobre 1762, au beau milieu de la plaine de Silésie, Schweidnitz bourdonne paisiblement. Depuis les remparts du fort qui domine la petite ville, le ciel clair et dégagé permet de suivre au loin le cours tranquille de la Weistritz, qui sinue mollement à perte de vue. Deux hommes, deux officiers, la cinquantaine avancée, arpentent d'un pas égal le chemin de garde, ignorant les mouvements erratiques des uniformes qui s'éparpillent entre le campement prussien et les ruelles pavées de la grand’place.

Celui qui parle étend le bras, d'un geste confiant, vers les courtes montagnes qu'on devine au couchant. Dans ce visage allongé, aux lèvres fines et au nez étroit et saillant, seuls les yeux d'un gris pâle semblent mobiles. La majesté qui s'en dégage pourrait n'être que travail de l'esprit s'efforçant de faire concorder le caractère du personnage avec son aura de conquérant, mais l'attitude tout entière de Frédéric II roi de Prusse impose un respect qui renforce cette impression. Lorsqu'il parle dans un français parfait et dénué de tout accent, de sa voix claire, mélodieuse et sonore, on oublie vite le roi pour n'entendre que le philosophe.

Celui qui écoute exprime de tout son corps la déférence et le respect. Un pas en retrait, le nez crochu qui acquiesce et opine de temps en temps, il tente de faire oublier sa stature plus imposante en resserrant les épaules. Sa mise est à peine plus simple que celle du roi, mais chez Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, l'ingénieur militaire et l'homme de cour se complètent : aucune flagornerie chez lui, mais la simplicité de l'homme éduqué capable d'évaluer une situation et de se comporter en conséquence.

Les deux hommes ne sont pas inconnus l'un à l'autre. Près de dix ans avant ce siège de Schweidnitz, Gribeauval, alors capitaine des mineurs des armées du Roi de France, a été envoyé auprès de l'artillerie prussienne afin d'y étudier diverses nouveautés qui venaient d'y être adoptées. Frédéric II, déjà vu comme le plus grand chef de guerre de l'époque, n'a pas manqué de rencontrer Gribeauval pour discuter avec lui. La poliorcétique le passionne, et le creusement de mines pour porter la guerre sous terre est alors l'alpha et l'oméga en matière d'assiègement de places fortes. Les globes de compression de Bélidor sont en vogue, mais Gribeauval y voit des défauts qu'il fait connaître au roi, lequel argumente en retour.

La sentence amusée du souverain, telle qu'elle lui revient à présent en tête, fait fleurir un sourire aux lèvres de Gribeauval. « Eh bien ! J'en appelle à l'expérience, et si l'occasion s'en présente jamais, je veux sur le terrain même vous ramener à mon avis. » À Schweidnitz, après l'usage infructueux de quatre globes de Bélidor par l'ingénieur Lefebvre, rival notoire de Gribeauval au service du roi de Prusse, le souvenir d'un pari engagé dix ans plus tôt face à un ingénieur présomptueux a fait perdre son calme et son élégance à un roi pour qui la civilité est vertu capitale. Il faudra cinq jours à Frédéric, après la prise de la forteresse, pour qu'il fasse finalement à Gribeauval les honneurs de sa table, avant de l'inviter pour un entretien privé sur les remparts de la garnison.

Frédéric II parle, et Gribeauval écoute. L'ordre naturel des choses est respecté, même si le roi fait montre d'un désir de se faire comprendre qui n'est pas coutumier des hommes de son rang.

– Vous voyez donc pourquoi la prise de Schweidnitz m'était si importante, et combien chaque jour perdu pouvait faire basculer la décision à l'échelle de toute cette guerre.

La voix de Frédéric, mélodieuse et posée, semble toujours faire partie de ses armes diplomatiques les plus efficaces. L'homme sait convaincre, dans un salon luxueux comme sur un champ de bataille.

– Marie-Thérèse peut certes vous être reconnaissante, et la voilà déjà qui souhaite vous récupérer. Je ne saurais guère l'en blâmer, tant votre grande valeur m'a mis dans la plus extrême des difficultés.

Malgré une image fugitive qui lui traverse l'esprit, celle d'un portrait de l'impératrice d'Autriche aperçu un jour à Vienne, la réponse vient presque automatiquement à Gribeauval. Est-ce le courtisan qui parle, ou bien au contraire le sentiment lui est-il profondément intime ? La pensée ne fait que l'effleurer.

– Votre Majesté m'attribue des mérites qui ne sont que pure contingence. Ma qualité personnelle n'a joué qu'un rôle mineur dans la durée de ce siège.

Sa voix sonne à ses oreilles comme un croassement. Les réflexes de cour fonctionnent à plein, et il s'incline pour remercier le souverain de l'éloge. Frédéric sourit légèrement, visiblement satisfait des dénégations de l'ingénieur. Son visage se tourne à nouveau vers la plaine en contrebas.

– Cette modestie est tout à votre honneur, et je la sais non feinte. Cependant, il est en tout temps nécessaire de regarder les choses en face. Prenons quelque recul, Gribeauval, et considérons cette guerre dans son ensemble.

Comme pour illustrer son propos, Frédéric agite gracieusement le bras gauche, semblant dessiner des plans dans les airs.

– Pour moi, il s'agit de la troisième guerre autour de la Silésie, mais cette dernière a pris une ampleur considérable et s'est répandue comme une traînée de poudre sur trois continents. Les deux points que nous sommes semblent insignifiants si nous les plaçons sur la carte générale de ce conflit démesuré. Et cependant, un grand nombre de considérations ayant trait à la stratégie, à la tactique, au bon commerce et au bien-être de nos peuples, confèrent à notre position, et au conflit avec l'Autriche, une importance singulière. Mes mouvements conditionnent l'issue de ce conflit-là, qui à son tour détermine le sort de personnes qui n'en ont pas conscience, à des milliers de lieues d'ici, par-delà des océans.

Frédéric s'arrête un instant et tourne le visage vers Gribeauval, pondérant peut-être l'effet de ses paroles. L'ingénieur y remarque pour la première fois les cernes sous les yeux du souverain, premiers stigmates de la vieillesse, ou peut-être l'effet naturel d'un siège de deux mois qui a presqu'autant marqué l'assiégeant que l'assiégé.

– Il en résulte naturellement que le chef de guerre que je suis doit prendre en compte une innumérable série de détails qui sont tous capitaux, tant le sort peut basculer sur la peccadille la plus insignifiante, à plus forte raison sur la valeur d’un ingénieur militaire talentueux et obstiné.

Le grand roi aime parler, et il est malaisé de lui donner tort tant à son tour l'interlocuteur se trouve professer presque malgré lui son admiration pour un tel talent oratoire. Gribeauval l'observe pour ainsi dire en dépit de soi : la posture de Frédéric, les mains jointes dans le dos, le corps entièrement tendu vers cette armée autrichienne qui l'attend plus au sud et à l'ouest, donne aisément l'illusion qu'il s'adresse à lui-même, mais la voix, dosée pour être entendue sans effort, fait naître en Gribeauval le sentiment que ce discours lui est intimement destiné – aussi absurde soit l'idée.

– Comme vous ne l'ignorez point, la guerre dure depuis sept ans. L’évolution du conflit aux Amériques et aux Indes a beau conforter notre allié anglais, la frugalité de celui-ci fait que, pour la Prusse, l’essentiel se joue autour de la Silésie, et selon toute apparence sans appui militaire ni matériel. Cependant, le hasard, ou peut-être la main de Dieu, peut changer la donne en modifiant les circonstances. Des événements qui se produisent fort loin d'ici peuvent avoir les conséquences les plus spectaculaires et concrètes sur le conflit en Silésie.

Frédéric recommence à marcher sur le rempart, invitant tacitement Gribeauval à le suivre. Les faits lui sont connus bien sûr, mais la perspective pourrait presque donner le vertige. Deux mois à arpenter les fossés et souterrains, à poser des contre-mines, à examiner sans relâche les installations et guetter les effets du travail de sape ennemi – tout ceci ne saurait être sans conséquence. Gribeauval n'a jamais eu peur des espaces clos – l'ironie eût été trop mordante – mais le paysage, autant visuel que mental, exige un léger temps d'adaptation.

– Le décès inopiné d'Élisabeth de Russie en est un exemple éloquent. Nous avions beau avoir pris un instant le dessus, notre situation n'était guère brillante et n'évoluait que pour empirer. Lorsqu'une guerre tend à se prolonger, toutes les meilleures stratégies du monde ne changent rien à l'affaire. Le succès favorisera toujours le côté qui dispose des plus riches ressources. La Prusse est habile mais isolée, tandis que l'Autriche repose son action sur une dispendieuse utilisation de ses moyens.

Le geste tranchant de la main du souverain est éloquent.

– L'Autrichien, non par prouesse militaire mais par la supériorité de son approvisionnement, était en train de prendre inexorablement le dessus lorsque le hasard a bien voulu installer sur le trône de Russie un prince aussi germanophile qu'Élisabeth était francophile.

Le regard du souverain se perd à nouveau dans le lointain. Vers la Russie peut-être, ou vers la France ? Est-ce de la tristesse que Gribeauval croit surprendre dans ces yeux-là ? La posture ne demeure qu'un instant, et déjà Frédéric inspire profondément avant de reprendre.

– Et pourtant, ne nous y trompons point, rien n'est encore gagné. Comme je vous le disais, Gribeauval, et vous ne manquerez nullement de le savoir, vous qui avez côtoyé des généraux du niveau de Daun, il convient au chef de guerre de tout planifier avec la plus extrême des minuties, il lui faut contrôler tous les détails. Les nouveautés tactiques qu'il m'a été donné d'introduire, cette guerre de mouvement à laquelle j'ai patiemment instruit mon armée – qui reste d'ailleurs hors de la compréhension de notre ami Daun et le perdra demain –, la supériorité de notre artillerie, sujet sensible pour vous entre tous : tout ceci est nécessaire, capital même. Cependant, il est parfois tout aussi crucial de se fier à son intuition et de tout jeter dans la balance à un moment précis, avec la plus grande fermeté et une détermination sans faille, pour influencer le hasard et le faire basculer du bon côté.

Une nouvelle image, pendant le siège celle-là. Gribeauval infléchit malgré lui les lèvres pour sourire, ce qui n'échappe pas à Frédéric. Un faux-pas : on ne sourit pas à un roi sans en avoir eu la gracieuse autorisation. L'ingénieur s'entend répondre.

– C'est que... un bon mot de votre part circule parmi les soldats prisonniers, et j'ignore comment il leur est parvenu, mais chacun s'en regorge et le répète à merci, alors on me l'a traduit. Lors d'une canonnade, votre page, M. de Pirch, s'est retrouvé éjecté de sa monture à terre, et tout le monde, semble-t-il, le croyait mort ; mais vous, à cheval et sans mollir un instant, vous vous êtes écrié : « Pirch, n'oubliez pas votre selle ! ». L'image même de la fermeté !

Le roi se contente de sourire, puis, comme une arrière-pensée, il laisse échapper un rire élégant, tout en contrôle et pourtant spontané, comme il y paraît. C'est l'officier qui parle, bombant le torse et élevant une voix de stentor.

– Oui, j'ai pu dire cela, en effet. Il me semblait alors que Pirch surjouait la détresse. Il est encore jeune, mais s'il est une chose qui m'insupporte, c'est bien qu'un officier manque de dignité devant ses hommes. Et le soin porté à son équipement est le premier devoir du soldat, vous ne sauriez prétendre le contraire !

Le doigt dressé, comme pour appuyer un bout de raisonnement particulièrement pointu, souligne l'effet comique voulu par le souverain. Puis dans l'instant, le ton change presque imperceptiblement. L'illustre général à l'humour tout militaire cède la place au grand roi, la voix devient plus modulée, plus désireuse de convaincre. Le regard se pose à nouveau sur Gribeauval, clair, déterminé.

– Le bon souverain, tout comme le bon chef de guerre, ne doit jamais ignorer le hasard et l’imprévisible lorsqu’il dirige son pays comme son armée. Le hasard de tomber sur un homme de votre qualité m'a fait perdre deux mois – vous avez d'ailleurs fait le désespoir de ce bon Lefebvre ! – et sans un autre hasard encore, celui qui a fait accidentellement exploser une grenade dans la garnison et rendu possible l'assaut décisif, j'eusse dû abandonner le siège et me présenter face aux troupes de Daun, à dix lieues d'ici, avec la présence menaçante dans mon dos des dix-mille Autrichiens de Guasco.

Les chiffres s'animent, la plaine semble s'obscurcir déjà de la poussière que les armées en marche ne soulèveront que plus tard. Gribeauval observe Frédéric avec déférence, curieux de voir à l'œuvre cet homme atypique, si brillant à la guerre et pourtant si vif et désireux, dès qu'il le peut, de discuter des motifs supérieurs qui encadrent son action ou plus simplement d'objets philosophiques qui excitent en permanence sa curiosité. La main de Gribeauval se porte inconsciemment à une poche de sa veste. Frédéric semble surprendre le geste, mais il poursuit, développant sa pensée et se tournant vers l'ingénieur.

– Comment planifier face au hasard ? C’est là que la philosophie, peut-être, est à même d’aider le souverain et le chef de guerre.

Le temps d'une pause, et Gribeauval entend la question silencieuse du souverain qui l'invite à donner son avis. Il s'incline légèrement, s'éclaircit la voix. Son regard se plonge d'abord dans les yeux gris du Prince, puis vers l'intérieur du fort, comme pour désigner des yeux les fautifs.

– Je ne crois guère au hasard, Sire. Où était le hasard dans cette grenade ? Quand bien même puissé-je être assuré qu’il ne s’agissait pas là d’une trahison, l’impréparation à l’état de siège de la part de ces hommes et le manque général de précautions, ainsi que la fatigue physique et morale, après deux mois de privations, ont fait tomber cette grenade plus sûrement que le hasard. Votre Majesté, en prenant du recul comme elle le fait, voit sans nul doute le hasard disparaître pour laisser place à la préparation. Les conditions initiales sont tout, et Votre Majesté le sait mieux que quiconque.

Le sourcil levé de Frédéric est une invitation à poursuivre. Gribeauval s'emballe. Mû par une force intérieure, il déclame.

– Pour le Royaume de France, les revers aux Amériques et aux Indes étaient prévisibles. Aux Indes, il était de criminelle négligence que de planifier quoi que ce fût en s’appuyant sur l’aide de princes locaux aussi pusillanimes que volatils. Aux Amériques, je sais de bonne source que la Nouvelle France était bien moins densément peuplée que les possessions anglaises, aussi était-il inévitable, sauf à compter sur une improbable répétition de coups d’éclat militaires, que le conflit penchât en faveur de ces derniers. Dans le conflit sur le sol européen, l’artillerie française était trop faible et archaïque pour espérer ne pas constituer un poids fatal. Quant au nouveau souverain russe, sa germanophilie n’était-elle pas davantage le fruit d’une habile diplomatie que du hasard ?

La concision de son argumentation surprend Gribeauval lui-même. Sans pause, il ajoute :

– Non, même en matière humaine, hasard et individualité sont deux luxes de l’esprit qu’il est préférable de laisser aux oisifs.

Comprenant enfin le pourquoi de son geste répété, l'ingénieur militaire porte une nouvelle fois la main à sa poche. Il en sort un petit tube métallique rougeâtre, qu'il exhibe un instant avant de le confier au roi, lequel lui porte son attention coutumière.

– Pour moi, il en va des hommes comme de ce petit objet. Votre Majesté le sait sans doute, cette innovation d'artillerie s’appelle un grain de lumière. En français, nous appelons 'lumière' l'orifice postérieur d'un canon par lequel on procède à la mise à feu de la poudre. Le bronze d'un canon se trouve corrodé au niveau de la lumière beaucoup plus vite qu'au niveau de l'âme. Ces grains de lumière sont fabriqués en cuivre, ont l'avantage d'être remplaçables et permettent de préserver la lumière.

Gribeauval s'arrête un instant pour laisser au Prince le temps de faire son observation, mais celui-ci lui intime de reprendre son discours.

– Hors cette fonction protectrice, il n'est point d’utilité pour un tel objet, éminemment remplaçable. Si Votre Majesté me permet cette métaphore, nous sommes tous des grains de lumière. Nous sommes le véhicule de qualités dont nous ne sommes pas responsables et qui ne s’épanouissent que lorsque nous sommes placés dans les meilleures conditions. J’exclus l’idée de hasard. Nos vies individuelles n’ont d’importance que comme autant de pièces d’un immense mécanisme, dont il ne nous est donné d’apprécier la beauté que lors des brèves occasions où s’allume la mèche qui nous fait indirectement briller.

Le regard de Frédéric s'illumine.

– Voilà une doctrine bien singulière ! Gribeauval, je vous savais grand ingénieur, mais j'ignorais le philosophe en vous ! Vous m'intéressez prodigieusement. Si je vous suis bien, vous remettez en cause le libre-arbitre en chaque homme. N'est-ce point là un point de vue radical ? Tout ceci – il étend le bras d'un ample geste englobant toute la garnison – n'est donc qu'une fourmilière, au sens propre ? Je reconnais certes que la survie sur un champ de bataille dépend peu de l'attitude du soldat et beaucoup du hasard des combats, mais enfin y perd-il sa possibilité de choisir ?

Quelque chose en Gribeauval s'épanouit. Le roi rentre dans son jeu.

– Votre Altesse Royale le sait fort bien : le chef de guerre dispose de la plupart de ses hommes comme d’autant de pions remplaçables à merci. Si elle en a distingué certains parmi ceux-ci, ce n’est point qu’ils avaient une âme plus précieuse ou plus élevée, mais bien parce que Votre Majesté a vu en eux des qualités plus utiles en des circonstances différentes, comme l’artisan habile sait utiliser ses outils au mieux de ses besoins.

Un courant d'air opportun vient rafraichir le visage rougi de Gribeauval.

– En ce sens, mon mérite, lors de ce siège comme en toute autre situation, est nul. Depuis ma jeunesse, je me suis destiné à étudier l’artillerie. Mon précepteur sut déceler en moi certaines qualités qui me poussaient vers cette matière, et aucun jour depuis lors n'ai-je pu prétendre pouvoir lui donner tort. Quoi donc de plus normal que ce siège ait mis cela en valeur ? Je n’y vois ni mérite, ni hasard, ni d’ailleurs prédestination, cette vanité des faux modestes. N'y affleure que la destinée normale d’un modeste grain de lumière, aujourd’hui accablé des éloges excessifs d’un Prince aux multiples et réels mérites.

Les mots restent suspendus dans l'air quelques instants. Comparer Frédéric II à un morceau de pièce d'artillerie. Ce que Gribeauval ne voit que maintenant comme un terrible faux-pas tournoie autour de lui.

Un aide de camp arrive en courant et prononce quelques mots en allemand que Gribeauval ne comprend pas. Frédéric acquiesce, puis se tourne vers lui et pose un moment une main sur son épaule.

– C'est ici que prend fin notre entretien, cher ami. Me permettrez-vous de conserver ce grain de lumière avec moi ? Une telle leçon de modestie vaut bien que je la garde sous les yeux aussi souvent que possible. Gribeauval, je regrette encore que ma vanité vous ait tenu éloigné de moi ces derniers jours. Je vous proposerais volontiers de vous engager si je ne savais votre délicatesse à l'idée de changer de camp en cours de guerre. Je vous rends donc à Marie-Thérèse, et vous félicite une nouvelle fois d'avoir si brillamment remporté votre pari. Que Dieu vous garde à votre pays, qui a bien besoin d'hommes tels que vous.

Après s'être incliné, Gribeauval regarde s'éloigner l'homme d'État le plus brillant du XVIIIe siècle. Le temps d'un souffle, il lui semble percevoir comme une aura – mais le mot même s'efface déjà. Conscient d'avoir une nouvelle fois joué son rôle, il laisse son esprit vagabonder et tente d'imaginer ce que c'est de jouer le rôle d'un roi, écrivain, musicien, libre entre les hommes, mais pourtant, à n'en pas douter, aussi prisonnier de sa vie que l'a été Gribeauval depuis sa naissance. La pensée est dénuée de toute amertume, sentiment étranger à sa personnalité. La légère euphorie qui s'était envahie de lui commence à se disperser dans le sillage du grand homme.

Comme il semble accessible, ce roi dont l'Europe fait un éloge tantôt passionné, tantôt enroué de colère. Qu'est-ce donc que Gribeauval lui a dit ? L'enthousiasme est une étrange chose, qui se communique si aisément. Malgré soi.

Un éclat de lumière, en bas, attire son attention ; c'est un canon qu'on déménage.

Gribeauval hausse les épaules et part rejoindre le commandant Guasco. Un canon. Toute une vie.

Aramina à répondu l 12/09/2017 à 16:15
Je suis définitivement jalouse de ce genre de texte. Les descriptions tant des personnages que de la situation sont parfaites, très fines et très vivantes, chose que je suis complètement incapable de faire. On est vraiment à leur côté durant leur échange. Les dialogues sont très riches et rendent le sujet bien plus intéressant. Si les cours d'histoire étaient présentés comme ça je suis sure qu'ils auraient bien plus de succès

J'ai appris des mots ! Mon nouveau défi ce sera de placer « Poliorcétique » dans une conversation ! J'ai aussi découvert des choses comme ce qu'était un globe de compression de Bélidor (bon c'est peut être moi qui suis une quiche). En tout cas on sent le sujet très bien maîtrisé avec un vocabulaire précis, sans être celui rébarbatif (et qui nous perd) du spécialiste qui ne vulgarise pas pour nous, commun des mortels.

Et en tant qu'interventionniste-ayant-besoin-de-tout-anticiper je le rejoins sur son refus du hasard ! (mais je me soigne!)

T'as réussi à rendre les canons poetiques La conclusion elle aussi est empreinte de poesie

Bref j'aime beaucoup !
Nawel à répondu l 13/09/2017 à 16:23
Naaaaaan... Ô rage, ô désespoir, ô gros doigts ennemis... je viens malencontreusement de supprimer le commentaire que je venais d'écrire alors que je cherchais juste à rajouter un accent sur un malheureux "a"... D'habitude y'a un message d'alerte ! Owyn ! Tant pis, j'ai connu pire..
*sèche ses larmes et se relance*

Grosso modo, ou quasi c'est selon, ça donnait ça :

Je suis très très impressionné par ce texte, à tel point que je me sens pas franchement digne de le commenter, mais j'ai perdu toute dignité le jour où j'ai... ahem. Bon. Faisons comme si que j'en avais encore un peu [Je suis pas certain que cette partie là méritait d'être réécrite, m'enfin c'est fait et je suis revanchard]

Je suis totalement d'accord avec ma future logeuse en ce qui concerne les descriptions générales : on plonge vraiment très vite dans le récit [blablabla je me souviens plus]. En revanche j'aurais aimé tenir ta main un peu plus longtemps... nan je m'oublie... j'aurais aimé davantage de descriptions plus contingentes - bien qu'il faille penser à l'issue de cette nouvelle que la contingence n'est qu'une illusion, ce qui n'est pas sans me convaincre - plus gratuites, sur tel ou tel fait - éventuellement rétrospectif ou parallèle à la scène qui se déroule sous nos yeux. Ça pourrait encore alléger un dialogue qui, soyons honnêtes, est deja incroyablement fin et agréable compte tenu de la densité d'informations - passionnantes - qui y sont développées.

Bref, si j'ai pu dire d'autres choses elles sont tombées dans les oubliettes de ce forum et c'est certainement pour le mieux. En tout cas tu as tout mon respect et toute mon admiration - pour ce que ça vaut.

Bisous au chien
Owyn (Admin) à répondu l 13/09/2017 à 22:05
Je peux restaurer ton message si tu veux Nawel, il est toujours dans la base de données. ^^
Nawel à répondu l 14/09/2017 à 11:16
Bwarf, du coup tu peux le garder pour toi, ça me fait plaisir 😇
BradPriwin à répondu l 14/09/2017 à 12:56
Va falloir que je lise ce texte puisque je suis le benêt à ne pas l'avoir encore fait !
Mání à répondu l 06/10/2017 à 00:28
Eh bien je suis vraiment content que ce texte vous ait plu, et c'est vraiment utile d'avoir l'avis de quelqu'un d'autre que ma femme - je suis content d'avoir son opinion bien sûr, mais je la soupçonne d'être un peu partisane dans l'affaire. Merci beaucoup !

C'est une nouvelle que j'ai écrite spécifiquement à la fac pour un concours de nouvelles qui avait pour thème le mot "grain". Je n'ai pas gagné (je m'y attendais) mais le truc frustrant est justement, à l'arrivée, de n'avoir eu l'avis de personne.

C'est toujours la même problématique qui m'occupe depuis lors en matière de nouvelles : comment rester concis, avoir un début et une fin bien établis, tout en disant tout ce que j'ai envie de dire... J'aurais effectivement volontiers ajouté quelques descriptions pour aérer le récit, mais j'étais pris par la contrainte du nombre de mots ! Et en même temps, je ne sais pas si je serais parvenu à ce côté précis et direct que je recherchais si j'avais pu m'étaler.

Et en ce qui concerne le sujet, je m'intéresse depuis longtemps à la Guerre de sept ans, considérée par les historiens comme la première vraie guerre mondiale et qui est à l'origine de la domination anglo-saxonne qui a suivi et reste jusqu'à aujourd'hui (perte par la France de l'Inde et d'un tiers de l'Amérique du nord au profit des Britanniques). Le projet d'écrire un grand livre d'aventure sur ce sujet me trotte dans la tête depuis longtemps et je pense que la Pierre et l'encre pourrait être l'occasion de me lancer. Et ça fait un bon mois que, malgré l'apathie qui s'est saisi de moi, je pense à la structure qu'un tel récit pourrait adopter. Bref, ça cogite malgré la flemme...
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 00:13
Je voulais essayer de faire une illustration un de ces quat' et comme j'avais vraiment beaucoup aimé ta nouvelle je me suis dit autant commencer par ça ! (En haut on voit Fred bis parler avec Gribeauval, sisi)
J'espère que ça te plaira

Owyn à répondu l 01/02/2018 à 00:18
Woooow, c'est super classe Nawel !
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 00:20
Merci beaucoup
(Avec le logiciel que tu m'avais conseillé en plus)
Mání à répondu l 01/02/2018 à 02:53
Han ! C'est magnifique ! C'est la première fois qu'un de mes textes est illustré, ça fait un drôle d'effet... merci beaucoup Nawel, je suis vraiment très honoré !!
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 10:20
Avec moult plaisir
Mání à répondu l 01/02/2018 à 11:15
En plus, en tant qu'amateur de châteaux-forts, celui-ci est vraiment superbe !
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 11:38
Content que ça te plaise ! Je me suis très très largement inspiré d'une photo piochée sur le net ; j'ai cherché le château de Schweidnitz mais visuellement il me parlait moyen, sachant que j'ai rien vu qui pouvait me donner une idée de ce à quoi il ressemblait il y a trois siècles, donc je suis parti sur complètement autre chose
Owyn à répondu l 01/02/2018 à 12:00
Ah, ravie que le conseil t'ait été utile alors ! Je m'étais posée la question, la gestion des fondus m'évoquait en effet Clip Studio. ^^
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 13:09
Oui j'ai peut-être un peu trop abusé des fondus mais je me suis cassé la tête pour trouver un moyen de texturiser plus ou moins le château...
Mání à répondu l 01/02/2018 à 13:24
Oui, j'imagine que c'est un passage difficile, sauf si on veut vraiment s'amuser à dessiner pierre par pierre - auquel cas c'est un passage difficile ^^'
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 13:40
J'ai essayé mais ça rendait pas top ahah
Je peux être assez bourrin quand je veux
Owyn à répondu l 01/02/2018 à 17:07
Alors, comme la plupart des digital artists en fait (ouais même Marc Simonetti !), j'utilise des brushes 'motif de cailloux' qui vont de la pierre taillée aux gravas et que je me contente d'orienter et de tamponner sur ma surface. Il suffit de les faire soi-même à partir de photos persos ou de stock libre.
Nawel à répondu l 01/02/2018 à 18:03
Ah yes merci beaucoup !!
Je savais pas qu'on pouvait modifier autant les brushes
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