Joute n°40 : Sciences et Arcanes
Texte C : Aatea ta’oto ‘ore
Le 30/04/2017 par Owyn non favori



Sous sa paupière alourdie d’algues et de bernacles, ‘Enana fixe l’enfant humain de son œil énorme. Dans ce globe au lustre laiteux, lunaire, frémit l’écho de l’amusement mélancolique qui enveloppe l’esprit du poisson-île.

La vieille matriarche s’est résignée aux visites nocturnes de cette petite créature étrangère, qui n’appartient pas à son peuple, qui reste auprès d’elle sans pouvoir la toucher, mais trouve un peu de réconfort dans sa présence ancienne. Elle sait que cet enfant de la mer, tout comme elle, ne dort jamais et reste seul et silencieux à l’écart de ses rivages, que règne la nuit ou le jour. La nuit, il plonge sous la surface de l’océan et vient flotter auprès d’elle, devant son large œil pâle, loin du danger involontaire de ses nageoires. Bien qu’elle ne puisse le connaître comme les humains qui ont, génération après génération, fait de son dos leur terre, le mana du petit être est si puissant qu’il brille pour elle comme un astre sous l’océan enténébré. Aatea, ainsi que les humains ont nommé l’enfant. Vaste et lumineux. Lorsqu’il approche un peu trop sa main de son épiderme rocheux, qu’elle sent presque la caresse de son pouvoir, elle laisse échapper une longue plainte et il s’éloigne d’un coup, frappé par l’interdit, nimbé de sa chevelure comme par des algues sombres. Presque sans le vouloir, il laisse glisser jusqu’à elle l’écho de sa tristesse en une excuse silencieuse.

Seul… Toujours seul sans personne à toucher, personne à qui parler…

Tohorā ? demande doucement ‘Enana.

Parti loin.

Oui… Elle a senti le départ de cette présence étrange qui se meut d’ordinaire dans son ombre, mais ce vide nouveau n’a fait qu’effleurer sa vaste conscience. Tout comme le petit humain, Tohorā a été engendré par les habitants de son dos, fait du métal arraché à ses entrailles, de l’énergie née de ses flancs, du mana de ses rois. Pourtant, la baleine d’acier n’est pas reliée à elle comme les humains qui foulent sa terre depuis si longtemps qu’ils sont devenus une partie d’elle-même, son peuple. Elle se préoccupe peu de ses allers et venues.


Chez Aatea, ce départ a laissé une marque profonde, une nouvelle béance dans son univers de solitude. L’esprit de Tohorā a la froideur du métal, mais il est le seul être auquel il soit enraciné, sa matrice fondue dans la carcasse d’acier comme ceux de l’île fondent la leur dans la terre de ‘Enana. Et tandis que le poisson-île respire, soupire, exhale sans doute une nuée de ses sommets volcaniques, Aatea regarde vers le large, vers la barrière de corail et la passe qu’aucune ombre ne franchit, puis, sur un adieu muet à ‘Enana, s’éloigne d’elle vers la surface. Voilà longtemps qu’il n’a pas respiré. Des fragments d’étoiles dansent à la frontière de ses yeux.

Tandis qu’il remonte, le lent au revoir du poisson-île l’accompagne, étrange et doux adieu. Et l’aube le frappe. La lumière caresse ses paupières qui jamais ne se ferment, teinte des pâleurs océanes, et il voit, glissant sur le silence des flots, les lames des va’a consacrés qui viennent vers sa demeure. Il se hâte de regagner la surface, à la rencontre de ses visiteurs.

Ces deniers ne le voient pas, tandis qu’il se hisse sur la plate-forme de son fare solitaire. Dans les premiers rayons du jour, le métal blanc surpasse l’éclat des vagues et les aveugle alors qu’ils approchent et pagaient en rythme. Aatea jette un regard vers la cité qui telle une nuée de crabes escalade la baie et les flancs sablonneux de l’île, encore baignée de l’ombre du volcan de ‘Enana. À cette heure, seule sa maison flottante est touchée par le soleil, à bonne distance du poisson-île et de ses habitants. Déjà, sa peau nue chauffe et sèche tandis que les sombres silhouettes amarrent à sa plate-forme leurs fines embarcations. Il frémit d’une impatience trouble, douloureuse, en reconnaissant la coiffe de trois d’entre eux. Des tahu’a maîtres du sacré, des êtres capables de lui adresser la parole à l’inverse de celles qui, chaque jour, lui portent l’eau et la nourriture. Il reste droit pourtant, et attend, jusqu’à ce qu’ils gravissent son sol d’acier et s’inclinent devant lui. Avec envie il regarde les grains de sable qui s’accrochent à leurs orteils. Fragments de ‘Enana intouchable. Le pied d’Aatea ne connaît que la froideur lisse du métal et la mouvance des flots, l’étendue de l’eau et le frisson du ciel.

— Aatea ē, le salue l’aînée des tahu’a.

Il perçoit une curieuse tristesse dans sa voix et aussitôt devine l’importance des paroles qu’elle hésite à prononcer. La vieille femme aux traits usés ornés des tatouages de sa caste, au port fier, existe à la lisière de son existence depuis aussi longtemps qu’il se souvienne, guide des oracles, instructrice du mana et de toutes choses sacrées. Elle ne parle jamais en vain.

— ‘Enana a parlé à l’océan et requis son aide, poursuit-elle. Elle ne peut plus nourrir de ses fruits ceux qui naissent sur ses flancs, elle ne peut plus donner son métal, son eau pure et son bois. Sa force s’amenuise tandis que nous devenons nombreux. Si tu le permets, il est temps de faire naître un nouvel archipel, de faire surgir un poisson-île là où la mer et le ciel se rejoignent.

Aatea s’est glacé avant même les derniers mots de l’ancienne. Il n’a fallu qu’un instant pour donner sens à sa solitude et sa force. Faire naître un poisson-île, la première terre qui en engendrera d’autres. Le moment attendu depuis qu’il est venu au monde il y a dix-sept ans, l’aîné du roi de ‘Enana, ni homme ni femme sur l’instabilité des eaux. Il devient le désigné et plus seulement l’être au mana trop grand pour fouler les chemins des hommes, l’être qui reste à l’écart pour les préserver de son pouvoir, dépourvu des tatouages d’appartenance.

— Je vais appeler Tohorā, souffle-t-il.

Son cœur palpite d’impatience inquiète teintée de joie. Ils ne le regardent pas tandis qu’il se détourne, ils ne le peuvent, mais ils attendent sans bouger son verdict et l’ancienne tahu’a a frémi. Dès qu’il s’approche du bord de la plate-forme, une nuée de poissons blêmes s’égaie vers le large et il sait que son appel atteindra vite le navire et son esprit de métal.

— Dans quelques jours, dit-il enfin. Que les sans-terre se tiennent prêts.

— Ils le seront, Aatea ē. Tous prêts à voyager derrière toi.

— Qui m’accompagnera au sein de Tohorā ? demande-t-il avec plus de sérénité qu’il n’en ressent.

S’il sait guider l’esprit de mana de la créature, son corps de rouages métalliques, il ne peut le commander ni même effleurer les technologies qui le composent.

— Trois tahu’a maîtres des océans et des étoiles voyageront avec toi, Aatea ē, pour guider le pāhi hopu moana vers les courants et pour accomplir les rites.

— Les tabous ne seront-ils pas levés ?

Aatea observe la tahu’a par-dessus son épaule. Regard baissé sur la plate-forme d’acier qui lui renvoie son reflet, la vieille rejette cette idée.

— Pour le peuple de ‘Enana, le nom de Tohorā est banni à jamais. Quant à ton nom, Aatea ē, nul enfant de ‘Enana ne le porte plus. Tels furent les tabous décidés par le roi en ton honneur, depuis ta naissance jusqu’à ce que ‘Enana sombre à nouveau sous l’océan.

Ainsi il laisserait pour toute mémoire deux blessures béantes dans le langage de ‘Enana. Aatea acquiesce, ne dit rien. Les tahu’a y voient peut-être le désir de retrouver sa solitude habituelle. Ils partent tandis que les premiers rayons du soleil atteignent la cité.


En trois jours, Tohorā n’a pas refait surface. Mais sur les rivages de ‘Enana, les maisons flottantes disparaissent, leurs carcasses d’acier démembrées pour donner vie à la flotte qui s’élancera dans son sillage. Les sans-terre, tous ceux qui sont nés lorsque ‘Enana était déjà pleine, se hâtent d’assembler les coques effilées qui brillent de mille feux, installent les turbines hydrauliques et les voiles solaires, tendent les filets et les abris tandis que leurs familles terrestres, celles qui appartiennent vraiment au fenua, amassent la nourriture qu’ils ont produit pour eux. De tout cela, il n’avait jamais entendu que des récits et des chants parvenus par-dessus les vagues. Souvenirs d’îles anciennes, de rois aux noms désormais tabous, ancêtres de son père, qui vinrent de Ra’iatea et firent émerger ‘Enana et Ua Pou et Anuanuru’a. Il énumère les noms des poissons-îles plus anciens encore, mythiques et inconnus, jusqu’à ce que son esprit s’oublie dans la transe des rires et des rites, des légendes, jusqu’à ce qu’une vibration lointaine, grondement d’acier et de mana, n’effleure sa conscience. Il reconnaît aussitôt cette présence étrange et glacée. Se lève.

Au-delà des écumes blanches de la barrière de corail, un souffle jaillit soudain entre les vagues, vapeur pâle sur le ciel. Tohorā. Son regard accroche l’ombre sous-marine du poisson d’acier tandis que leurs esprits se lient. Depuis l’annonce des tahu’a, trois aurores plus tôt, il n’a plus osé rejoindre ‘Enana dans leurs nuits sans sommeil. Dans le sombre silence des mers, l’île lui a déjà fait ses adieux lorsqu’elle a appelé l’océan à l’aide pour nourrir la descendance de son peuple.

Au loin, derrière lui, des cris lui parviennent, de joie et de ferveur sacrée. Il ne se retourne pas pour observer les ébats des sans-terre. Quelque chose, dans la silhouette obscure du pāhi hopu moana, dans le trouble de son esprit de rouages, retient soudain son attention et déjà, il ne peut en détacher le regard.

Tohorā ressemble à ces vastes mammifères qui voyagent plus loin encore que les îliens sur les eaux. Son long corps effilé d’acier poli, qui capte les rayons solaires sous la surface du flot, en a la grâce puissante, la légèreté pesante. Sans bruit, il fait se mouvoir ses immenses nageoires, le navire sacré que firent les tahu’a maîtres du métal dans l’unique but de ce voyage. Aatea ignore ce qui l’a poussé au départ, lui qui, auparavant, ne s’est jamais éloigné de ‘Enana comme un petit de sa mère, peut-être l’instinct des jours à venir. Mais il a erré seul dans les forêts de kelps, Aatea peut le voir aux longues algues qui emprisonnent son grand corps. Et tandis qu’une lourde plainte frappe l’onde, doute et colère, il remarque enfin la coquille. Un froid étrange se fait dans son estomac, sous ses paumes frémissantes de mana. Un cri lui parvient. Il tressaille, jette un regard en arrière. Debout à la proue d’un va’a, la tahu’a maîtresse du sacré, celle venue lui annoncer la décision de ‘Enana, lui fait signe de rester immobile. Ont-ils vu l’étrange sphère, ou bien le poisson-île les a-t-elle avertis dans le secret de leurs esprits ? Mais Tohorā gronde encore, nerveux et craintif, et file à travers la passe droit vers sa demeure isolée. Mu d’une impulsion subite, Aatea se détourne et vient s’asseoir sur le rebord de la plate-forme.

Avec aisance et douceur, le pāhi hopu moana vient loger son flanc lisse sous la courbe de ses pieds nus. À gestes lents, de ses mains pâles, Aatea retire les longues algues emmêlées au corps froid. Les algues appartiennent à l’océan, pas à ‘Enana, et Aatea sait qu’on ne lui reprochera pas d’avoir manié ce que son mana ne peut modifier, de la même nature chaotique et sombre que le domaine des eaux. Pourtant, c’est la coquille, la large sphère prise dans les filets de kelp qui retient ses regards tandis qu’il libère Tohorā. Il en est tout proche, guidé vers elle par les tissus végétaux qui emprisonnent le poisson d’acier, lorsque les tahu’a accostent son fare. Guidé par une irrépressible fascination, il a pris appui sur la large nageoire de Tohorā et, désormais debout sur le flanc d’acier de la créature, il marche droit vers l’objet qui ne peut être né de la mer ni d’aucune île. La matière a la pâleur mate de l’os, sa rugosité retient le kelp et elle se fissure d’interstices aussi parfaits et réguliers que celles qui joignent les plaques de métal du corps fabriqué de Tohorā.

— N’approche pas plus, de grâce, Aatea ē ! clame déjà la tahu’a. Un grand tabou enveloppe peut-être cet objet. Seuls les dieux naissent de sphères similaires à la roche.

Les dieux, les oiseaux et les serpents, pense Aatea par devers lui. Mais le sang palpite, assourdissant, contre sa tempe alors qu’il murmure d’une voix lointaine :

— Si c’est une chose sacrée, je puis la toucher. Seules les affaires des hommes me sont inaccessibles.

Et tandis que la tahu’a se glace, ses doigts effleurent la sphère et elle s’ouvre.

Peu à peu les fissures s’élargissent, des corolles se déploient autour d’un vide sombre que l’océan s’approprie aussitôt. La sphère est semi-immergée, se remplit d’eau et coule à l’instant où un souffle hagard déchire l’air. Une silhouette presque aussi pâle que la coquille s’en extraie et se raccroche des deux mains au kelp, à Tohorā. Un homme blanc, à la chevelure jaune qui lui mange le visage. Aatea recule, tressaille. Deux yeux blêmes et troubles sont sur lui.

— Aatea ē ! crie la tahu’a maîtresse du sacré. Reviens sur la plate-forme !


La peur. Vision brouillée, l’ouïe saturée de cris d’effroi de voix inconnues qui se jettent contre la paroi de son crâne. L’homme a fui la morsure de l’eau, reconnaît la caresse glacée du métal vibrant d’électricité contre sa peau nue. Et au milieu du vacarme, de la furie, un écrin de silence et de calme tout près de lui. D’abord ce ne sont que deux délicats pieds de cuivre posés sur l’acier. Puis, deux longues jambes nues voilées au-dessus du genou de fibres végétales, silhouette souple et forte, enveloppée d’une incroyable chevelure noire. Et un visage large et beau dont il ignore s’il appartient à un homme ou une femme, pommettes larges et marquées, nez plat aux narines ouvertes que de légères fossettes relient à d’étroites lèvres noircies. Il n’y a presque pas de blanc dans ces yeux étirés, rien qu’une ténèbre qui le fixe avec douceur. Mais elle se trouble soudain, cette apparition, elle recule, comme effrayée. Elle est grande, jeune, craintive et terrifiante pourtant, de quelque chose qui se dégage de ses gestes et de son visage. Lorsqu’une vieille femme l’interpelle dans une langue qu’il ne comprend pas, elle semble hésiter, fait un pas vers les autres puis se ravise soudain. Tous portent sur le corps des marques bleuâtres, mais sa peau à elle est vierge de lignes. Elle referme ses bras luisants autour d’un support de métal qui s’est doucement élevée vers elle. La… nageoire titanesque d’une baleine métallique, réalise l’homme avec effroi. Et sur laquelle il se tient.


— Ce n’est qu’un homme, pas un dieu, balbutie Aatea tandis qu’on lui crie de regagner la plate-forme. Il n’a aucun mana

Ce vide le plonge dans un désarroi intense. Il lui est interdit de côtoyer ceux du peuple qui ne pourraient supporter sa présence. Mais cet homme, cet homme blême et sans force, il a plongé son regard dans le sien comme nul ne l’a jamais fait sinon ‘Enana. Il le contemple encore, une étrange expression altère son visage poilu et Aatea ne peut en détacher le regard. Le sifflement froid d’une lame lui glace le cœur. Un tahu’a a tiré, de ses vêtements de tapa, la dague qui ne sert qu’aux rituels et la brandit vers l’étranger. Des échos de voix lui parviennent. Tabou brisé. Interdit meurtrier. Aatea se fige. L’étranger a croisé son regard.

— Il n’appartient pas à ‘Enana, murmure-t-il d’une voix sans timbre. Ses tabous ne sont pas les vôtres.

— Aatea a raison, commence la vieille tahu’a, inquiète, mais déjà la rumeur enfle.


Colère et terreur jaillissent des corps sombres qui se dressent à présent à la frontière de son regard. Au-dessus de leurs têtes, l’homme distingue les flancs brumeux d’une montagne unique. L’un d’eux a tiré un instrument de mort. Il hurle des paroles mystiques à une vieille femme, de ses mains d’écorce elle essaie de prendre l’arme mais d’autres cris s’élèvent en retour. Il tressaille, se rejette en arrière, mais où fuir au milieu de ces étendues liquides, informes ? Aucun souvenir de cette mer, aucun souvenir de cette île. Aucun… souvenir… Rien que ce visage pâli, hésitant de la belle androgyne, la respiration lourde qui gonfle sa poitrine plate, ses longues mains qui se tordent avec nervosité et son silence tandis que les cris enflent.

Mais soudain, l’homme armé s’élance, lame en avant. Alors, l’androgyne ploie ses longues et fortes jambes, et il sent ses paumes sur son front humide. Protection, crie son âme. Il jette autour d’elle ses bras dans un instinct primitif et elle se fige, ne le repousse pas. Son corps oint d’une huile odorante dégage un parfum entêtant. Elle tremble si fort qu’il l’étreint de plus belle pour étouffer les frissons incoercibles. Un silence de mort est tombé. Puis, le tintement assourdissant du métal sur le métal. La lame tombe. Glisse dans l’onde. Ils le fixent avec effroi. Fixent les mains sur son front.


Aatea frémit lui aussi sous leurs regards. Jamais auparavant il n’a choisi d’apposer l’interdit sacré qui frappe chaque chose qu’il touche de ses paumes, de ses pieds. Il n’est allé contre aucune des volontés des tahu’a. Mais à présent, une horreur mystique marque leurs traits tandis qu’ils contemplent l’homme blanc à jamais marqué par son tabou. L’étranger a refermé ses bras autour de ses hanches dans une recherche primaire de protection. Sa large tête repose contre son ventre. Jamais Aatea n’a connu semblable étreinte. Peur, fascination se disputent en lui tandis que Tohorā, inquiet, essaie d’envahir son esprit et de comprendre les raisons de son angoisse. Avec précaution, il retire ses paumes du grand front pâle. Personne ne bouge.

— … Tabou, murmure Aatea d’une voix presque éteinte.

— Oui… tu as posé ton interdit sur lui, Aatea ē, confirme la vieille tahu’a avec effroi. Que nul ne le touche sous peine de mort.

Les autres acquiescent, hagards.

— Mais il ne devra jamais mettre le pied sur ‘Enana, sans quoi l’île est perdue pour nous tous, poursuit l’ancienne. Qui que soit cet étranger, tu as attaché ses pas aux tiens dans ton voyage.

— Qu’il en soit ainsi, souffle Aatea.

Que dire d’autre ? Il a agi sous l’effet d’une impulsion si brutale qu’il peine à en retrouver les échos en lui. Le désir fou de garder près de lui un être capable de croiser son regard, un être qu’il puisse toucher sans crainte. L’homme respire lentement, à présent. Il reste muet, son étreinte se défait, comme s’il devinait que le danger est passé mais qu’un événement grave s’est produit. Aatea n’ose recroiser son regard. Sous lui, Tohorā frémit, gémit et de sa lourde nageoire frappe la surface de l’océan. Les tahu’a reculent comme sous l’effet d’un avertissement. La première, l’ancienne se remet de sa surprise.

— Tohorā est de retour, dit la vieille. Prêt à guider les sans-terre vers les courants du large. Quand décides-tu du départ, Aatea ē ?

— Demain, déclare-t-il avant d’avoir pu y réfléchir.

Et tandis qu’il tressaille, il réalise que Tohorā, qui repose désormais placide sous lui, a dicté sa réponse. L’urgence habite son esprit d’acier, et les tahu’a approuvent.

— La flotte sera prête.

— Retirez-vous, dans ce cas, je veux être seul.


La vieille hésite. Elle sait que la parole d’Aatea fait loi chaque fois qu’il le décide, mais un instinct enfoui en elle répugne à laisser seul avec un étranger dont ils ne savent rien celui qui aurait pu être de son sang, l’enfant de son neveu. Même sans le regarder, même sans le toucher, elle a toujours protégé Aatea de tous les dangers ainsi que l’a souhaité ‘Enana. Son cœur se serre du savoir, enfoui au fond d’elle, que plus rien n’est de son ressort désormais. Aatea effleure à peine l’âge adulte, et il disparaîtra des rivages et des mémoires de ‘Enana, de sa protection, avant que le soleil ne retrouve la même place au-dessus du volcan. Gravement, elle hoche la tête. Et tous se retirent.


L’homme blanc a observé sans un mot leur départ, et la rigidité solennelle du profil de son étrange sauveur. Aatea, songe-t-il. Aatea, c’est ainsi que les autres ont semblé l’appeler. Dans son esprit il ne trouve aucun autre nom, ni le sien ni celui d’aucun endroit, d’aucun être. Et la seule chose qui le rattachait à cette réalité impalpable, cette sphère dont il s’est vu sortir, elle a disparu dans les profondeurs d’un océan qui lui semble infini et sombre. Lentement, Aatea se relève. D’une vaste enjambée, elle rejoint le bord de la demeure flottante où on les a laissés, à l’écart de l’île. Elle lui tend la main à présent, le fixe de ses yeux presque entièrement noirs, et, malhabile, il se hisse à sa suite. Dès que son pied quitte le métal vibrant de la créature pour celui, inerte, de la plate-forme, il sent l’être gigantesque émettre un souffle profond avant de disparaître sous les flots. Déjà, il n’en reste qu’une ombre immense qui s’insinue sous l’habitation. Et semble attendre. Ce prodige d’acier vivant le laisse muet, statufié.

O Tohorā, murmure Aatea, te pāhi hopu moana.

Mais il ne comprend pas et dans un sourire, elle retombe dans ce silence étrange et puissant qui semble l’envelopper comme un vêtement.


Elle ne dort pas. Une partie du jour, elle a contemplé depuis le seuil de sa maison flottante les navires assemblés avec une ferveur fanatique sur les rivages de l’île, l’animation des peuples sur la terre et dans leur cité de métal et de verre. Il a observé tout cela lui aussi avec une fascination confuse, un vide absolu d’existence. Parfois, de la main, Aatea lui a montré des objets, a parlé. Pāhi, dit-elle en désignant les navires et leurs voiles brillantes qui semblent capturer le soleil, moana en recouvrant du bras l’étendue océane. Puis… i’a-motu, vers l’île inaccessible, fenua ‘Enana. Et il y a une étrange solitude dans sa voix. Mais quand elle le regarde, il n’a aucun mot à lui offrir en échange, il ne peut se nommer comme elle a nommé toutes choses. Et à présent que la nuit est tombée sur l’île et sur l’eau, que la montagne n’est qu’un morceau de ténèbres parfaites découpées sur la matière des étoiles, elle ne dort pas et fixe le ciel de ses yeux noirs.

Lui non plus ne dort pas. L’émoi qui l’habite éloigne le sommeil. Il n’a aucun souvenir de repos ou de rêve, pourtant il sait qu’ils existent, qu’ils sont étrangement absents du regard trop vaste d’Aatea. Elle observe le dos de la baleine métallique qui sans bruit surgit de l’eau, reflète les étoiles le temps d’un souffle éphémère, disparaît à nouveau dans l’ombre. Elle attend. Un événement va se produire et elle attend, croit-il. Peut-être ce qui agite les peuples et fait se dresser tant de navires sur la plage. Peut-être ce qui la prive de dormir.


Aatea, lui aussi, s’étonne du regard bleu et toujours ouvert qui demeure sur lui jusqu’à l’aube. Présence étrangère, plus encore que ne l’est ‘Enana, plus réelle pourtant car aucun interdit ne la maintient à distance, rien que l’incompréhension de la nouveauté, un étrange désarroi, le souvenir troublant d’une peau autre que la sienne sous ses paumes. De ces curieux cheveux pâles qui tombent, lisses, sur des épaules larges, d’une blancheur irréelle sous la lune. Plusieurs fois, il a tenté de parler, décrire, mais seul ce regard lui a répondu, curieux, intense, perdu. Alors il a laissé s’installer le silence, s’est gorgé néanmoins de pouvoir croiser un autre regard que celui, énorme, de ‘Enana. D’avoir ces prunelles claires dans lesquelles plonger tandis qu’avec l’aurore viennent les premiers navires et les va’a consacrés.

Regard vers le large, il laisse les filles des tahu’a le nourrir et porter à ses lèvres l’onde pure des flancs de ‘Enana. Il s’est lavé seul dans l’eau de mer filtrée par les turbines, mais elles enduisent elles-mêmes ses membres encore humides du mono’i issu de ‘Enana avant de l’envelopper des tapa fraîchement réalisés. L’homme blanc est toujours nu, il observe fasciné les rites dont on l’entoure. Avec hésitation, les jeunes tahu’a ont déposé devant lui des fruits et du poisson mais ne se sont pas risquées à l’approcher ni le toucher. Elles se retirent vite avec leurs va’a tandis que les cris des navigateurs électrisent l’océan, saluent à grands gestes ceux de leurs proches qui comptent parmi les sans-terre, qu’elles ne reverront plus.


L’étranger suit tout cela avec attention, une sensation de bizarrerie et de solitude. Nul ne lui prête le moindre intérêt, pas même ceux qui se tiennent près de lui sur la plate-forme, pas même la vieille femme qui semble tout régenter, mais, réalise-t-il avec surprise, nul ne croise jamais non plus le regard d’Aatea, même les rares qui s’adressent à elle en leur langue chantante. Plus encore que les somptueux vêtements de fibres décorées, une force inexplicable semble recouvrir les épaules de l’androgyne et baisser les yeux, courber les nuques de tous ceux qui l’approchent. Un nimbe palpable de puissance solitaire. Il a vu son corps nu aussi, avant que les jeunes filles ne le recouvrent des étoffes végétales, vu que ces hanches larges, cette poitrine lisse n’appartiennent ni à un homme, ni à une femme, mais à un être qui se situe à la frontière de l’un et de l’autre. Un être indéfinissable sur la solitude océane. Qui se tient désormais face à l’immense baleine de métal.

Le même nom revient encore. Tohorā. Puis, la créature ouvre grand une gueule démesurée, arcade d’acier ruisselante, nimbée de vapeurs, jette son ombre immense sur la fine silhouette d’Aatea qui jamais ne frémit. Trois autres se tiennent derrière lui, deux femmes et un homme aux coiffes identiques, aux nombreux oripeaux métalliques pendus à leurs ceintures tressées, visages graves. Les tracés bleus sur leurs larges épaules évoquent la mer et les étoiles. Ils semblent attendre, mais, sous leur attention silencieuse et le regard baissé de la vieille, Aatea se tourne vers lui.

Haere mai, appelle-t-elle.

Viens, devine l’étranger dans l’insistance de son regard. Lourdement, il se lève, sentant sur lui le poids de dizaines de consciences bien que nul ne lève les yeux. Sauf Aatea. Sa gorge se noue d’angoisse. Escompte-t-elle les mener tous deux au sacrifice dans le ventre de cette créature d’acier ? Mais tandis qu’il approche et qu’elle referme sur sa large poigne ses fins doigts soyeux, il devine dans le gosier terrible d’étroits escaliers, des lumières qui se répondent, semblent dessiner des étoiles et des chemins. Des cartes, comprend-il, et les mots d’Aatea lui reviennent en mémoire. O Tohorā te pāhi hopu moana. Puis, montrant les navires, montrant l’océan... pāhi, moana... Tohorā, le navire sous l’océan. Glacé d’un effroi teinté de fascination, il fait un pas à la suite de l’androgyne.


L’étranger comprend-il le voyage qui se prépare ? Aatea ne peut en être sûr, mais, serrant sa main dans la sienne, il fait le premier pas vers la gueule béante, sent l’homme blanc le suivre non sans un relent de crainte. Mais c’est sa propre main qu’il devine tremblante et moite contre les larges doigts rugueux, sa propre angoisse qu’il cherche à combler dans ce contact incongru, dans ce regard pâle. Tohorā l’appelle, son esprit se heurte au sien au rythme des flots, confiant et empressé. Aatea a nagé auprès de lui au-delà de la passe. Il a laissé les heures et les rêveries s’écouler durant les nuits silencieuses en compagnie de la créature d’acier, communiant dans les pensées. Jamais encore, il n’a franchi la barrière de son corps et laissé s’installer, au-dessus de sa tête, le ciel de métal qui est le ventre de Tohorā. Jamais il n’a voyagé en son sein, vers les courants qui joignent la mer au ciel, où naissent les poissons-îles. Tandis que son cœur frappe avec force contre sa poitrine, il tourne malgré lui son regard vers la vieille tahu’a maîtresse du sacré, vers tous ceux qui l’entourent. Des larmes qu’il ne s’explique pas fissurent le visage d’écorce de celle qui a accompagné son chemin depuis les premiers jours. Sa gorge se noue. Il ne reverra plus les noirs yeux détournés de l’ancienne, les lèvres serrées en une ligne étroite, les épaules courbées dans l’ombre de ‘Enana. Sa force s’échappe, ses certitudes, et soudain une main puissante et blanche comprime la sienne de telle sorte qu’un gémissement lui échappe.

Aatea ? appelle une voix qu’il n’a jamais entendue, rauque et maladroite.

L’homme aux cheveux jaunes le contemple, attente et hésitation. Tohorā l’appelle, constance et désir de voyage. Il s’abandonne à leurs murmures joints et pénètre dans le cœur d’acier du navire. Lorsque les trois tahu’a maîtres des océans et des étoiles s’avancent à leurs tours, et posent sans frémir le pied au sein de la créature, l’ombre se referme sur eux pour de bon. En silence, Tohorā s’enfonce sous les flots.


Dans la pénombre teintée de lueurs bleuâtres, les trois techniciens échangent entre eux à voix basse ainsi qu’ils le font depuis les premiers jours, penchés sur les commandes qui régentent l’organisme de Tohorā, doigts pointés vers les cartes stellaires que le navire reproduit fidèlement. Parfois, l’étranger devine qu’ils parlent d’Aatea. Ta’oto ‘ore, disent-ils, fenua ‘ore. Avec le temps, il a fini par comprendre. Sans sommeil. Sans terre. Les sans-terre reviennent souvent dans leurs discussions confuses. Et l’étranger ne peut que deviner qu’ils en cherchent une.

Il se lève, marche vers l’avant du navire sous-marin, du pāhi hopu moana. Aatea reste là-bas, baignée des pâleurs bleues de l’océan, regard fixé vers le large. Mains croisées dans son giron, elle ne touche jamais rien de ce qui l’entoure. Semble se méfier, même, de tout ce qui dans le corps de la baleine vibre d’une énergie électrique.

Pour elle, Tohorā a levé les plaques de métal qui constituent sa peau, et derrière des épaisseurs de verre si denses qu’elles déforment les contours, l’océan apparaît nimbé d’un soleil atténué. Dans cette pénombre muette, le jour et la nuit semblent des idées lointaines. L’homme ne se souvient plus combien de jours se sont écoulés depuis qu’Aatea attend et guette dans cet écrin d’acier.

Mais elle se retourne quand il la rejoint dans son observatoire. Comme toujours son visage s’éclaire d’un sourire hésitant et radieux.

— Itatae, murmure-t-elle.

Cela semble être un nom qu’elle lui a donné. Elle tend la main vers lui et il accepte de la prendre et de s’asseoir à ses côtés.

— Itatae ? demande-t-il et l’autre sourit.

De ses mains jointes, elle figure le battement d’aile d’un oiseau, puis lui montre, sur son bras, la blancheur de sa peau. Un oiseau blanc ?


Parce que tu es né d’une coquille de roche et de la mer, voudrait dire Aatea, tandis que l’autre semble réfléchir. Mais il se contente de sourire, et scrute le visage poilu où l’indécision s’efface peu à peu, laisse place à un accord tacite dans la courbure des lèvres. Itatae prononce peu de mots, et seulement ceux qu’il a pu apprendre dans la langue de ‘Enana. Jamais Aatea ne l’a entendu murmurer une seule parole étrangère, comme si tout langage lui était autrefois inconnu. Malgré les jours écoulés, il ne peut résoudre ce mystère. Nul ne ressemble à cet homme de lune né d’une sphère. Nul ne peut supporter l’interdit de son mana ni combler la béance de son âme ainsi que le fait Itatae. Il suffit à l’homme pâle de se tenir près de lui et de le toucher, parfois, pour apaiser sa solitude.

Dans le calme des eaux, Tohorā laisse alors échapper une longue plainte. Aatea relève la tête. Une ombre vient de tomber sur l’océan, la promesse de nuées qui voileront le ciel, d’une tempête à venir. Sans doute les tahu’a savent-ils depuis longtemps qu’elle approche. Mais les voiliers, bien que puissants, seront plus vulnérables à la surface que le pāhi hopu moana dans l’enveloppe des flots. Yeux clos, il écoute les subtiles modifications dans le corps d’acier, ne perçoit aucun changement de cap. Les tahu’a conservent la même trajectoire, sûrs d’eux. Et dans l’esprit de Tohorā, une seule pensée raisonne, impatiente. Bientôt. Le cœur d’Aatea manque un battement. Ils ont vogué plus de dix jours vers les courants du ciel et de la mer. Bientôt, sa tâche commencera.

Mais deux nuits tombent encore sur la flotte, et la tempête les poursuit. Aatea entend les tahu’a dire que cela est bon signe. Lorsque les nuées chargées de pluie se confondent avec l’écume des vagues rugissantes, le ciel se mêle à la mer et là, parmi les courants, viennent les poissons-îles pour chanter et donner naissance aux archipels. Lui ne parle presque plus. Lorsque la deuxième aube découpe de faibles lueurs dans la noirceur orageuse, un chant lointain frappe sa conscience et le fait chanceler. L’esprit de ‘Enana, habitué au contact de l’espèce humaine, ne lui a jamais paru aussi vaste, aussi terriblement puissant que celui qui vient de se heurter à lui à travers les profondeurs océanes. Il est encore distant, pourtant... Une distance telle que déjà sa présence se dérobe derrière les mugissements de la tempête. D’une main tiède et rugueuse sur sa joue, Itatae essaie de le ramener.


Devenu vague et terne, le regard d’Aatea enfin se rallume et se tourne vers lui. Lorsque l’androgyne a chuté, frappé par quelque émoi étrange, aucun des tahu’a n’a bougé. Itatae en conçoit une colère étrange, inexplicable. Ils se sont figés dans leurs activités, fascinés, mais aucun ne fait un geste ni ne lève les yeux. Il reporte son attention sur le petit visage, pâle et fiévreux, qui s’est niché contre son épaule. Aatea lui sourit, avec une douceur troublée, mais une ferveur étrange habite toujours ses vastes yeux noirs. Itatae se sent saisi d’une certitude aussi douloureuse qu’inquiétante. Ils arrivent au terme de leur voyage, et il ignore encore ce que cela signifie. Autour d’eux, il n’y a rien d’autre que l’océan infini, la tempête qui fait rage et semble ne jamais s’arrêter. Et les ombres de la flotte. Mais au moins, Aatea semble arrachée pour quelques secondes encore à la concentration qui l’accaparait toute entière depuis près de deux jours. Pour lui, deux jours de solitude et de silence. Et il retrouve avec un plaisir meurtri son timbre grave et voilé tandis qu’elle murmure des paroles qu’il ne comprend pas. Les techniciens se raidissent. Sans s’en rendre compte, il la serre un peu plus fort contre lui. Qu’est-il attendu d’elle, de ce voyage ?

— Aatea ? appelle-t-il avec une angoisse qu’il ne contrôle pas.

Comprend-elle qu’il se sent perdu, qu’il a peur ? Elle le regarde longuement, semble chercher les mots qu’il reconnaîtra.

I’a-motu, dit-elle enfin. Fenua.

Et avec cette grâce qui anime chacun de ses mouvements, elle lève ses paumes vers le ciel comme si elle y portait quelque chose qui demeurait jusque là enfoui dans les profondeurs. Poisson-île. Terre. Itatae se fige. Aatea ne cherche pas une terre. Elle veut en faire émerger une nouvelle. C’est ce qu’ils attendent tous, tandis qu’elle s’arrache à son étreinte comme à regret et qu’elle se lève. Du coin de l’œil, Itatae voit se mouvoir la large nageoire d’acier de Tohorā à travers les vitres épaisses. L’onde de choc se répercute dans ses entrailles. Sans bruit, la créature d’acier regagne la surface.

Lorsqu’elle émerge, la sérénité des eaux profondes se brise soudain. Itatae sent les remous des vagues harceler les flancs de la baleine mécanique. Au loin, les voiles s’agitent et se heurtent, renvoient des reflets chaotiques sur leurs coques chatoyantes tandis que la pluie les frappe sans relâche. Peinant à rester debout, il se plaque contre la paroi vibrante d’électricité tandis qu’Aatea se dresse. Ni elle, ni les tahu’a ne semblent affectés par la violence des flots. Ils s’avancent au contraire, graves et solennels, alors que Tohorā creuse la distance qui le sépare des navires de ‘Enana. Itatae se raidit, jalousie et rancœur, alors qu’ils entreprennent de dévêtir Aatea, sans la toucher ni jamais croiser son regard. L’androgyne se laisse faire, droite et muette, paumes plaquées contre son ventre comme pour contenir en elle une émotion trop grande. Jambes fièrement plantées dans le sol et port de tête fier. Elle dégage plus de puissance qu’aucun des êtres qu’il a rencontrés depuis son réveil, même la vieille au visage d’écorce. Pourtant, ses doigts tremblent doucement alors qu’elle se dirige vers l’avant du navire sous-marin. Les trois tahu’a suivent, oublieux de leurs cartes et de leurs instruments. Il fait de même, partagé entre peur et fascination. Lorsque la large gueule de Tohorā s’ouvre sur la tempête, la peur prend le dessus.

La bourrasque le frappe avec une violence telle qu’il manque basculer, ne peut qu’imaginer les forces auxquelles s’offre Aatea, toute proche de l’ouverture. Elle se tient à l’extrémité du rostre d’acier béant, les vagues se sont jetées à l’assaut de ses jambes, vertes et sombres, et l’écume et la pluie fouettent son visage, agrippent sa chevelure dénouée. Même les tahu’a ont reculé, pourtant ils ne s’offrent nus et fragiles à la fureur de l’orage. Itatae frémit de fureur et d’angoisse.

— Aatea !

Les vents rugissent plus fort qu’il ne peut hurler, mais elle se tourne vers lui et le regarde. Il lui fait signe de revenir. Elle secoue la tête. Déjà elle ne se soucie plus de lui. Son regard erre sur l’horizon démonté, sur les montagnes d’eau, et elle... attend ? Son cœur rate un battement. La venue du poisson-île. Pour une seconde, Itatae regarde au-delà d’elle, voit un monde déchaîné où la tempête et l’océan ne forment qu’une seule et même furie. Brumes pâles, écumes farouches, eau et sel. Lorsqu’il ramène son regard sur elle, Aatea a basculé, emportée par les vagues.

Terreur.

Seulement le temps de voir sa fine main qui se tend désespérément vers l’une des tahu’a, veut l’attraper, le mouvement de recul et d’effroi de la technicienne. La marque de brûlure, blafarde, que les doigts d’Aatea ont laissé sur sa chair sombre. Puis la longue silhouette happée par le flot, déjà disparue.

Douleur.

Le sol glisse, métal détrempé sous ses pieds nus. Il court, tombe, jusqu’à la porte qui s’ouvre sur le chaos liquide. Les techniciens se rejettent en arrière, fuient son contact, essaient pourtant de le retenir de leurs cris.

— AATEA !

Là ! Abandonnée à la vindicte océane, sa petite tête n’émerge qu’un instant comme une nuée d’algues, et ses mains pâles. Tohorā rugit. Peur. Son grand corps d’acier s’ébroue. Quelque chose le retient. Itatae regarde les tahu’a, de retour aux commandes, visages pâlis par une angoisse mystique. Ils n’aideront pas, ils ne feront rien. Aatea disparaît à nouveau, et il plonge.

Les flots le meurtrissent et le griffent. Ils le repoussent contre le vaisseau d’acier, ses épaules rencontrent durement les courbes de métal froid, ne parviennent à s’y arracher. Puis, un courant s’empare de lui, et l’ombre du navire a déjà disparu. Hagard, il prend un large souffle et plonge sous la surface déchirée.

Une petite ombre malmenée dans la lueur verte des vagues. Elle lutte elle aussi contre des courants qui semblent vouloir l’entraîner vers les profondeurs. Aatea ! La tourmente masque à nouveau sa silhouette mais il fend les flots dans sa direction, certain qu’il la retrouvera toujours. Elle dégage cette force qui rayonne à travers l’ombre de la tempête. Aatea ! Il ne la voit plus, mais ses doigts soudain rencontrent la chair, s’y agrippent désespérément, et leurs têtes brisent la surface.


Aatea respire. Les fragments d’étoiles rouges et jaunes qui voilent son regard se dispersent peu à peu. Autour de lui, tout se dérobe, tout sauf un ultime point d’ancrage. Il jette ses bras autour du cou d’Itatae et inspire tant qu’il peut, se gorge du contact humide et tiède qui les unit dans la tempête. Le visage chevelu de l’homme blanc caresse sa joue, les doigts rêches se pressent contre ses reins comme s’ils redoutaient de le voir s’échapper. La longue plainte mentale de Tohorā déchire ses tempes puis disparaît. Le cœur d’Aatea se déchire. Il a perdu le navire... Il ne voit plus ni la flotte, ni l’ombre du poisson métallique. Seuls dans le désert des eaux.

La transe ressentie un instant plus tôt est morte elle aussi. Lorsqu’il s’est dressé à l’extrémité de Tohorā, il a perçu toute la puissance de son mana qui s’éveillait en lui pour appeler le poisson-île. Mais lorsque le chant lui a répondu, ancien et ténébreux, il a senti l’être submerger son esprit, l’écraser de sa présence curieuse et méfiante. Le... repousser. Chute dans les serres de la tempête... À présent, ses doigts se mêlent aux mèches pâles d’Itatae, honte et tristesse l’étreignent, le broient. A-t-il été trop faible pour faire naître le poisson-île ? Rejeté à nouveau, incapable d’offrir une terre à ceux qui attendaient de devenir son peuple ? Et la flotte est peut-être loin, à présent, jetée sur les mers sans espoir de survie, abandonnée à la faim et à la mort, et il a condamné une des tahu’a de son tabou, et Tohorā... Aatea sanglote contre l’épaule d’Itatae.

Ils ont été rejetés en lisière de la tempête. Les vagues les malmènent dans leurs remous mais ne les avalent plus. Aatea se laisse porter dans l’étreinte de l’homme blanc qui essaie en vain de contenir ses pleurs. Sa gorge émet des grondements qui ne semblent pas une langue étrangère, rien que des sons arrachés aux profondeurs des âges. Les larges doigts peignent tendrement les mèches humides sur sa nuque. Aatea en conçoit un doux réconfort en même temps qu’une certitude lointaine. Ils vont mourir d’épuisement sur la solitude des eaux.

— Tohorā ? appelle l’étranger contre son oreille.

Aatea secoue la tête. Lorsque son esprit a rencontré celui du poisson-île, le lien qui le reliait au pāhi hopu moana s’est disloqué. Il ne le sentira plus jamais. Il ne peut pas le retrouver. Ses yeux débordent de larmes qui se perdent dans la pluie.

— Poisson-île, dit alors Itatae. Terre.

C’est la première fois qu’Aatea l’entend prononcer ces mots. Il relève la tête, plonge dans le regard bleu, y lit de l’espoir et de la confiance. L’angoisse le saisit de plus belle. Que faire s’il a conduit l’inconnu à la mort en le marquant de son tabou ? Que faire s’il ne peut les sauver, ni lui ni les sans-terre ? Déglutissant avec peine, il acquiesce et ferme les yeux. Dans le secret de son âme, il appelle le poisson-île. Rencontre... autre chose.

Cet esprit étrange, est-ce parce que plus rien ne le relie à Tohorā, à ‘Enana, qu’il peut désormais en distinguer les contours ? Une conscience qui ne dégage aucun mana l’enveloppe pourtant d’une force douce et étrangère, semble absorber tous les effets néfastes de son don. Tabous et interdits ramenés au néant. Sa présence est si dense... Aatea ne perçoit plus, dans le lointain, le chant obscur du poisson-île. Il se laisse obnubiler par cette lumière sombre, cette âme qui n’appartient pas à son monde. Itatae, songe-t-il, et son cœur se glace. Seuls les dieux naissent de sphères similaires à la roche. Des dieux qui n’appartiennent pas à l’océan ni aux îles. D’une nature entièrement différente.

Itatae, appelle-t-il doucement.

Langage des images de l’esprit. Les yeux pâles s’agrandissent, se troublent.

Comment...

Cette surprise inquiète ne lui appartient pas. Le cœur d’Aatea se met à battre très vite. Il peut parler à Itatae de la même façon qu’il parle aux îles. Une tristesse confuse l’envahit soudain. Une compréhension brutale. Le poisson-île ne viendra pas. Il a rejeté son appel dès qu’il a vu la vérité de son âme, déjà liée à un autre être de la façon qu’il aurait dû réserver à la future terre de son peuple. Un être qui n’est pas un simple humain sans pouvoir comme il l’a cru. Pas un dieu non plus, réalise-t-il.

Un monde.


Et cette pensée-là vient d’Itatae, dont le regard s’est voilé des douleurs d’une connaissance retrouvée. Sa mémoire ne s’est pas s’enfuie. Elle n’a jamais existé avant qu’il ne naisse du néant océanique, parmi les forêts de kelps, et n’oblige Tohorā à venir à lui. Il a contraint l’esprit de la baleine d’acier sans même s’en rendre compte, l’a détournée de sa quête première pour accomplir sa volonté. Atteindre cet être ni homme ni femme qui n’appartient à aucun monde, cette créature unique, sans sommeil, dont la lumière irradiait en continu jusque dans les profondeurs abyssales d’où il s’est arraché. Une force capable de l’aider à...

M’étendre et arracher les roches des abysses aux mers ténébreuses.

Sans même s’en rendre compte, il a éloigné les poissons-îles, a apposé sa marque sur l’esprit d’Aatea, a guidé Tohorā. Et l’androgyne le regarde dans un silence meurtri, le cœur déchiré par la certitude de la séparation tandis que ses longues mains s’accrochent à ses épaules, à son cou, à ses cheveux. Ce corps va se disloquer. Elle ne peut encore l’admettre. Elle ne s’est pas encore rassasiée du contact d’une autre chair humaine sous ses paumes, d’un ventre tiède contre le sien. Itatae voit ses lèvres se tordre d’un sanglot qu’elle peine à contenir. Il effleure sa tempe détrempée.

Je serai le sable sous tes pieds, ta nourriture et ton eau. Et la montagne qui te protégera de son ombre.

Aatea secoue la tête. Elle s’y refuse encore mais ignore que le choix n’est déjà plus sien. Elle diffuse son pouvoir dans ses chairs sans même s’en rendre compte. Tremble tandis qu’il se dérobe à son étreinte, se dissout dans le flot.

Non ! Non !

Elle brille si fort, astre sous l’océan, jetée dans la tempête. Il sourit et l’enveloppe de son corps qui n’est déjà qu’écume et roche.

Pardon.


Il y a quelque chose de rugueux, de chaud sous sa joue. Des filaments caressent son visage comme les cheveux d’Itatae. Aatea s’y love, prend doucement conscience qu’une obscurité bienfaisante a, pour quelques secondes ou quelques jours, jeté une ombre de repos sur le fil continu de sa vie. Il a dormi pour la première fois et son corps s’abandonne à la douceur d’une étreinte étrange et familière.

Ses doigts s’enfoncent dans une matière qui n’est plus de la peau, égrainent cette chair qui se dérobe à son étreinte et s’insinue dans chaque repli de son corps. Il ouvre les yeux. Le soleil déjà haut frappe un sable aussi blanc que celui de ‘Enana est noir. De fines herbes sèches effleurent ses joues au rythme de la brise. La conscience d’Itatae dans chaque recoin d’univers. Aatea se redresse, les jambes tremblantes, la poitrine déchirée d’amour meurtri, de fascination incrédule. Dans son dos, il y a la mer. Mais, devant lui, se dresse une terre qui semble ne connaître aucune limite. Une infinité de montagnes et d’arbres, qui recouvrent tout l’horizon. Son mana s’est enraciné dans chaque plante, chaque roche d’une île trop large pour qu’il puisse en appréhender les contours.

Non pas une île, dit Itatae. Un monde né des abysses. Regarde derrière toi.

Aatea se retourne avec le cri des oiseaux blancs, des itatae, qui déjà gagnent la couronne de sable blême. Leurs nuées tracent des éclats joyeux au-dessus de falaises escarpées, roches blanches frappées par les flots. Ils ne sont pas les seuls à avoir déjà trouvé le nouveau rivage. Aatea tombe assis sur le sable tiède, y enfonce à nouveau ses mains, ses pieds qui ne connaissaient que le métal et l’eau. Un esprit immense l’enveloppe d’un réconfort devenu familier. Mais il ne glissera plus sa main dans celle, rugueuse et forte, de celui qui a cessé d’être humain. Un regret douloureux perdure en sa poitrine. L’âme d’Itatae vibre d’une affection amusée.

Ils seront bientôt nombreux, ceux qui pourront t’enlacer comme l’une d’entre eux. La première de leur peuple. Je resterai toujours avec toi.

Aatea acquiesce, le regard brouillé de larmes. Sur l’horizon, les voiles solaires de la flotte déploient leurs reflets d’argent. Le souffle de Tohorā brise la surface de l’eau.

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