Joute 31
Texte 4 : Les Dragonniers
Le 30/08/2012 par Demiandre non favori

Ou comment les Dragons partent en guerre

Les deux hommes restaient silencieux, au fond de la salle commune d’une auberge plutôt miteuse. Nídhögg avait sa capuche large relevé sur sa tête, ne laissant voir qu’une barde taillée sur un visage anguleux. Il bougeait à peine, sauf pour attraper son gobelet en étain et boire sa bière au goût fade. Il écoutait attentivement la discussion en cours au comptoir de l’auberge, se demandant s’ils en apprendraient plus. Sans bouger la tête, il pouvait observer une grande partie de la salle. Une position idéale. Son compagnon, en face de lui, dissipait partiellement la suspicion.

_ « Sûr, Drachjäger Lerne. Tout le monde en a entendu parler. Mythes et Légendes, je vous l’dit. Y’en a pas un qu’a été vu depuis des lustres. Hé, y’a quand même quelques minables qui palabrent en disant qu’ils en ont aperçus à tel ou tel endroit, mais c’est de la gaze, pour sûr. J’ai beaucoup bourlingué vous savez, j’ai ouvert des échoppes dans bien des villes, sur bien des continents. J’ai exploré dans mon temps des endroits reculés. Les Dragons, s’ils ont un jour existé, sont plus d’ce monde, j’le garantis»

L’Aubergiste, un homme corpulent et propre sur lui, semblait légèrement tendu. Il essuyait le zinc d’un geste machinal. Il parlait depuis quelques instants déjà avec quatre soldats en armure de plaques de Mithril qui venaient d’entrer dans l’auberge. Les spalières et le casque du Drachjäger étaient ornés de pointes, tout comme les cubitières et les genouillères. Les plaques étaient décorées d’émaux, rouge et or. Ses trois subordonnés, les Wyverns, portaient eux des armures plus pleines, bleu et argent. Cinq autres, des Guivriers en armure de cuir bouilli, attendaient dehors, guettant les alentours et gardant les chevaux caparaçonnés, portant de lourdes hallebardes. Tout le monde savait qui étaient ces hommes. Leur apparence les trahissait. Personne ne voulait avoir affaire avec eux. Les autres clients avaient déjà repris leurs discussions et trinquaient à nouveau, qu’ils soient marchands ou simple amateur de ales ou de vins, quoique ceux-ci furent de piètre qualité ici.

_ « Savez-vous si certain de ces ‘minables’ comme vous dites, traînent dans le coin ? Nous pourrions avoir à recueillir leurs témoignages pour les archives… »

L’aubergiste regarda le Drachjäger nerveusement, prenant son chiffon pour essuyer la sueur qui perlait sur son front. La forte chaleur de la journée ne devait pas aider l’homme grassouillet qui se faisait interroger par le Drachjäger en personne. Les Chevaliers Dragons ne plaisantaient pas, toujours profondément sérieux, mais ils disposaient cependant d’une morale et d’une intégrité à faire pâlir un banquier. S’il s’en souvenait bien Lerne était le deuxième Drachjäger de cette 15ème Unité de Dragonniers, un ordre de soldat vieux de plusieurs siècles.

_ « Y’en a un ou deux plus au sud si j’me souviens bien, en direction de la Chaine de Felikon. Et… Je me souviens aussi d’un noble, à Velgron, il y a une vingtaine d’année. Il avait l’air de s’y connaitre. Il parlait de métamorphose, d’évolution et d’une bestiole bizarre. Et j’me souviens qu’il parlait de Melgirand Eli’Albakrine, l’autre vieux d’y a plusieurs siècles. Mais j’me souviens pas des détails. Vous savez bien que j’vous cacherais aucune information. Les histoires ne font pas marcher une auberge. On a des ménestrels pour cela. J’entends, mais j’me préoccupe pour sûr de mes affaires que des racontars».
_ « Je suppose en effet. Nous connaissons le comte Helgir. Sa théorie sur les U’b’Onnims est fort intéressante mais nous poursuivons un autre chemin. Nous sommes la 15ème Unité de Dragonniers. Nos prédécesseurs l’ont déjà questionné plus en profondeur, et les conclusions finales n’ont rien donné. Les recherches du grand Eli’Albakrine dont il ne reste qu’un fragment et l’extinction – ou devrions-nous dire génocide – de l’espèce empêche de faire toute la lumière sur cette théorie. Cependant, ce fragment est en effet évocateur. Les évolutions morphologiques de l’U’b’Onnim pourraient faire croire à une longue succession de mutation des Dragons. Cependant, nous ne sommes pas venus ici pour ressasser les travaux de la 14ème Unité. Nous allons donc continuer notre route. Si jamais vous entendez quelque chose de nouveau, envoyez mot à la Tour de Filvhanduir. Vous aurez tout notre soutien»
_ « J’y manquerai pas, Drachjäger Lerne. Merci beaucoup pour votre visite.»

Le Drachjäger salua et tourna les talons sans autre regards, faisant signe aux Wyverns de le suivre. Ils restaient en retrait, formant un losange dont le Drachjäger était la pointe avant. Ils sortirent et rejoignirent les cinq Guivriers restés en retrait. Des bruits se firent entendre alors que Lerne donnait les ordres et qu’ils montaient à cheval. Bientôt, le claquement des sabots sur le dallage de la route se fit entendre, et la procession passa au pas devant les fenêtres de l’établissement
L’aubergiste, surpris par la fin brusque de la discussion semblait ravi que les soldats ne décident pas de rester se requinquer. Il regarda les hommes passer, jeta de brefs coups d’œil à ses clients. Il lança un regard suspicieux à lui et son compagnon. Son attention se reporta tout aussi vite sur son comptoir, et le chiffon qui pendait sur son épaule fut de nouveau mis à contribution pour lustrer le bar. Les clients profitèrent du départ de la troupe pour se faire resservir les verres vidés le temps de la discussion, n’osant pas interférer dans la discussion.
Nidhögg finit son verre d’une traite et se leva pensif, suivit par son accompagnateur qui releva sa capuche. Ils se rendirent à l’étable et l’un harnacha les chevaux, tandis que l’autre préparait le fourgon contenant leurs affaires et diverses marchandises. Quand tout fut prêt, ils prirent la direction de la Chaine de Felikon.

_ « Je me demande quelle piste ils vont suivre, Faf’ » Dit-il pensivement.
_ « Je ne sais pas. On verra quand on l’apprendra. En ce qui me concerne, le Drachjäger m’a irrité. Parler de Génocide quand on traque les Dragons pour les exterminer, c’est un comble. J’aimerai lui faire comprendre à quel point d’ailleurs. Je pourrais plaider la légitime défense » Répondit Fafnir.
_ « Ne t’énerves pas ainsi. Ce n’est plus de ton âge. Si nous pouvons éviter de tuer une nouvelle Unité de Dragonnier, cela aiderait notre cause. Je pense que le fait que 7 Unités aient disparu dans d’étranges circonstances a déjà trop nuit à notre discrétion. Et éveillé trop de soupçons de la part des Oracles»
_ « Nous n’aurions pas à faire ça si ces rejetons de l’enfer n’essayaient pas de nous tuer tous. Ils arrivent après, et cherchent à prendre notre place. Vas-tu te laisser faire, Nídhögg? J’espère que nos frères sont moins débonnaires que toi. On dirait un lâche»

Fafnir était irrité à juste titre. Les Dragons existaient depuis des milliers d’années avant les Hommes. Ceux-ci étaient fragiles, pourchassés par de nombreux prédateurs. Mais les Dragons leur ont fourni le feu pour se protéger. Ils les avaient observés se développer, évoluer, pour au final devenir leur principale menace.

_ « S’il faut agir, je n’hésiterai pas. Mais n’en as-tu pas assez de te battre ? Repenses aux premiers jours. Sans les hommes. La tranquillité et la liberté. Puis ils vinrent avec le fer, le feu et le sel. On ne sait d’ailleurs toujours pas comment les Oracles ont découvert cela… »
_ « Nos cousins brûlés vifs. Ils ont fait quelques expériences avant de tous les tuer. Les U’b’Onnims ne pouvaient pas respirer dans l’océan. Une simple déduction… Mais ce n’est pas le sujet. S’ils découvrent quelque chose, il nous faudra agir. Les Anciens ont décidé que notre rôle était de cacher le fait que nous existions toujours. Mais je n’apprécie pas de ne devoir punir ces insectes qu’en cas de défense »
_ « Ce que je veux dire, c’est que grâce aux sacrifices de quelques-uns, des milliers peuvent vivre en toute liberté. Et cela en soit est récompense suffisante pour moi » Philosopha t’il.
_ « Peu importe. Quand le moment sera venu, je me chargerai de Lerne ! »

Pendant une demi-journée, Fafnir ne parla plus, perdu dans ses pensées. Les Dragons n’avaient pas la même perception du temps que les humains. Quand on peut vivre plusieurs dizaines de siècles, que sont quelques jours après tout. Lui-même repensa à la réussite de leur plan, jusqu’à ce que Melgirand Eli’Albakrine n’éveille la curiosité des Oracles quant à la disparition des Dragons. Après avoir compris l’origine des U’b’Onnims, ils avaient créé l’Ordre de Filvhanduir pour traquer leur espèce jusqu’à l’extinction. 4 Unités de Dragonniers avaient trouvés d’autres cousins, des évolutions parallèles. Les Vouivres, les Komodos, les Squames, les Varans. Certains périrent avant que les Dragonniers ne puissent être arrêtés. 3 avaient eu des soupçons sur les Dragons comme Fafnir et lui.
Quand la nuit ne tarda pas à tomber, ils montèrent leur camp, allumant un feu, préparant à manger. Alor que le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes de la Chaine, Des branches craquèrent autour d’eux, des feuilles bruissant alors qu’elles se trouvaient éjectées de leur position. Ils réagirent immédiatement, se levant et se collant dos à dos. Des Guivriers se mirent en cercle autour d’eux, les lances pointant vers leur poitrine. Ils étaient cernés. Les officiers, derrière les lanciers, tenaient leur main prête sur le manche de leurs épées.

_ « Voici donc la fameuse première génération. Je me doutais que nous ne serions pas seul dans notre périple » dit Lerne en s’avançant entre les lanciers. Les deux Dragons lui firent face. Les Drachjäger n’étaient pas à prendre à la légère…
_ « Nous aurions dû y penser plus tôt. Certains Dragon de votre âge n’ont jamais été tués par nos soins. Ils devaient donc être toujours vivants, vu que les évolutions observées chez vos confrères découverts étaient définitives. Mais ces yeux rouges, ces visages anguleux, cette peau semblable à du cuir par endroit… Je présume que vos ongles pourraient déchiqueter ma gorge en un instant ? »
Fafnir grogna de son côté. Il murmura à son oreille
_ « Tu te souviens ce qu’on a décidé à son propos ? Je crois que nous n’avons plus le choix… »
_ « Je le pense aussi. Mais à deux, nous ne nous en sortirons peut-être pas… »
_ « C’est la seule chose qui nous reste donc à faire »

Ils se lancèrent en avant, sortant lames ou griffes, à l’assaut du Drachjäger qui sourit en les voyant attaquer. Il sauta sur le côté et dégaina en une fraction de seconde, levant son épée avant de l’abaisser sur le cou sans défense de Fafnir. Ce dernier esquiva au dernier moment, utilisant la puissance phénoménale de ses jambes pour se propulser en un instant derrière la barrière de soldats.

Nídhögg se retourna pour faire faire au chevalier et s’arrêta en voyant Lerne de près, éclairé par le feu qui brûlait au milieu du champ de bataille. Un œil rouge lui faisait face. Les traits de son visages étaient carrés et fins. On aurait dit…

_ « Ha haha j’aime ce regard ! Quoi de mieux pour lutter contre les Dragons qu’un autre Dragon ? Votre sang court dans mes veines, ainsi que celles de Leviath et Yamata, les deux autres Drachjäger. Les Oracles ont jugé bon de nous doter de vos capacités. Jörmungand n’a pas été une proie facile, pour sûr. Mais la 7ème Unité a péri pour ça. Le serpent de Midgard nous a raconté pas mal de choses. C’est la raison de notre présence ici. Les reptiles ont mordu à l’hameçon » annonça Lerne dans un sourire radieux. Ils avaient donc osés. Jörmungand était aux mains de l’ennemi. Ou alors mort, tué par l’orgueil sans fin des humains.
_ « Du sang de Dragon avec celui des humains ? Et vous vous croyez meilleurs que nous, Drachjäger ? Haha ne me faites pas rire » dit Fafnir, la peau de son corps se déchirant, révélant des écailles d’un brun tacheté de noir en dessous. Les membres s’allongèrent, des ailes crûrent dans son dos et son visage s’affina et s’allongea, des cornes apparaissant sur son crâne.
_ « Tu connais les risques, Faf’ » annonça Nídhögg, inquiet
_ « Oui mais nous devons les exterminer. Et de toute façon je n’en pouvais plus de cette soi-disant carapace. Laisse-moi Lerne et laisse les sous-fifres à la gloire de Shenron»

Il se propulsa en l’air grâce à ses gracieuses ailes, surplombant le camp. Il ouvrit la gueule et cracha un feu d’une chaleur inouïe, brûlant indifféremment arbre, terre, pierre ou soldats. Les Wyverns et les Guivriers s’écartèrent à toute vitesse, tandis que Lerne et Nídhögg restèrent à leur place, attendant le moment propice. Quand le feu toucha le sol, Nídhögg, toujours « humain », se jeta sur le reste des troupes tandis que Lerne sauta en l’air pour attaquer Fafnir, les deux protagonistes ne ressentant pas la chaleur.
Les Wyverns et les Guivriers s’étaient reformés, prêt à parer l’assaut du Dragon. Armes hautes, dégainées et heaumes sur leur tête. Nídhögg dégaina alors sa propre épée de derrière son dos. Une longue lame fine et irrégulière sur un manche ouvragée. Cette épée ne possédait pas de garde. Elle ressemblait à un enchevêtrement de différents morceaux de lame courbées et acérées. Les soldats firent un pas en arrière en la voyant.

_ « Je vois que vous reconnaissez cette épée… Shenronszähne, l’héritage du premier Dragon. Elle est faite de ses dents. Ne vous inquiétez pas, vous ne souffrirez pas » dit Nídhögg en s’avançant. Il tourna la tête et vit Fafnir, toujours en train de voler, à plusieurs centaines de mètre de là.
_ « Vous ne comprendrez donc jamais. Nous sommes la première génération. Nous ne sommes pas comme nos fils ou nos cousins. Je dois reconnaitre que nous avons été surpris que vous ayez eu Jörmungand, même avec une Unité complète de Dragonniers. Mais là, s’attaquer à deux Dragons avec comme seul atout un peu de sang de Dragon… C’est simplement suicidaire. Maintenant… Il est temps d’en finir !» Finit-il en criant.
Fafnir s’en sortait bien, esquivant toutes les attaques du Drachjäger. Mais ce dernier parvenait tout aussi facilement à esquiver le Dragon, même dans les airs. Le Dragon se mit alors à chanter une mélopée douce et grave, résonnant tout autour d’eux. Nídhögg chantait lui aussi en chœur. Ils récitèrent alors un chant funèbre.
_ « Oh, Shenron, Père des Cieux. Que ta sagesse nous guide à travers les Ages. Ceux qui se présentent devant nous ont rompu le pacte de Prométhée. Ton Châtiment tombera sur eux. Qu’ils périssent par tes crocs, qu’ils meurent sous ton regard. Tu es le témoin de la Justice.» Entonnèrent-il ensemble.

Une étrange clarté nimba la clairière tandis que Shenronszähne dessina un cercle quand Nídhögg coupa horizontalement le front ennemi. Fafnir brilla d’une éblouissante lumière blanche qui semblait se concentrer en lui. Une vague de ce qui semblait être de la lave liquide fondit sur Lerne, pendant que tout fut tranché en deux à 200 mètres autour du reste des soldats.
Quand la lumière revint à la normale, Fafnir et Nídhögg se tenait au milieu des cadavres. De Lerne il ne restait aucune trace.
_ « Nous sommes issus du Soleil et du Ciel. Des créatures terrestres ne peuvent nous exterminer aussi facilement. Allons-y Fafnir, il faut en finir une bonne fois pour toute. Deux autres Drachjäger nous attendent. Et je pense que Shenron voudra goûter à leur chair » dit Nídhögg en repositionnant l’épée dans les sangles sur son dos. Ils s’en allèrent, laissant derrière eux sang et cendres. La première génération s’en allait enfin en guerre contre Filvhanduir…

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