Joute 31
Texte 3 : Envol
Le 30/08/2012 par Pin'shae non favori



« Mais t’avais dit que tu m’achèterais un jeuuuuu…
- Un jouet, chéri, j’ai dit un jouet » répliqua le père avec un sourire en coin, en poussant la porte de la boutique.

Le jeune garçon se renfrogna. Un jouet, ça ne marcherait pas sur sa Ludic’Box ni sur sa Divinity portable, il en était sûr. Quelque part, Joffrey sentait bien qu’il s’était fait avoir. Il avait promis de se tenir tranquille pendant les courses hebdomadaires en l’échange de quoi papa lui offrirait quelque chose sur le chemin du retour. La prochaine fois, il lui ferait préciser la nature du cadeau AVANT, car il semblait désormais évident qu’il ne trouverait pas de jeu vidéo dans l’échoppe en question.

Déjà, lorsque son père avait pris la direction de la vieille ville au lieu de couper à travers l’immense parking du complexe commercial, en direction du MicroZone le plus proche, cela lui avait semblé louche. Papa s’était ensuite garé dans une rue pavée, bordée de maisons à colombages, comme celles que mamie aimait tellement peindre depuis qu’elle était en maison de retraite. Une rue pour vieux, quoi.
Après quelques pas - et de nombreux soupirs de Joffrey - le père et le fils s’étaient arrêtés devant un minuscule magasin, coincé entre les boutiques d’un marchand de porcelaine et d’un chausseur pour dames. S’il était passé seul devant la devanture, le garçonnet n’aurait pas deviné que la vitrine obscure dissimulait un magasin de jouets. Une enseigne de bois peint, représentant une créature ailée, se balançait doucement au dessus de la porte et annonçait « Dragons et Merveilles », un nom somme toute assez peu explicite.

Une clochette de cuivre tinta lorsqu’ils franchirent le seuil. L’intérieur de la boutique était étonnement clair : de doux rayons de soleil obliques pénétraient à travers le quadrillage de boiseries qui formaient la vitrine. La pièce, de dimensions modestes, semblait saturée d’étagères et de présentoirs. Un petit homme aux cheveux blancs sortit d’une arrière salle et saluant les nouveaux venus, vint se placer devant son comptoir. Son visage couvert de rides était celui d’un très vieil homme qui avait beaucoup souri, mais ses yeux noirs et vifs semblaient démentir cet âge avancé.

« Soyez les bienvenus ! Oh. Attends jeune homme, je te connais… Nicolas, n’est ce pas ? »
Papa sourit de toutes ses dents. Lui non plus n’avait pas oublié sa dernière visite au vieux marchand, et pourtant elle ne datait pas d’hier.

En tous cas, pas l’ombre d’un jeu vidéo dans le magasin et ce vieux machin devait même en ignorer l’existence, songea Joffrey, de plus en plus maussade. Pendant que son père discutait avec le marchand, le garçon parcourut du regard les présentoirs de la boutique. Le mur de droite exposait des boites de jeux de société aux noms tarabiscotés. Joffrey ricana. Il avait passé l’âge de jouer aux petits chevaux depuis longtemps et ce genre de jeu réclamait d’inviter des copains, copains qui ficheraient de lui s’il leur proposait autre chose qu’une partie multi-joueurs de Maxikill Tournament 3 ! Hors de question de se taper l’affiche avec un plateau de jeu, des pions et des dés. Ca c’était bon au vingtième siècle - et encore…

A l’autre bout de l’échoppe, la conversation allait bon train entre le marchand de jouet et son ancien client.
« Alors qu’est ce qui t’amène ? Ton fiston, sans doute… Pourtant il me semble bien âgé. N’a-t-il pas déjà découvert…
- Hélas non, soupira papa, je crois que sa mère et moi avons été trop faibles. On a bien essayé avec des livres, mais ça n’a pas marché. « L’île au trésor » c’est « périmé ». Les bouquins de Roald Dahl c’est « débile ». Les comics c’est mieux en film. Même Harry Potter c’est « bon pour les filles » !
- Ne te blâme pas, c’est le monde qui évolue ainsi, répondit le marchand, compatissant. J’espère juste qu’il n’est pas trop tard pour lui. » poursuivit-il en glissant un regard lourd à Joffrey.

Celui-ci venait de passer en revue le rayon des panoplies. Des épées et boucliers en bois, des tiares de princesse, un costume de sheriff, et même une armure en plastique doré rangée dans un étrange coffre cubique au relief évoquant un équidé portant un arc… Qui voudrait porter un truc pareil ? Et même pas le moindre flingue. Craignos quoi.
Soudain, quelque chose attira l’attention de Joffrey. Quelque chose qui ressemblait à un cri. A la fois strident et rauque, ce bruit semblait être celui d’une voix puissante, mais tellement atténuée ou tellement lointaine qu’on l’entendait à peine. Si faible que pouvait être ce cri, on y distinguait toutefois un mélange de majesté et de désespoir.
Intrigué, Joffrey se mit à la recherche de l’origine de ce son, contournant distraitement un présentoir de figurines. Il jeta un regard par-dessus son épaule, en direction du comptoir, mais ni le marchand ni son père ne semblaient avoir entendu, trop absorbés par leur conversation.

« Allons, hauts les cœurs, tu as sans doute réagi à temps, reprit le vieux commerçant. Et toi ? te souviens tu de ta Rencontre ? Si j’ai bonne mémoire c’était un cheval…
- Oh, vous vous souvenez d’Éclair ? dit le père, sa voix s’étranglant légèrement.
- Bien sûr ! Un cheval à bascule, blanc, avec des grelots suspendus aux rênes… Je me souviens de chaque enfant qui a fait sa Rencontre dans cette boutique. Évidemment, cela ne concerne pas tous les enfants, et cette aptitude se rencontre de moins en moins aujourd’hui. »

Joffrey tendit l’oreille et se concentra pour ne plus être gêné par la discussion des adultes. Se retournant vers la source du bruit, il heurta maladroitement l’étagère des figurines. L’une d’entre elles tomba sur le sol en tommettes de la boutique. ll grogna. Sa maladresse lui avait valu de perdre la trace de cette voix étrange. Se baissant pour ramasser le petit dragon à deux têtes, il fut saisi par les détails peints sur l’animal. Les écailles dorées semblaient luire d’un éclat presque métallique. Une selle qui paraissait en véritable cuir, réaliste jusqu’aux craquelures dues à l’usure , se nichait entre la nuque et les ailes de l’animal. Celles-ci paraissaient presque diaphanes et en regardant plus bas on aurait dit que les flancs rebondis de la bête se gonflaient à intervalles réguliers. Allons bon ! Ce n’était qu’un jouet ! Joffrey secoua la tête et entendit la conversation reprendre.

« J’espère qu’il fera un bon choix, soupira papa.
- Rappelle toi, reprit le marchand, ses yeux noirs pétillants de malice, c’est le jouet qui choisit son enfant, pas l’inverse…
- Oui, c’est vrai. D’ailleurs, ça avait été mouvementé, avec Éclair. Ça va, Joff ?appela le père, soudain inquiet. Je ne vois plus ce sacré gamin !

- Euh, ouais, t’inquiète pas ! » répondit l’enfant, le souffle court. Il tendit la main vers le dragon, afin de le replacer sur le présentoir.

L’instant d’après il hurlait.
Son cri se mêlait à la voix qu’il avait entendue dans la boutique. Sauf qu’il n’était plus dans la boutique mais en plein ciel. Sur le dos d’un dragon bicéphale. L’animal poussait un hurlement déchirant qui semblait se teinter à présent de douleur. Le hurlement de Joffrey, lui, se teintait surtout de terreur.

« Où… où… suis-je ? parvint-il à articuler, se cramponnant au pommeau de la selle, cette fois-ci bien réelle.
- Sur mon dos je crois. Comme si j’avais besoin de ça dans mon état. Ce qui est certain c’est que tu es comme nous, dans une belle galère! lui répondit une voix profonde et bourrue.
- Allons, inutile de l’effrayer encore plus. Ne vois tu pas que nous avons trouvé notre dragonnier ? reprit une voix tout aussi caverneuse, bien que plus aimable. Nous sommes dans le ciel, au dessus du royaume d’Aerie, territoire des dragons. »

Sonné, Joffrey mit du temps à réaliser d’où venaient les voix. Alors qu’il sentait le souffle de puissants battements d’ailes dans son dos, loin devant lui, à l’extrémité de deux longs cous dorés et épineux, les deux têtes du dragon venaient de s’adresser à lui. Et ils l’avaient appelé « dragonnier ».

« Mais qu’est ce que je fais là ? gémit le garçon.
- Pour l’instant pas grand-chose d’utile, bougonna la tête de droite. Nous n’avons pas le temps d’écouter tes jérémiades en pleine attaque de harpies, vois tu!
- Des harpies ? C’est quoi ? questionna Joffrey, les dents serrées.
- Derrière nous… répondit brièvement la tête de gauche »

Se retournant, Joffrey sentit le vent lui plaquer les cheveux sur le front et ainsi prit la mesure de la vitesse extraordinaire à laquelle il voyageait. Ainsi que du vide vertigineux sous sa monture. Nauséeux, il se sentit défaillir. Puis son regard s’arrêta sur une horde de créatures ailées, ressemblant à des femmes hideuses avec des serres qui leur tenaient lieu de mains. Légèrement en surplomb du dragon, elles semblaient prêtes à donner l’assaut. Terrifié, l’enfant détourna le regard et remarqua que l’animal qu’il chevauchait portait de nombreuses traces d’attaques précédentes. Certaines saignaient, et l’une, sur le flanc gauche, avait l’air plus sérieuse que les autres.

« Comment on va faire pour s’en sortir ? Tu es blessé et… et il en vient de partout ! s’exclama Joffrey, constatant soudain qu’un deuxième groupe de harpies avait surgi d’un nuage, droit devant.
- C’est à toi de nous le dire, dragonnier, reprit avec calme la voix de gauche.
- Tu vois bien que ce garçon ne sait pas s’En servir. Elles sont trop nombreuses. On est fichus ! grogna celle de droite.
- Allons, laisse lui le temps… répondit la voix aimable.
- On a des ennuis et tu me parles de temps ! rugit la seconde tête.
- Dragonnier, je crains que mon camarade n’aie raison, soupira la première. Tu vas devoir nous indiquer que faire, et vite. Sers t’En.»

S’en servir ? Se servir de quoi exactement ? Pas de manette de jeu à l’horizon et c’était bien dommage. Là il aurait su quoi faire ! XXBAY et elles auraient moins fait les malines…
Joffrey, paniqué, s’aperçut que les harpies avaient à présent encerclé le dragon doré. Plus moyen de faire demi tour, ni d’avancer, ni même de reculer. Hésitant, il saisit les rênes et cria : « On plonge ! »

Son cœur sembla s’arrêter et bondir à la fois follement dans sa poitrine, tant le piqué de sa monture ressemblait à une chute vertigineuse. Le sol s’approchait vite, bien trop vite. Serrant ses jambes de toutes ses forces contre la selle, l’enfant tira d’un coup sec sur les rênes, imposant au dragon un rétablissement rapide et salutaire. Pour quelques secondes de plus, la créature s’empalait sur la cime des arbres du royaume d’Aerie…

« Ahah ! Tu vois qu’il commence à s’En servir ! C’est bien lui, notre dragonnier ! triompha la tête de gauche.
- Tu as peut être raison en fin de compte, répliqua la tête ronchonnante. Mais c’est encore trop peu. Il doit nous En montrer plus s’il veut qu’on s’en sorte ! Les harpies ne tarderont pas à revenir à la charge.
- Mais de quoi parlez-vous, à la fin ? De quoi dois je me servir ? demanda Joffrey.
- De ton Imagination, pardi ! Attention, elles arrivent !»

Un concert de cris stridents transperça l’atmosphère. Les harpies semblaient furieuses et surtout deux fois plus nombreuses qu’avant le grand plongeon. Cette fois –ci, coincé au ras du sol, le dragon n’avait aucune chance d’échapper à l’attaque piquée des harpies.

« Il faut faire face, cria le garçon ! Pourquoi vous n’utiliseriez pas votre souffle de feu ?
- Ah bon, on sait faire ça ? demanda la tête de droite, sincèrement surprise.
- Ben, je l’espère… hésita Joffrey
- C’est toi qui décide, reprit la voix de gauche, encourageante, c’est ton Imagination, pas la nôtre…
- Alors… Feu ! »

Sur l’ordre de l’enfant, les deux têtes se levèrent simultanément et crachèrent une gerbe de flammes si puissante qu’elle roussit les plumes des premières harpies. Certaines s’écrasèrent en hurlant, privées de leurs ailes, tandis que les autres s’enfuirent dans la plus grande anarchie.
Joffrey entama un cri de victoire, mais le vol de sa monture devint soudain chaotique. L’épuisement de la bataille et les nombreuses blessures avaient eu raison de son endurance et la bête se posa lourdement dans une clairière. Joffrey, affolé, sauta de sa selle et s’approcha des deux têtes.

« Tu as réussi mon gars. Je n’aurais pas parié là-dessus… Maintenant, si tu veux rentrer chez toi, tu dois nous nommer… lui souffla la tête bourrue, les paupières mi-closes.
- Courage, dragon, on va te soigner, quand on sera rentré à la maison, dit l’enfant, le cœur battant la chamade… Et après, on reviendra leur flanquer une bonne raclée ! »
Couché sur le cou du dragon, caressant d’une main les écailles lisses et tièdes, l’enfant ferma les yeux et murmura quelque chose de presque inaudible…

Debout dans le magasin de jouets, Joffrey regardait, hébété, le dragon en plastique qu’il tenait au creux de sa main. Un nouveau monde s’offrait à lui.
Il sursauta lorsque quelqu’un lui posa la main sur l’épaule.
« J’ai choisi, papa. » dit-il en souriant. Le vieux monsieur échangea un regard complice avec son père, puis avec l’enfant.

Puis, rougissant, Joffrey ajouta :
« Papa, je sais bien qu’on avait dit UN jouet… mais… je peux prendre aussi la harpie ? Thal-Rok et moi on a une revanche à prendre… »

La Pierre de Tear sur Facebook La Pierre de Tear sur Tweeter
La Boutique Pierre de Tear
Notre Boutique sur Amazon
La Pierre vous recommande
Joute 41 : les résultats
Venez féliciter les jouteurs !
Le joyau de Liana, par Aramina
Texte vainqueur de la joute 41 !
Lexique des anciens et nouveaux termes français
Petite aide à la compréhension de l'encyclopédie
La Newsletter Pierre de Tear
Abonnez vous à la newsletter pour recevoir les nouvelles de la Roue du Temps en exclusivité !