Joute 31
Texte 5 : Le dragon et la fée
Le 30/08/2012 par Marionne non favori



Comme tous les soirs, Emmie se couche au coin du feu avec son compagnon afin de passer la nuit. Emmie est une jeune et jolie fée, aux cheveux si blonds qu’ils en sont presque blancs, aux reflets argentés lorsque le soleil vient les baigner de ses rayons. Ses ailes sont assorties à sa chevelure, aux différentes nuances de blanc et d’argent. Son compagnon, Tristan, était un beau jeune homme avant que la malédiction ne s’abatte sur lui. Un grand jeune humain en apparence, brun aux yeux noisette, mais quelque chose de particulier le différencie des autres hommes : le sang des dragons coule dans ses veines comme dans celles de tous les mâles de la famille. Malheureusement, un de ses ancêtres a abusé de ses merveilleux pouvoirs, et une malédiction a alors été jetée sur la famille condamnant le dernier représentant mâle à demeurer, tout au long de sa vie, sous sa forme reptilienne. Emmie et Tristan se connaissent depuis sept ans au début de l’histoire que je vous conte. Ce fut un vrai coup de foudre entre ces deux là, et Tristan avait alors sa forme humaine. Mais la mort prématurée de son père a eu pour conséquence de le figer à jamais en dragon. N’ayant que des sœurs, il était en effet le dernier représentant mâle de sa famille. C’était il y a trois ans. La relation entre les deux jeunes amoureux était déjà porteuse de difficultés, le peuple des fées étant très sectaire, Emmie avait été à l’encontre de ses parents pour pouvoir vivre son amour avec Tristan, en quittant sa forêt natale et protectrice, et jusqu’à sa propre famille. Emmie n’a jamais regretté son choix, même à cette époque quand son compagnon était dragon. Fascinée par toutes les merveilles de cette prestigieuse race, elle restait éperdument amoureuse de Tristan. Le dragon était de taille moyenne, du moins de ce que je peux en juger pour un tel être. Il avait des écailles noires et rouges scintillantes, de fines ailes aux mêmes teintes, et des yeux cuivrés avec leur pupille verticale, particularité reptilienne. Cette somptueuse créature contrastait avec le blanc immaculé de la jeune et menue fée. Malgré la métamorphose de Tristan, les deux jeunes gens pouvaient toujours communiquer par la pensée. Héritage du peuple fée pour elle, et héritage de la race des dragons pour lui.
Emmie se contentait de cette vie. Mais il en était différemment pour Tristan. Obsédé par cette malédiction qui le frappait par le fait des erreurs de ses ancêtres, il ne supportait plus l’idée de ne pas pouvoir serrer sa chère et tendre dans de simples bras humains. Et enfin et surtout, il était tourmenté de ne pas être capable d’offrir à Emmie les enfants dont elle rêvait tant, même si elle ne lui en avait jamais soufflé mot.
Il existait pourtant une issue à cette situation, mais Emmie avait toujours été contre. Pour lever la malédiction, Tristan n’avait d’autre choix que de partir à la recherche de l’être à l’origine de la formule. Cette personne était une sorcière, habitant une grotte au bout du monde, au-delà des montagnes blanches. Cette dernière, autrefois alliée des sages, avait alors créé cette malédiction à leur demande après la déception causée par l’arrière-arrière grand-père de Tristan. Celui-ci avait abusé de ses pouvoirs de dragon en avilissant un village tout entier, le soumettant complètement à ses ordres en y faisant régner la terreur absolue. Ainsi, il vivait dans un univers de luxe, sans avoir besoin de chasser pour se nourrir, et ne faisant que se reposer. En outre, plusieurs humains étaient à ses petits soins pour subvenir à ses moindres désirs, lui lustrer les écailles, et l’abreuver de compliments que la race des sauriens aime tant. Et tout cela en amassant un trésor d’or et de joyaux qu’il ne se lassait pas d’admirer. Il envoyait les humais dans de périlleuses missions pour agrandir son trésor… de nombreux villageois ne revinrent jamais de ces missions : ont-ils péri ou ont-ils fui ? Lorsque les sages eurent vent de cette terrible situation, ils décidèrent de punir le dragon. Les dragons devaient donner une image de grandeur, de beauté, de pouvoir et de respect, et non inspirer la peur.
Les sages ont presque tous disparu depuis que cette malédiction a été jetée mais nul ne sait ce qu’il est advenu d’eux. Par contre, les ouïe-dires laissaient à penser que la sorcière, quant à elle, demeurait toujours dans sa grotte. Si Tristan pouvait alors parvenir jusqu’à elle, s’il pouvait la convaincre qu’il n’est pas vil comme son ancêtre, peut-être le libérait-elle de l’emprise du malheur qui le frappait. Mais Emmie trouvait qu’il y avait beaucoup trop d’inconnues et de dangers dans cette option. Elle ne supportait pas l’idée de le perdre à tout jamais…
Trois années étaient passées depuis la transformation du jeune homme; trois années à ressasser le passé. Sa décision était maintenant prise. Il n’eut pas le courage d’en parler à sa jeune compagne, de peur de lui briser le cœur, et de s’engager dans une discussion aussi longue que douloureuse, alors qu’il en connaissait l’issue. Il partirait au cœur de la nuit, lorsqu’Emmie serait dans un sommeil profond. Il avait étudié les cartes pour mémoriser le chemin jusqu’à la sorcière. Au moins, le trajet de l’aller ne devait pas être trop long, ses puissantes ailes de dragon le porteraient jusque là, et il pourrait chasser en cours de route. Après, le plus difficile serait de dénicher la cache de la sorcière, de lui parler. Cette partie s’avérait très périlleuse, personne ne connaissant réellement cette vieille dame, au caractère légendaire si lunatique. Enfin, s’il parvenait à la persuader, il lui faudrait faire le chemin retour avec ses moyens humains : une longue route, aux conditions climatiques difficiles, et sans réserve de nourriture. Beaucoup de mystères attendaient Tristan dans son périple.
La journée était finie, Tristan et Emmie s’étaient retirés dans leur caverne au creux de la colline, en amont d’un petit village paisible. Emmie était très mélancolique ce soir là. Tristan ne sut jamais si elle savait ce qui l’attendait dès le lendemain ; ses dons de prémonition de fée avaient dû la mettre en garde contre un malheur à venir. Mais dans tous les cas, elle n’en dit rien. Emmie s’endormit comme tous les soirs, pressée contre le flanc de son tendre compagnon. Une fois la jeune femme profondément endormie, Tristan partit sans un bruit au milieu de la nuit. C’était une belle nuit, la lune était presque pleine, éclairant le monde de sa douce lumière. Tristan fila vers l’est, se repérant aux étoiles. Un villageois qui ne dormait pas à ce moment là, vit le vol de dragon mais il se dit qu’il partait chasser, jamais il n’imaginait qu’il pouvait délaisser sa si belle et si gentille compagne fée…
Au petit matin, Emmie se réveilla doucement. Elle constata qu’elle était seule, et elle sut qu’elle le serait pour longtemps. Elle pleura toutes les larmes de son corps, ne pouvant admettre que Tristan avait finalement décidé de tenter sa chance. Elle savait que c’était en partie pour elle qu’il faisait cela, mais elle en avait pourtant le cœur meurtri. Qu’allait-elle faire ?
Elle ne voulait pas se résigner à retourner parmi les siens, ce serait admettre qu’ils avaient eu en partie raison. Par ailleurs, Tristan était l’homme de sa vie, et si elle retournait parmi son peuple, elle serait forcée de prendre un compagnon fée. Elle décida de rester ici, auprès du village. Elle était aimée de ses habitants, elle aidait la guérisseuse et la sage femme, et beaucoup de villageois se tournait vers elle pour obtenir des conseils, la sagesse des fées étant chose universellement reconnue. Se frotter à ces nombreux souvenirs tous les jours en restant dans la caverne ne serait pas facile, mais telle était sa place selon elle. Et de plus, Tristan la retrouverait-elle si elle quittait la caverne? Car oui, Emmie ne vivait que dans l’espoir de voir un jour réapparaître son âme sœur. Se pouvait-il que la vie leur offre une seconde chance ?
Après plusieurs jours à se morfondre seule dans sa caverne, Emmie se dirigea vers le village afin de voir s’ils avaient besoin d’elle. Personne n’osa demander où était passé son fabuleux compagnon dragon… la tristesse se lisant sur les traits de la jeune fée suffisait comme réponse. En effet, le visage de la jeune femme était éteint, même la brillance de ses cheveux avait disparu, et ses ailes étaient elles aussi ternies. Les villageois partagèrent la peine de la jeune fée, tellement ils l’adoraient. Ils redoublèrent d’effort pour l’occuper, la faisant passer beaucoup de temps parmi eux, ceci comblait de joie les enfants qui n’en revenaient pas de jouer avec un être si merveilleux. Emmie était la seule fée à être s’aventurer dans cette partie du monde. Les villages voisins traitaient parfois de menteurs leurs semblables lorsqu’ils relataient qu’une jeune et jolie fée partageait leur quotidien.
Plusieurs années passèrent ainsi, sans atténuer la tristesse apparente d’Emmie, et sans lui rendre son éclat blanc et argenté propre à ses traits de fée. Chaque soir, elle voletait jusqu’à sa caverne, refusant les nombreuses propositions de gîtes des villageois. Les plus jeunes enfants qui n’avaient jamais vu Tristan ne croyaient pas vraiment en l’existence des dragons puisqu’ils n’avaient jamais été témoins d’un de leurs merveilleux vols. Le fait de côtoyer une fée devrait les rendre plus cléments à croire en la réalité de cette race, cependant, Emmie était toujours le seul et unique être non humain dans leur vie. Certains jeunes allaient même jusqu’à remettre en cause l’existence d’un peuple entier composé de fées. Emmie ne répondant jamais à ce genre de questions, cela ne faisait que les conforter dans leurs doutes. Elle ne s’étendait en effet jamais sur ces sujets car cela lui faisait trop mal. Trop de peine à se rappeler sa famille perdue, et surtout trop de douleur à songer à son amour envolé…
Tant d’années de solitude… Que pouvait-il être devenu ? Devait-elle continuer à espérer, ou son amour était-il perdu à tout jamais?
Après douze années, Emmie se réveilla étrangement de bonne humeur. Elle se sentait apaisée, en paix avec elle-même. Au village, les habitants furent tout aussi surpris du changement opéré chez leur amie. Elle avait regagné son éclat argenté, ses longs cheveux attrapaient les rayons du soleil et les reflétaient, ses ailes étaient redevenues scintillantes, et dans ses yeux ne se lisait plus cette profonde tristesse à laquelle ils s’étaient malgré tout habitués. Emmie se dit que peut-être elle avait fait son deuil, que douze années avaient été nécessaires pour tourner la page. Les fées ayant une vie bien plus longue que les humains, elle avait encore de nombreuses décennies devant elle. Les villageois ne se posèrent pas tant de questions, ils étaient simplement heureux de retrouver leur amie dans toute sa forme et toute sa splendeur. La journée se passa dans la joie, c’était un beau jour de printemps, au climat doux, avec une nature pleine de couleurs et baignée de senteurs de saison. Les enfants étaient encore plus émerveillés qu’à l’accoutumée devant la beauté rayonnante d’Emmie.
Lorsque le soleil commença à décliner, étirant de plus en plus les ombres sur le sol, l’activité du village retomba. Les soirées et les nuits étaient encore fraiches en ce début de printemps, chacun se préparait à rentrer dans la lumière et la chaleur de chez soi. Une personne au loin aperçut le village au détour d’un chemin. La vue de ce bourg familier lui réchauffa le cœur, signe promettant la fin proche de son périple. Un périple de douze ans. Tristan était enfin de retour chez lui.
Il força l’allure, la joie lui redonnant des forces alors que son corps était au bout de ses réserves, fatigué par une très longue marche. Lorsqu’il arriva aux premières maisons du village, la nuit avait déjà tout englouti. Il se dépêcha de traverser le bourg, très discrètement afin de ne pas attirer l’attention, de peur que la curiosité d’un des habitants ne retarde les retrouvailles qu’il attendait depuis si longtemps. Enfin, il arriva au pied de la colline, il pouvait voir la lumière danser au rythme des flammes témoignant que quelqu’un se trouvait bien dans sa caverne. Son cœur battait fort dans sa poitrine. Il gravit la pente de la colline, et se retrouva enfin sur le seuil de la caverne. Au coin du feu, il vit sa belle endormie dans une couverture. Il s’approcha doucement d’Emmie, ses mains tremblaient d’émotion tant il avait imaginé ce moment. Il la prit dans ses bras, tournant le visage de la jeune femme vers lui. Emmie se réveilla alors. Elle crut d’abord qu’elle était encore endormie, en train de rêver, mais le rire de Tristan finit par la convaincre que c’était bien la réalité : une douce réalité ! Les larmes lui montèrent aux yeux et elle rendit alors à Tristan son étreinte. Ils passèrent la nuit ainsi, lovés au coin du feu, n’osant parler de peur de rompre le charme de l’instant.
Au petit matin, Tristan raconta son histoire à Emmie. Il avait mis presque deux années à se rendre au bout du monde, mais c’est surtout dénicher la grotte de la sorcière qui lui prît le plus de temps. Sept longues années lui furent nécessaires pour convaincre la vieille magicienne de lever la malédiction : il dût vivre à ses côtés pendant tout ce temps, lui raconter sa propre histoire, lui prouver la pureté de son âme. Enfin elle décida d’annuler la malédiction, redonnant sa forme humaine à Tristan, définitivement. En effet, c’était la condition qu’il devait accepter pour qu’elle prononce la bonne formule : il devait renoncer à tout jamais à la forme de dragon et à tous les merveilleux dons de la race. Tristan se plia très facilement à cette requête car pour lui la seule et unique merveille existant à ses yeux était l’amour d’Emmie. Une fois la malédiction levée, Tristan mit presqu’une année à se réapproprier sa forme humaine, reprendre le contrôle de son corps, se remettre à parler. Il n’avait dorénavant plus que ses facultés humaines pour entreprendre le voyage de retour et devait prendre le temps de se préparer au risque de ne pas y survivre. Enfin prêt, il quitta la grotte de la sorcière pour rejoindre sa caverne. Le retour fut très difficile de par le nombre de lieues à parcourir et de par les nombreux obstacles à franchir.
Il avait passé douze années loin de sa belle fée. Le changement opéré chez Emmie devait finalement être dû à son don de prémonition; au fond de son être, elle devait sentir que Tristan n’était plus très loin. Les villageois furent heureux de retrouver le Tristan dont ils se rappelaient: un grand jeune homme brun aux yeux noisette. Image fidèle au souvenir qu’ils avaient de lui, un souvenir datant de quinze ans. Les plus jeunes furent déçus car jamais ils ne connaitraient Tristan sous sa forme de dragon mais ils aimaient tant leur amie fée qu’ils acceptèrent néanmoins le jeune homme.
Et voilà comment mon histoire touche à sa fin. Emmie et Tristan vivent toujours un amour tranquille dans leur petite caverne. Mais les années passent et les souvenirs d’un merveilleux dragon s’effacent avec…

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