Joute 30 : Nouveau printemps
Joute 30 Texte B : Le Chant de l'Ancienne Contrée
Le 29/03/2012 par Keiran non favori



Dans quelques instants, tout serait enfin fini. Neerin peinait à y croire. Comment une vie pouvait-elle basculer aussi brusquement sans qu’on s’en rende compte ? Doucement, elle cessa de se débattre, alors que ses paupières alourdies par la pression de l’eau, se fermaient sur les eaux sombres du lac.

*

Le vent était soudainement tombé lorsqu'ils avaient franchi le seuil de la clairière, et même si le froid ambiant était toujours aussi intense, celui-ci paraissait légèrement plus supportable en comparaison à l'air glacial qui régnait dans le reste de la forêt. Menant son cheval part la bride, Neerin se maudit intérieurement pour la centième fois depuis son départ. Dans la précipitation, elle était partie avec le strict minimum. De l'eau, de la nourriture, deux couvertures et quelques lainages. Tout le reste, elle pouvait s'en passer, avait-elle songé. Son erreur lui sauta aux yeux quelques heures à peine après. Il lui manquait tant de choses mais il était trop tard pour y remédier, il faudrait faire sans désormais. Ainsi, au beau milieu de la nuit, la jeune fille s'était emmitouflée dans sa veste doublée de fourrure et avait fui son village natal à dos de son hongre, dans la plus grande discrétion. Aux premières lueurs de l'aube, ils avaient atteint la lisière des bois de l'Ancienne Contrée. Des siècles auparavant, ce territoire inhospitalier avait été déserté par les hommes, la végétation ainsi que la faune y étaient devenues sauvages. Plus personne n'osait s'y aventurer. Cependant, les sages racontaient qu'il y subsistait une certaine forme de vie, des créatures étranges et malsaines qui étaient à l'origine de la déchéance de ce lieu. Depuis, il était formellement interdit à quiconque d'entrer dans les bois. Au fil des années, rares furent ceux qui bravèrent cet interdit, et encore plus rares furent ceux qui en revinrent pour le raconter. Bientôt Neerin ferait partie de ces légendaires personnages dont le courage ou la folie les avait poussés sur les chemins de l’Ancienne Contrée. Pour sa part, c’était le désespoir qui guidait ses pas et son cœur, dans lequel un sentiment grandissant lui intimait qu’elle n’avait plus sa place ailleurs que dans ces bois maudits. Au départ, ils avaient galopé de longues heures, suivant des sentiers bordés d’une végétation sauvage et inconnue, puis les arbres à l’aspect sinistre se firent de moins en moins espacés, rendant impraticable le chemin qu’ils avaient emprunté jusque-là. Neerin dut ainsi ralentir leur progression, elle avait démonté et continué en tirant doucement Khorst derrière elle. Ils devaient poursuivre avec prudence et il devenait difficile de voir vers où ils se dirigeaient. Par chance ils n’avaient encore rencontré âme qui vive. Les animaux mêmes semblaient avoir déserté les lieux. Toutefois, cela ne la rassurait pas pour autant. Tout paraissait trop calme. Seuls quelques cris d’oiseaux déchiraient le silence pesant de ce voyage vers l’inconnu. De temps en temps, une trouée parmi les frondaisons lui permettait d’apercevoir les minces rayons de soleil que ce froid mois de mars offrait. Ces brefs instants aidaient Neerin à estimer le temps qu’il lui restait avant la tombée de la nuit.

Epuisés jusqu’à la moelle, ils finirent par déboucher sur une clairière dégagée et parsemée de vieilles feuilles mortes où s’étendait un lac aux eaux noires. Alors que le soleil déclinait, la jeune fille s’autorisa enfin à ralentir et Khorst lui parut en être reconnaissant. Ils avaient besoin tous les deux de repos et d’un bon repas. En réalité, même le plus maigre aurait largement fait l’affaire. Neerin noua solidement la bride de son hongre autour d'un tronc rabougri qui tentait maladroitement de se dresser dans ce lieu abandonné. Celui-ci flanquait une petite bâtisse qui tombait en ruine et dont de nombreuses pierres s'étaient effondrées au fil des années. Et tandis que la luminosité baissait à vue d'oeil, et que les eaux du lac se mouvaient au rythme de la nuit qui tombait, la jeune fille se rendit compte qu'elle observait pour la première fois ce nouveau monde qui l'entourait. Maintenant qu’elle détaillait avec attention la clairière, Neerin apercevait la vie nocturne qui régnait en ce lieu. Sur la berge poussaient des roseaux qui ployaient sous le poids des insectes nichés sur leur extrémité, la jeune fille entendait distinctement le froissement léger de leurs feuilles entre elles. De temps à autre, la surface miroitante de l’eau était perturbée par quelques grenouilles aux couleurs étranges en quête de mets appétissants. Un hibou, ou du moins quelque chose qui s’en rapprochait, était posté sur une haute branche, ponctuant de ses ululements la nuit sombre qui s’installait petit à petit tandis que l’astre lunaire faisait son ascension. Caressant le museau moite de Khorst d’une main, Neerin plongea la deuxième dans sa besace, pour en sortir une pomme jaunie que le cheval accepta promptement, avide de ce délice. La jeune fille se surprit à penser qu’elle devrait se dépêcher si elle voulait inspecter la bâtisse pour y passer la nuit. Elle n’avait rien pour s’éclairer, ni même pour faire un feu d’ailleurs, il fallait donc simplement espérer que le toit à demi-effondré laisserait passer assez de rayons de lune. Toutefois, l’idée de passer la nuit dans cet endroit décrépit ne la rassurait guère, peut-être valait-il mieux qu’elle se blottisse contre le flanc de son cheval. Ils se tiendraient chaud mutuellement, et elle aurait plus de facilité à déterminer l’approche d’un quelconque assaillant, s’il devait y en avoir un. Chassant tous ces questionnements de sa petite tête fatiguée, Neerin souffla. Que faisait-elle aussi loin de chez elle? Durant leur course folle, elle s'était dirigée au cœur de la forêt sans même sans rendre compte, comme si un lien invisible la guidait irrémédiablement vers cet endroit, et maintenant qu’elle s’y trouvait, la jeune fille se surprenait à penser naïvement qu’une solution aurait pu être trouvée sans qu’elle soit forcée de fuir son foyer. Bien entendu, ce n’était que folie, au fond d’elle-même, la jeune fille savait qu’elle avait fait le seul choix qui lui était possible. Une larme s’écrasa sur le sol tandis qu’une autre dévalait déjà sa joue. Du revers de la main, elle essuya son visage aux traits encore si enfantins et ravalant tant bien que mal ses larmes, Neerin se fit courage, elle aurait eu toute la nuit pour s'apitoyer sur son sort, elle devait se retenir encore un peu. S’emparant de son outre vide, elle s’accroupit au bord du lac, l’eau paraissait saine et la soif la tiraillait depuis le milieu de l’après-midi, donc quoi que celle-ci puisse contenir, il fallait qu’elle boive au moins un peu, et Khorst aussi. Pendant quelques instants, elle observa son reflet ainsi que celui de la Lune qui trônait au-dessus des flots qui semblaient s’être transformés en un miroir géant. Elle observa son expression triste, ses yeux verts, bouffis par les larmes, ses cheveux d’ébène cascadant sur ses épaules et ses lèvres qui autrefois s’étiraient dans un radieux sourire. Un long soupir s’échappa de celles-ci. Ôtant le bouchon de l’outre, la jeune fille se pencha et plongea la main dans l’eau glaciale. Il était probable que le soleil ne s’attarde pas souvent sur cette étendue. Alors qu’elle entendait la poche se remplir doucement, quelque chose lui agrippa le poignet et l’entraina soudainement vers le fond du lac. La dernière chose qu’elle entendit fut Khorst hennir derrière elle. Sa chute dans l’eau froide lui coupa le souffle. Tentant de reprendre ses esprits, Neerin se débattit pour refaire surface, mais plus elle luttait, plus elle semblait s’entraver dans les multiples couches de vêtements qu’elle portait. La jeune fille voulait crier, mais il n’y avait que l’eau pour l’accueillir sa détresse. Se sentant sombrer, elle se dit qu’il était peut-être légitime que ça se termine de la sorte. Dans quelques instants, tout serait enfin fini.

*

Deux bras puissants la tirèrent avec force hors des profondeurs noires, et soudain elle sentit toute l’eau qu’elle avait ingurgitée, ressortir par flots de sa bouche. Neerin toussa douloureusement, encore étourdie elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Quand ses yeux y virent un peu plus clair, elle distingua, penché sur elle, l’homme qui venait de la sauver. Ses yeux couleur ciel d’hiver la scrutaient pour savoir comment elle allait, tandis que ses cheveux clairs et trempés lui collaient au visage, ruisselant sur son torse nu. Neerin s’aperçut alors qu’il l’avait enveloppée dans ses propres vêtements pour la réchauffer.
- J’ai bien cru que c’en était fini, lui dit-il d’une voix grave et essoufflée. Doucement, il la souleva et la déposa près du hongre qui paraissait s’être calmé. Un million de questions se bousculaient dans sa tête, mais elle ne savait pas par quoi commencer. Bredouillant un faible merci, elle le laissa continuer, la jeune fille était encore trop secouée pour parler. Revêtant sa chemise, il lui raconta comment il l’avait sentie à travers les bois, sans quoi il n’aurait jamais pu arriver à temps. Pourtant Neerin ne comprenait toujours pas. Il fit alors allusion à un certain pouvoir qu’elle dégageait, et la jeune fille se raidit aussitôt. Hésitante, elle extirpa l’une de ses mains de l’épais veston qui la recouvrait et la présenta au jeune homme. Les extrémités de celle-ci brillaient d’une étrange lueur bleutée, comme si des volutes d’énergie dansaient autour de ses doigts fins. Elle ferma les yeux, honteuse. Tout ce qu’elle avait tant désiré cacher, était finalement exposé aux yeux du Monde. Sans la moindre crainte, il prit sa main entre les siennes et la referma délicatement.
- Je sais, fut son unique commentaire, sa voix était douce et réconfortante. Ici tu n’auras pas besoin de te cacher.
Toutes les peurs de Neerin volèrent en éclat à cet instant précis. Elle ignorait quel lot d'inquiétudes le lendemain lui apporterait, un nouveau sentiment prenait racine dans son cœur meurtri. Une lueur d’espoir venait de naitre tel un printemps tardif.



Pin'shae à répondu l 12/04/2012 à 19:07
J'ai bien aimé l'écriture, même si le texte aurait gagné à être plus "aéré", avec plus de paragraphes.
On sent une certaine tension qui monte au fil des lignes, on se demande quel est le terrible secret de Neerin, on partage son angoisse... Mais la fin laisse un peu sur la faim, si j'ose dire. J'ai l'impression que c'est la limite de 2 pages qui t'a conduit à "couper" un peu brutalement et c'est un peu dommage, j'en aurais voulu plus.
Keiran à répondu l 17/04/2012 à 12:30
Merci Pin'shae pour ton commentaire!!! En fait, tu as totalement raison. J'étais partie pour écrire beaucoup plus, je ne me suis rendue compte que tard que c'était vraiment trop long pour ce qui était demandé. Donc j'ai essayé de couper comme je pouvais pour avoir deux pages. Mais je suis clairement partie dans une optique de faire un récit (et non pas une nouvelle courte), et pour ça..pour installer le truc (comme durant tou le reste du texte) j'aurais du avoir plus de pages ^^' Mais je suis contente que ça t'ait plus malgré tout