Joute 29
Texte 4 : Révélation
Le 08/11/2011 par Pin'shae non favori



Lorsqu’il s’éveilla, Jorund fut frappé par l’étrange clarté qui régnait dans la pièce. Une autre nuit, il aurait pu attribuer aux rayons sélènes les reflets bleus qui coloraient la mansarde. Mais la cérémonie de Révélation à laquelle il avait participé - qu’il avait subie, oui ! - quelques heures plus tôt se tenait toujours lors d’une nuit sans lune. Comment se faisait-il, alors, qu’il y vit comme en plein jour dans ce dortoir sombre?

Sans bruit, il se faufila entre les corps endormis de ses camarades. Christen ? Kari ? Abelthorn ? Lequel était-ce ? Sormia ? Chisen ? Alvery ? Et d’abord, comment le reconnaitre ? Quelle différence pouvait-il exister entre un enfant de dix ans et un futur mage Révélé ? Et cette fille, là, la « fille de la sorcière » comme on l’appelait ? Pourquoi pas-elle, hein ?

Doucement, il s’approcha de la couche de la fillette. Veillant à ne pas faire craquer les lames du plancher – il savait qu’à quelques pas, de l’autre côté de la porte, deux gardes avait certainement le sommeil léger - il se pencha au-dessus d’elle. Dans cette lumière inquiétante, les tâches de son qui couvraient le visage endormi prenaient des allures de graines de pavot. Jorund trouva ça mignon, jusqu’à ce qu’une main minuscule mais étonnement robuste vint lui enserrer la gorge, pendant qu’une autre se plaquait sur sa bouche.
« Crie pas, ou on est fichus ! »

Un cri, il lui fallut en réprimer un. Les yeux… Les yeux de la fillette étaient entièrement bleus. Plus d’iris, plus de blanc, juste deux immenses pupilles d’un bleu profond, électrique, et, sembla-t-il à Jorund, légèrement luminescent. C’était elle. Pas de surprise au fond : qui mieux que la fille de la précédente Révélée pouvait convenir pour succéder au vieux Kern ?

Se dégageant, il chuchota :
« Parle pour toi ! Il suffit que j’appelle et ils viendront te prendre, Révélée ! Tu finiras comme le vieux Kern, ficelée en haut de la vigie !»

Frissonnant de son audace – « Eveillez la colère d’un Révélé, et ce sera peut être la dernière chose que vous ferz ! », disait l’adage - il recula vers la porte du dortoir. Un simple cri, et un garde accourrait. L’Instructeur serait-là en un battement de cœur , et il jugulerait le pouvoir de la fillette. Au lever du soleil, il aurait rendu la Révelée inoffensive et lui aurait implanté les sorts de protection. A midi, le village aurait une nouvelle barrière et tous seraient en sécurité pour de nombreuses années. Ce serait si facile ; un simple cri et…

Croisant les yeux brillants de la gamine, il hésita. Pauvre fille! Un destin peu enviable l’attendait. Chaque enfant à travers le monde craignait de devoir participer un jour à la Révélation de son village, et encore plus d’être l’élu de cette cérémonie. Plus d’insouciance, plus de jeux, plus d’espoir d’avoir une famille, plus rien, rien que le devoir de protéger un territoire contre les monstres de l’extérieur… Et cette fille -comment s’appelait-elle déjà ? – avait déjà dû endurer dix ans d’une vie si misérable…

La fuite de sa rénégate de mère avait été vaine. Le sacrifice de ses yeux aussi. La « sorcière » comme on l’appelait avait bravé le pouvoir de l’Instructeur, refusant de prendre la relève du vieux Kern qui atteignait déjà un âge respectable, vingt ans plus tôt. Depuis cette époque, on racontait aux enfants désobéissants qu’après s’être échappée après sa Révélation, elle avait vécu parmi une meute d’Ulfen, errant aux abords du village, ne s’établissant jamais trop longtemps au même endroit, de crainte d’être reprise. Quelques années plus tard, poussée par le chagrin, la solitude et, disait-on, les prières incessantes de son amour d’enfance qui n’avait pas hésité à franchir la barrière magique de Kern pour la retrouver dans les bois, elle était venue s’installer un peu à l’écart des dernières maisons . Sa propre barrière permit au village de s’agrandir un peu. On évitait toutefois de trop s’approcher de chez elle : son pouvoir ne tenait les monstres à l’écart que par sa volonté, et personne n’oubliait qu’elle avait fraternisé avec les Ulfen… Qui aurait pu dire si son intention n’était pas de les lâcher dans le village ? On se défiait d’elle, et de son pouvoir sauvage, qui avait grandi sans être canalisé par un Instructeur. Oh, plus personne n’aurait osé essayer de la contraindre à devenir la source de magie protectrice du village, non, mais tous lui avaient tourné le dos, jusqu’à sa propre famille déshonorée par sa rébellion, et jusqu’à son amoureux qui finit lui aussi par l’abandonner, enceinte d’une petite fille. De désespoir (ou était-ce pour apaiser la crainte des villageois ?), la sorcière se creva les yeux, supprimant ainsi de la source de son pouvoir mais personne ne lui revint.

Devant les yeux apeurés de la fillette, cette histoire, mille fois entendue de Jorund, prenait une signification toute particulière. Quelle vie avait-elle pu mener, auprès de cette mère aveugle, quelque part entre les abords les plus miteux du village et les bois sombres et humides, quelque part entre la honte d’être née fille de sorcière et le ressentiment contre un peuple prêt à sacrifier ses enfants pour la sécurité de ses biens ? Pouvait-il vraiment lui faire subir la même peine que sa mère avait endurée ? Voulait-il vraiment la condamner à une vie solitaire, enchaînée à la vigie, comme Kern le fût jusqu’à sa mort? Vraiment ?

« Aaaaaaaaah ! »

Le cri lui avait échappé alors qu’il venait de se raviser. La fillette s’était jetée sur lui et tentant de l’assommer en le martelant de ses poings minuscules.

« Idiot ! S’ils me prennent, ils te prendront aussi ! Comment crois-tu que tu fais pour me voir dans une pièce aussi sombre ?» gronda-t-elle, articulant chaque syllabe dans un souffle rageur.

La porte s’ouvrit à la volée. Un garde fit irruption dans le dortoir et hurla :
« Il y en a deux ! Que quelqu’un aille chercher l’Instructeur ! Vite, je ne pourrai pas les retenir très longtemps ! »

Deux ? Qui d’autre ? Se dégageant de l’emprise de la petite furie, Jorund jeta un regard circulaire sur le dortoir. Parmi ses camarades éveillés en sursaut, certains se frottaient encore les yeux. Quant aux autres… Un murmure se propageait déjà entre les couchettes, et des regards effrayés s’échangeaient. Aucun n’avait les pupilles bleues. Deux… deux…

« Deux ! Formidable ! » exulta l’Instructeur, arrivé en un battement de cœur. Ponctuel, le vieux, songea Jorund. La main si frêle qui le frappait une seconde plus tôt le saisit par le poignet et l’entraina vers la fenêtre obscure.

« Viens, imbécile ! T’es le seul à ne pas avoir compris, où quoi ? »

Le monde devint flou, les ombres bleues dansaient sur les murs, et la nuit vers laquelle ils s’élançaient paraissait venir avec leur rencontre. Soudain, un son guttural et entêtant emplit la salle. L’air vibra et sembla s’épaissir autour des enfants, ralentissant leur progression, rendant à chaque instant leurs mouvements plus difficiles.

« L’Instructeur ! Il essaie de nous arrêter, il faut faire quelque chose ! » hurla la fillette. Quelque chose oui, Jorund était bien d’accord, mais que pouvaient faire deux gosses face à cette effrayante magie ? Sa camarade ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Relâchant sa prise sur son avant bras, elle fourra sa petite patte dans la main de Jorund. Instantanément, une chaleur à la fois vive et très douce parcourut son corps. La voix de la jeune fille résonna dans sa tête.
« Maintenant il nous suffit de vouloir. Il est seul et sa magie n’est pas celle des Révélés, il a du l’étudier. Nous sommes deux et nous sommes plus forts. Viens maintenant ! »

Jorund sentait le sang pulser dans ses tempes, son corps tout entier lui faisait l’impression d’être sur le point d’exploser. Soudain tout fut fini.

De bleu, le monde devint blanc, devint lumière. Ensuite la chute. Puis le sol. Si dur. Un goût de sang dans la bouche. Des étoiles devant les yeux. Le ciel, noir.
L’air redevint léger, frais, et la première respiration eût le goût de la liberté.

« A présent il faut courir. Les bois. Ils n’oseront pas venir nous y chercher. »

Hochant la tête, Jorund regarda la fillette et lui sourit. Il s’aperçut qu’elle ne lui avait pas lâché la main. Elle lui rendit son sourire.

« Je m’appelle Asha. »

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