Joute 29
Texte 3 : La Procession
Le 08/11/2011 par hybrid non favori



La promenade était belle ; Edan n’avait pas été en ville depuis son enfance. Son oncle l’avait invité et c’était avec plaisir qu’il rendait visite à son parent, occasion pour le jeune homme qu’il était de voir le monde avant que ne lui incombent les responsabilités de la vie adulte et de son héritage en tant que fils de fermier.
En réalité, la ville qu’il imaginait ne ressemblait pas du tout à celle où il se trouvait ; seuls les beaux quartiers, où les gardes le dévisageaient d’un œil peu amène tandis qu’il se promenait près des riches villas, reflétait l’idée qu’il s’en était faite. Le reste de la cité n’était qu’amas de gens, de poussière et d’ordures. Dès que l’on s’éloignait des opulentes demeures, la misère humaine surgissait, plus présente, plus pressante que jamais.
Sans être particulièrement riche, son oncle vivait confortablement d’un commerce florissant à mi-chemin entre les deux quartiers et c’est dans cette direction qu’il se rendait, désireux d’éviter les tire-laines et autres gens de mauvaise vie. Son père l’avait mis en garde avant son départ : « ne fricote pas avec ces types-là, tu n’en tireras que des ennuis. ». En toute honnêteté, Edan avait hésité à suivre ce conseil, mais une fois sur place, il s’était aussitôt rangé à l’avis de son père. Les individus qu’il avait croisés en s’approchant des quartiers malfamés ne lui avaient inspiré, dans le meilleur des cas, que du dégoût ; dans le pire, de la terreur. Certains des articles clinquants ou exotiques qu’ils exhibaient avaient inévitablement attiré son attention, sans parvenir à lui faire risquer le maigre argent qu’il possédait. Il n’était pas venu jusqu’à la ville pour en repartir comme un miséreux et apparaître comme un idiot aux yeux de son hôte et ses proches !
Alors qu’il approchait du quartier où vivait son oncle, le temps jusque là clément se couvrit subitement, apportant avec lui le vent et la bruine ; les nuages, gorgés de pluie, masquèrent la lumière du jour et les badauds qui erraient autour de lui se figèrent, les yeux rivés sur le ciel obscurci.
Un bruit, sourd, grave, pareil à celui d’un tambour monstrueux résonnant à travers la ville retentit brusquement. La population eut un sursaut puis les gens se précipitèrent vers leurs maisons, les mères entraînèrent leurs petits avec elle, les commerçants replièrent leurs étals à la hâte. Les volets, les portes se claquèrent et une cohue empressée s’empara de la petite place où il avait abouti, chacun cherchant le premier refuge à sa portée.
Le gong résonna à nouveau, terriblement puissant, effrayant et envoûtant. Edan, qui ne savait plus dans quelle direction se rendre, observait les derniers habitants courir à l’abri de leur foyer. En quelques minutes seulement, la place s’était vidée de toute vie hormis la sienne et les feuilles tourbillonnaient follement autour de lui, prises dans le même vent qui fouettait vêtements et cheveux. Edan avait bien tenté d’arrêter les fuyards pour comprendre leur réaction, mais aucun n’avait daigné prendre le temps de le lui expliquer.
Le gong encore ; il s’arrêta au coin d’une maison et chercha du regard la provenance de ce son si incongru. Au loin, il distingua une rangée de silhouettes qui approchait, en ordre parfait. Surpris et intrigué, il observa la scène.
Au rythme du tambour en tête de cortège, une véritable armée de jeunes filles et garçons avançait en ordre parfait. Tous vêtus de la même robe bleu nuit, ils progressaient dans le seul bruit de leurs pas et de leurs vêtements soyeux. Certains, comme le tambour, lui adressèrent un regard mauvais, d’autres seulement curieux. Quelques adultes à la mine sévère et à la robe vert sombre les encadraient, les mains religieusement jointes devant eux. S’agissait-il des processions de ramassage dont il avait tant entendu parler ? La crainte qu’elles inspiraient à ses semblables le laissait perplexe : pour quelles raisons les gens fuyaient-ils devant ces rangées d’enfants, chez qui le Talent avait été décelé ?
Par défaut, Edan savait que la magie n’inspirait que frayeur à ceux qui l’entouraient, pourtant, lui, était fasciné : il aurait donné cher pour être de ceux-là. Seule ombre au tableau, il n’avait d’autre talent que celui de travailler la terre et d’en récolter le fruit. Cela lui était suffisant pour vivre, mais il se prenait parfois à rêver que même adulte à présent, un Sorcier vienne le chercher pour lui apprendre les rudiments de La Magie. Il aurait alors participé à cette procession non plus en tant que spectateur mais en tant qu’acteur, il aurait appris le Talent, il serait devenu célèbre et admiré.
Hélas, son destin n’était pas de ceux-là.

***

Au cœur du cortège, Colin avançait fièrement. Ses maîtres lui avaient appris, depuis son départ, à se tenir aussi droit que sa condition nouvelle le lui imposait. Il avait appris de ses tuteurs que les villes et villages par lesquels ils passaient pour se rendre en Auvalie, lieu de leur apprentissage, n’étaient pas déserts mais que la population, craintive, préférait ne pas assister au spectacle. On lui avait raconté que, par le passé, certaines mères tentaient de forcer les sorciers à prendre leur enfant afin de leur offrir l’opportunité d’une vie plus clémente ; qu’au contraire, certains parents avaient tenté de soustraire à leur protection des enfants qu’ils ne désiraient pas voir partir. Souvent, ces affrontements s’étaient soldés par des morts et désormais, la populace ne désirait plus frayer avec eux.
Unanimement, ses maîtres s’accordaient sur l’honneur qui lui était fait, à lui et tous ses nouveaux frères et sœurs ; le Talent était rare et il devait se sentir à la fois flatté et estimé d’avoir été l’un des Élus. Ils traversaient le pays de part en part, suivant un itinéraire complexe que les maîtres déterminaient au fur et à mesure de leur progression. Il avait cru comprendre que la durée du voyage était incertaine, son seul but étant le ramassage de tous les enfants possédant le Talent. Ainsi, ils se réunissaient parfois le soir lors de leurs haltes, et les aînés utilisaient leur don pour trouver la trace du prochain Élu. Une fois, Colin avait évoqué la possibilité que le cortège n’appelle à lui la totalité des enfants magiques, la réponse avait été immédiate : « Tous les enfants viennent à nous d’une manière ou d’une autre, car leur Talent est attiré par le Nôtre. Les plus proches des terres d’Auvalie viennent d’eux-mêmes nous rejoindre car ils ne sont pas faits pour la vie ordinaire. Il est impossible que jamais nous omettions un seul Élu. »
Il avançait parmi les autres enfants et remarquait que peu à peu, il avait gagné la tête de la procession ; son Talent était puissant et il était des plus anciens. Déjà, le souvenir de sa famille lui échappait, il ne se rappelait guère qui il avait été et comment il avait grandi. Puis il remarqua le jeune homme qui les observait passer, qui ne semblait pas effrayé mais envieux et admiratif. Son regard accrocha le sien et brusquement, Colin se remémora comment il avait quitté ses parents, plusieurs mois plus tôt. Il se rappelait les hurlements de détresse de sa mère et les bras de son père qui la retenaient ; son frère qui l’avait attrapé par les épaules en lui donnant quelques conseils désormais oubliés. Cet inconnu lui rappelait le grand frère qu’il avait quitté et ranimait son souvenir.
« Sois fort, Colin » avait-il dit en se mettant à sa hauteur.
« Je ne veux pas vous quitter ! » avait-il rétorqué, en pleurs.
Une vague de honte le submergea à ce souvenir. L’homme éveillait en lui l’enfant qu’il était à son départ, dissipait les enseignements qui lui avaient été fournis durant le voyage. Avait-il fait le bon choix ? Pourrait-il les revoir un jour ?
Un des aînés se mit à sa hauteur et lui adressa un regard réprobateur. Colin détourna les yeux et après un soupir, contempla fixement la nuque de l’enfant qui le précédait.
Aller de l’avant, toujours. Il était un Élu et devait se comporter comme tel, sans s’appesantir sur le passé.

***

Edan regarda les derniers enfants passer, les derniers tambours qui clôturaient la procession. Après tout, cette vie pouvait être aussi la sienne ! S’il les suivait jusqu’au bout, alors peut-être pourrait-il devenir, lui aussi, un Enfant Magique.

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