Note
6,5/10 |
Comment dire ?
Il est sûr, qu'après près de dix ans de travail, l'écriture est maîtrisée,
avec des moments grandioses, comme la description des dragons, mais a aussi,
par endroits, une certaine pesanteur. Car le roman de Claire repose sur un
véritable paradoxe : sa plus grande qualité devient, par moment, son plus
grand défaut, à savoir un monde extrêmement riche -il est d'ailleurs assez
amusant que, pour une fois, on reproche à l'auteur son luxe de détails au
lieu de déplorer un monde trop mince, incohérent ou peu vraisemblable. On
sent la conteuse totalement imprégnée et amoureuse de son univers, désireuse
de nous faire partager la moindre parcelle de sa création : histoire (faut-il
rappeler que ce livre a été précédé de maints autres tomes ? le vécu des
personnages imprègne le texte et leur confère une juste vérité psychologique -
un des points forts de ce roman), anecdotes, précisions géographiques,
mythes et cosmogonie, problèmes eschatologiques, tout y passe. Ceci
renforce d'autant la crédibilité de son univers qu'il rend parfois la
lecture un peu ardue, lorsqu'elle est entrecoupée de trop longues pauses- détails !
Le lecteur est tout à la fois fasciné et presque oppressé (on se sentirait presque
exclus… comme si cette trop grande précision nous empêchait de nous approprier
ce monde et d'y accoler notre vision, et en ôtait le mystère), à certains
endroits, par ce flots d'informations qui entrave parfois notre souffle de
lecteur. La richesse est à la fois "sans limite" (en confère la 4e de couv')
et trop pesante. De légères incohérences - comment, si Duncan d'Irah "n'était
pas une de ses [Einär] créatures", peut-il être convoqué par le dieu Rêveur ?
certains propos sur les Dragons se contredisent - et des explications alambiquées
entravent encore notre progression. L'écriture manque parfois de légèreté ;
je pense par exemple aux premières pages, peut-être difficiles à passer pour
ceux qui rentrent pour la première fois dans cet univers.
Ne nous demande-t-on pas d'aborder l'esprit d'un Dieu ? D'ailleurs,
l'auteur le confesse elle-même "je n'espère pas être compris de vous"…
Il ne nous reste plus qu'à nous laisser emporter dans ce -non, je ne
dirais pas trop court ;)- voyage que nous propose miss Panier-Alix.
Et quel voyage ! En bonne chroniqueuse, Claire suit avec assiduité
tous ses personnages (faits, gestes, évolutions) sans en laisser un seul
dans l'ombre. Une évolution qui peut parfois laisser perplexe: on aurait
tendance à penser que, dans une chronique, l'auteur a pris un certain recul
par rapport aux évènements et parsème son récit d'indices nous laissant
envisager -ne serait-ce qu'un tout petit peu- la suite. Il n'en est rien ici,
où le lecteur (et l'auteur, semble-t-il), tel Einär, découvre la chronique au
fur et à mesure qu'elle s'écrit, ne nous laissant rien présager du futur et de
ses buts ; un procédé, ma foi, fort logique -qui peut dire de quoi sera fait le
futur ?-, mais qui laisse parfois le lecteur assez indécis, sans autre guide
que les paysages, et submergé par le doute (où va-t-on ?). L'île progresse
peu à peu vers la déchéance, ne nous laissant guère de phases de repos, si
ce n'est quelques trop brèves excursions en Hyriance, forêt trop vite
teintée d'oubli et de sombres desseins. Mon reproche majeur ira d'ailleurs
à la fin, par trop chaotique dans son histoire et dans sa narration : si le
reste du roman est bien conduit, la clôture me semble précipitée, et beaucoup
moins captivante. On sent une envie "d'en finir", et la destruction du monde
s'accompagne de celle de la précision du récit. Quand, p457, nous lisons
"depuis longtemps déjà, la lassitude avait pris le pas sur l'enthousiasme
des premiers temps. Rien n'arrivait plus, car il n'avait plus d'idée", on
aurait presque l'impression que cette même lassitude a gagné la plume de
l'auteur qui précipite la fin de son monde pour mieux achever sa chronique
et poser -enfin !- son stylo. Remarque intriguée : je ne me souvenais pas
de cette fin-là (l'autre me semblait bien mieux construite ; quant à Ràna
Ûr, j'ai manifestement dû louper un épisode lors de ma première lecture !!)… ?
L'Echiquier d'Einär est donc un roman à lire pour son ambition créative.
A quand un deuxième tome de la chronique insulaire avec des annexes explicatives ?
Ysandell
|