La peur au ventre, Yol avançait à la clarté d'une torche
dans les tunnels sombres de la montagne. La fumée âcre qui se dégageait
de la flamme orangée irritait ses yeux et l'odeur d'amadou brûlé
lui donnait mal à la tête. En cet instant, il aurait donné
tous les trésors de ses menus larcins pour s'arrêter et se reposer.
Cependant, même avec la présence de Eidelan dans son autre main,
Yol ne pouvait prendre le risque de rester dans les parages. La magnifique épée
- faite d'une lame pourpre et munie d'une poignée en obsidienne - vibra
un instant entre ses doigts. Il regarda anxieusement le chemin qui s'ouvrait
devant lui et regretta que son ancien propriétaire ne soit plus là.
Goluas et elle semblaient ne faire qu'un. Mais, malheureusement pour Yol, le
barbare avait trouvé la mort dans ces tunnels.
Que devait-il faire ? Rebrousser chemin ou poursuivre. L'épée
vibra une nouvelle fois et Yol sentit la panique l'envahir. Il était
vraiment perdu.
Il brandit sa torche devant lui, sans plus de résultat. Les ténèbres
étaient toujours aussi impénétrables. Il déglutit
et tendit l'oreille. Avec un peu de chance, si un danger se précipitait
sur eux il pourrait l'entendre arriver, mais dans cette obscurité sordide,
tout ce qui lui parvint fut la dispute de ses deux compagnons derrière
lui. Exaspéré par leur comportement, il se retourna en faisant
mouliner son épée devant lui.
" Silence ! Maugréa-t-il. Vous ne voyez donc pas que j'essaye d'écouter
! "
Elzévir, qui s'était écarté de justesse avec sa
grâce habituelle, se rebiffa :
" Faites donc attention avec cette lame. Ce n'est pas un jouet. Vous avez
failli m'embrocher. "
" Et alors ? "
" Que vous vous blessiez avec, passons ! répliqua l'elfe, mais si
vous me faites le moindre mal avec, plaise à Irchame que vous soyez encore
en vie dans l'heure ! "
" Pour une fois, il a raison, intervint Ganweez. On voit tout de suite
à la façon dont vous la tenez que vous n'êtes pas habituer
à ce genre d'arme. Vous feriez mieux de l'abandonner avant de vous empaler
tout seul. Donnez-la-moi, elle me sera plus utile qu'à vous. "
Incrédule, Yol cligna des yeux et regarda l'elfe et le nain. Il était
rare que ces deux-là soient d'accord. D'ordinaire, ils passaient leur
temps à se disputer. Ne sachant quoi penser, il posa inconsciemment son
regard sur les deux petites dagues à sa ceinture dont il se servait habituellement,
puis sur l'épée.
" Elle est à moi, maintenant ! finit-il par dire. J'en fais ce que
je veux. Une fois dehors, je pourrais en tirer un bon prix. Mais de toute manière
le problème n'est pas là ! J'ai besoin de silence pour écouter.
Alors taisez-vous !
" Oh mais je n'ai pas d'ordres à recevoir de toi, vil voleur ! "
Un sourire égaya un instant le visage du Ganweez, apparemment heureux
de sa réplique. La blessure à sa tête n'avait en rien entamé
sa confiance et il se mit à caresser sa barbe aux poils épais
et crépus qui lui arrivait à la ceinture. " Je te rappelle
que tu n'as jamais été notre chef. C'est Goluas qui avait été
choisi ! "
" Oui mais Goluas est mort ! A qui la faute ? La mienne peut-être
? Vous ne vous seriez pas disputés comme d'habitude, il serait encore
en vie maintenant ! "
Ganweez fronça ses sourcils broussailleux.
" Eh ! J'y suis pour rien, moi ! C'est la grande asperge aux oreilles étirées
qui a commencé. "
Les yeux vert-dorés de Elzévir s'agrandirent de colère.
" Qu'est ce qu'y raconte le gnome de porcherie, si tu ne... "
" Assez ! " La voix de Yol résonna contre les parois des murs
et sembla se disperser dans les couloirs sinueux. " Vous voulez peut-être
encore attirer une de ces araignées géantes ! "
Le nain et l'elfe secouèrent de concert la tête. En voyant leurs
mines abattues, les lèvres de Yol s'étirèrent en un sourire
de satisfaction. Il se retourna vers le tunnel obscur et un frisson de terreur
l'ébranla. Son sourire s'effaça.
" Bien ! dit-il d'une voix tremblante. Je propose que l'on rebrousse chemin
jusqu'au dernier carrefour pour prendre une autre direction. "
L'épée vibrait toujours dans sa main mais de façon plus
énergique. Quoi qu'il y ait devant, il n'avait pas envie de le savoir.
Surtout s'il s'agissait d'une de ces araignées géantes. En faite,
il ne tenait pas du tout à penser à ces arachnides.
Attirée par une des sempiternelles disputes entre le nain et l'elfe,
une d'elle s'était jetée sur eux et seule la vigilance de Goluas
les avait sauvé.
D'un coup d'épaule, le barbare les écarta du danger et dégaina
Eidelan. Campé sur ses jambes, il fit face à l'immense araignée
qui se dressait devant lui, ouvrant et fermant ses mandibules. Le barbare para
les coups de tête de l'arachnide tout en cherchant une ouverture mais
sans réels résultats.
Passé l'effet de surprise, Yol avait dégainé ses poignards
et cherché un endroit où se mettre à l'abri. Il se précipita
derrière un énorme rocher tandis que Ganweez brandissait sa hache
et se jetait dans la bataille en hurlant. Se sentant en sécurité,
Yol sortit la tête pour voir comment tournaient les évènements.
L'éclat pourpre de Eidelan attira pour la première fois son attention
et elle le subjugua complètement. Il émanait d'elle une sorte
de force meurtrière qui lui donna la chair de poule. Et la grâce
avec laquelle Goluas s'en servait ne faisait qu'accentuer cette sensation. La
magnifique lame plongea dans un des yeux aux multiples facettes de l'araignée
pour en sortir recouvert d'une sorte de gelée verdâtre.
Blessée, l'araignée devint folle et ses attaques se firent plus
frénétiques. Goluas et Ganweez n'arrivèrent plus à
contenir ses assauts et perdaient du terrain. Yol vit d'un mauvais il
que la bagarre se dirigeait vers son rocher. D'ici quelques secondes, il se
retrouverait au milieu de la mêlée. Il devait agir. Repensant aux
préceptes inculqués par l'école des voleurs de Tirmamann,
disant qu'un bon voleur est un voleur vivant, il sortit de derrière son
rocher. Il courut en rasant les murs et se cacha de nouveau derrière
un rocher.
Il pouvait voir la bataille de plus loin, ce qui était beaucoup mieux.
Malgré tout, le combat se rapprocha de nouveau. Anxieux, Yol se demandait
quoi faire lorsqu'il perçut un léger sifflement au-dessus de lui.
Il leva la tête et vit Elzévir. Debout sur le rocher, l'elfe prenait
une flèche dans son carquois, bandait son arc et tirait. Il utilisait
toute sa dextérité pour faire pleuvoir des flèches sur
l'araignée.
Alors qu'il pensait que tout était perdu, qu'ils allaient perdre ce combat,
Yol remarqua que le barbare et le nain gagnaient du terrain. L'araignée
faiblissait dans ses attaques. Le va-et-vient incessant de sa tête entre
ses deux adversaires l'épuisait. Si elle était encore en vie s'était
uniquement grâce à ses pattes velues qui empêchaient ses
adversaires de trop s'approcher et lui porter un coup fatal.
Goluas lui faisait de graves blessures d'où s'échappait cette
gelée verdâtre, quant à Ganweez - d'abord frustré
de ne pouvoir toucher la tête de l'arachnide du fait de sa petite taille
- il portait ses attaques sur les pattes aux mouvements moins énergiques.
Et enfin, les flèches continuaient toujours de se ficher dans le corps
de l'araignée.
Beaucoup plus enhardi, Yol s'autorisa même à sortir de derrière
son rocher pour les encourager. Il les complimentait sur l'adresse de Elzévir,
le courage de Goluas, la ténacité de Ganweez et se permettait
même de leur donner des conseils - celle de derrière, Ganweez !
- tout en brandissant bien haut ses poignards.
Il exultait, il se sentait revivre
Jusqu'au moment où une flèche
vint se planter dans le casque de Ganweez. La protection métallique vola
et le nain chancela. Il porta sa main à son front dont la paume se recouvrit
de son sang vermeil. Il se retourna en direction de Elzévir et exulta
de rage. Ganweez oublia tout ce qui se passait autour de lui. Il ne voyait plus
que l'elfe mais l'araignée, elle, ne l'avait pas oublié. Profitant
de son inattention, elle lui porta un coup qui l'envoya valser contre la paroi
rocheuse la tête la première, où il s'écrasa avec
un bruit d'os brisés tandis que sa hache s'envolait. Le nain eut l'impression
que son crâne avait été brisé en mille morceaux qui
se répandaient sur le sol.
Par malchance, la hache de Ganweez prit une toute autre direction. Accompagnée
d'un sifflement dès plus strident, la hache frappa du plat de sa lame
un Elzévir plus que surpris. Le coup au ventre lui coupa le souffle et
lui fit perdre l'équilibre.
Yol ne voulut pas voir la suite et ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit après
avoir entendu un choc sourd, il découvrit le corps inanimé de
l'elfe près de lui. Yol blêmit. Son exultation avait quelque peu
faibli. Il eut du mal à déglutir en réalisant que le seul
rempart entre lui et l'araignée était Goluas. Il se devait d'agir
Sentant non pas le courage mais plutôt la lâcheté affluer
en lui, il retourna prestement derrière son rocher, tentant de se faire
oublier. De sa position cachée, Yol aperçut l'ombre de l'araignée
se diriger vers le nain à terre. Il subodora que l'odeur du sang attirait
l'arachnide vers sa victime comme un aimant, laissant ainsi ses arrières
à découvert.
Goluas le comprit rapidement et se glissa sous l'araignée et lui asséna
un coup violent sur toute la longueur du ventre. L'araignée s'arrêta
dans sa course et trembla sur ses jambes. Le silence s'imposa, tout le monde
semblait figé. Ses mandibules s'ouvrirent et se refermèrent avec
frénésie avant de s'arrêter lentement puis ses entrailles
ne se déversèrent avec un bruit écurant. Un mélange
d'organe et de gelée verdâtre inonda le barbare qui eut tout juste
le temps de plonger de coté. L'araignée s'affaissa en soulevant
de la poussière.
Le combat était terminé et Yol sortit en toute sécurité.
D'une démarche nonchalante et le visage hautain, il vint se placer devant
la tête de l'arachnide et posa son pied dessus, en vrai vainqueur. Son
effet triomphateur fut quelque peu brisé par des râles d'agonies
qui le firent sursauter.
Yol se retourna pour voir d'où provenaient les cris et paniqua en voyant
Goluas se rouler par terre de douleur. Il accourut vers lui et s'agenouilla
à ses côtés.
" Qu'est ce qui t'arrive ? demanda-t-il d'une voix rauque. "
Recouvert par la gelée verdâtre, le visage du barbare était
crispé de douleur. Goluas essayait de retiré la substance poisseuse
de ses bras, de ses jambes et des ses cheveux. Lorsqu'il parla sa voix était
empreinte d'angoisse.
" Ca me brûle ! Il faut m'enlever ça et vite ! "
Yol tendit la main pour l'aider mais Goluas la repoussa.
" Non ! dit-il. Ne la touche pas avec tes doigts ! Ca te brûlerait
aussi ! "
Yol eut un mouvement de recul. Après un instant de réflexion,
il sortit de sa poche intérieure sa paire de gants fétiche et
les enfila. Il commença par nettoyer les jambes nues et musclées
du barbare et il eut une grimace de dégoût en sentant ses gants
devenir poisseux à leur tour.
" Comment je vais faire pour nettoyer ça maintenant ? J'y tenais
moi à ces gants ! C'est vrai, je les ai depuis le début de mon
apprentissage. "
Goluas lui lança un regard noir.
" Tu t'en remettras ! Aide-moi donc, plutôt ! "
Gêné, Yol détourna la tête et aperçut l'elfe
qui se relevait.
Hé, Elzévir ! Venez par ici ! s'écria-t-il en lui faisant
un signe de la main. Nous avons besoin de votre médecine. "
" Que lui arrive-t-il ? demanda l'elfe qui venait à eux en titubant.
Il est blessé ? "
" J'en sais rien. Il dit que ça le brûle. Vous n'auriez rien
contre ça des fois ? "
Elzévir déposa son sac à terre et y jeta un coup d'il.
Au bout de quelques secondes, il en sortit une touffe d'herbe épaisse
et jaunâtre.
" Il me reste un peu d'herbe médicinale mais pour que ce soit efficace
il faut en faire une infusion. "
" Eh bien alors dépêchez-vous ! les gourmanda Goluas. J'ai
de plus en plus mal. "
L'elfe le regarda.
" Je ne sais pas si elle aura le moindre effet sur cette gelée,
Goluas. "
" Vous n'auriez pas autre chose ? s'enquit ce dernier. "
L'elfe secoua la tête, l'air maussade.
" Et bien alors nous ferons avec ! continua le barbare. "
Yol donna à Elzévir son silex, sa lame d'acier et sa mèche
d'amadou. L'elfe se retira pour préparer un feu tandis que le voleur
continuait à nettoyer le barbare.
L'infusion fut rapidement prête et Goluas n'apprécia guère
son goût amer. Il n'y avait plus une trace de la substance verte sur lui
et Yol l'avait recouvert d'une couverture en laine grise pour le maintenir au
chaud. D'après Elzévir, les tremblements qui l'habitaient étaient
dus au poison qui s'attaquait à son système nerveux. De plus,
il diagnostiqua que d'ici quelques heures le barbare serait victime d'un arrêt
cardiaque après que ses muscles se soient tétanisés.
En attendant que la mort n'emporte Goluas, Elzévir consentit à
donner les premiers soins à Ganweez malgré les réticences
de ce dernier, mais son saignement à la tête était trop
abondant pour le laisser dans cet état. Elzévir utilisa avec parcimonie
le bandage en sa possession, non pas qu'il ne lui en restait plus énormément
mais surtout il ne voulait pas trop en gâcher pour soigner un bourricot
de nain (d'après ses propres termes).
Environ une demi-heure avant sa mort, Goluas agrippa le bras de Yol qui était
resté à son chevet pour essuyer la sueur qui perlait sur son front.
Sa voix n'était plus qu'un murmure.
" Donne-moi
Eidelan. "
Yol se retourna et prit pour la première fois dans ses mains la lame
pourpre et étincelante. Elle pesait sur ses bras et il eut du mal à
la soulever. La brandissant au-dessus de lui, il la trouvait vraiment belle
et ses yeux se plissèrent de convoitise. A la vente, elle vaudrait une
vraie fortune.
Goluas s'empressa de la lui reprendre et la posa sur son ventre, les bras croisés
dessus en un geste possessif.
" j'aimerai que vous m'enterriez avec et que
"
Une quinte de toux l'empêcha de continuer.
" Essaye de garder tes forces, lui conseilla Yol en lui essayant le front.
Et ne t'en fais pas. Elle t'accompagnera dans la Dernière Demeure, fais-moi
confiance. "
Malgré son état, Goluas lui jeta un regard suspicieux.
" Heu
pendant que nous y sommes, poursuivit le voleur, désires-tu
les Derniers Sacrements et la Bénédiction d'Ixie ? "
Goluas secoua faiblement de la tête.
" Je suis un païen et les païens ne croient pas en l'Homme-Saint.
Je n'ai que faire de sa Bénédiction. Je veux juste être
enterré avec mon épée
comme un vrai combattant. "
Yol tourna son regard vers la lame, se passa la langue sur les lèvres
et essaya de prendre un ton patient et compatissant.
" Il en sera fait selon tes dernières volontés, mon ami.
"
Après la mort de Goluas, Yol rejoignit Elzévir qui s'était
retiré dans un coin de la grotte, à l'écart du nain. Il
attendit que Ganweez les rejoigne pour leur annoncer le décès
du barbare.
Il n'y eut pas vraiment d'effusion de larmes. Il se demandèrent plutôt
comment se débarrasser du corps.
" Nous n'avons qu'à le laisser là, fit Yol en leur indiquant
du doigt les squelettes qui étaient emmitouflés un peu partout
dans des cocons de toile d'araignée. Une de ces bestioles passera bien
par ici et le mettra dans son garde-manger. "
Elzévir opina du chef avec une certaine admiration.
" Vous les voleurs, vous avez vraiment le sens pratique ! fit remarquer
Ganweez. C'est vraiment une bonne idée ! "
Yol arbora un air satisfait proche de celui qu'il avait lorsqu'il avait posé
un pied sur la tête de l'arachnide. Il leur indiqua qu'il avait encore
une dernière chose à faire et s'approcha du corps du barbare.
Goluas avait l'air paisible maintenant. Son visage à la peau cireuse
ne portait plus de trace des tourments que le poison lui avait infligés.
Yol s'agenouilla près de lui et entreprit de récupérer
l'épée. Les mains de Goluas, déjà crispées
par la rigidité cadavérique, lui posèrent quelques difficultés
mais il parvint à libérer la garde de la lame, puis l'épée
elle-même. Elle était désormais à lui. Voilà
pourquoi il appréciait tant d'être un voleur. C'était tellement
facile de récupérer des objets pour les revendre et acquérir
facilement une fortune
Surtout quand il s'agissait d'objet appartenant
à des morts.
Elzévir et Ganweez le rejoignirent quelque peu intrigués par son
comportement.
" Que fais-tu ? s'enquit le nain. "
Yol se retourna vers eux avec sur le visage l'expression de quelqu'un qui venait
d'être pris la main dans le sac. Heureusement, Yol avait souvent l'habitude
d'être pris la main dans le sac. Son esprit réagit au quart de
tour :
" Il me l'a légué, dit-il. Il m'a dit qu'il tenait à
mourir avec elle mais qu'ensuite je pouvais la garder. Qu'elle ne lui servirait
à rien dans l'au-delà et qu'elle me serait plus utile. "
Elzévir l'observa un instant, se rapprocha de lui et plissa ses yeux
vert-doré, sa voix remplie de reproche à l'encontre du voleur.
" Vous mentez ! dit-il. "
Yol eut un mouvement de recul.
" Ben, oui... Avoua-t-il sans la moindre trace de honte dans sa voix. Et
alors ? Remarquez, chez moi c'est une habitude. Mais j'avais quand même
raison en disant qu'elle ne lui servirait plus à rien maintenant. "
L'elfe encocha une flèche à son arc et lui tourna le dos pour
reprendre la route.
" Faites ce que bon vous semble ! dit-il en s'éloignant. Mais sachez
que je n'aime pas que l'on me mente. Ceci est le premier avertissement et il
n'y en aura pas d'autre. "
Ganweez n'en resta pas là non plus et lui lança un regard torve.
" Que tu la prennes, certes ! Mais si tu viens à me blesser parce
que tu ne sais pas la manier, l'avertit-il en agitant sa hache sous son nez,
ça saignera et ce ne sera pas parce ma blessure à la tête
se sera ouverte, crois-moi ! "
Et c'est ainsi qu'ils avaient abandonné Goluas à son triste sort.
Ils finirent par revenir au dernier carrefour. Eidelan avait cessé de
vibrer dans la main de Yol depuis un petit moment et il ne savait toujours pas
si cela devait le rassurer ou l'inquiéter. Les vibrations de la lame
indiquaient-elles la présence d'un danger ou bien son absence ? Pour
Yol, il était logique qu'elles indiquent l'éventualité
d'une menace mais il pouvait toujours se tromper et c'était ça
qui le troublait : l'incertitude qu'il pouvait marcher au devant de sa mort
sans le savoir.
Derrière lui, Elzévir et Ganweez se disputaient de nouveau pour
savoir quelle direction prendre.
" Votre sens de l'orientation est nul, disait l'elfe calmement, les bras
croisés sur sa poitrine. Votre peuple a beau vivre dans les montagnes,
Vous, vous êtes l'exception. Sans Goluas, vous nous auriez déjà
fait tuer milles fois. "
Le visage cramoisi de colère, Ganweez bondissait sur place et n'arrêtait
pas de jurer dans sa barbe.
Indifférent à leur dispute, Yol s'avança l'épée
à la main et présenta la lame devant l'entrée des deux
autres tunnels. Il sentit dans sa main un léger frémissement lorsqu'il
indiqua le premier tunnel mais rien pour le second. Il recommença une
nouvelle fois l'opération et les vibrations de l'épée confirmèrent
ce qu'il avait ressentit la première fois. Sans s'occuper de ses compagnons,
il avança à la lueur de sa torche dans le second tunnel. Arrêtant
de se disputer, Ganweez et Elzévir ne se firent pas prier pour le rejoindre.
Yol reproduisit le même manège à chaque carrefour. Apparemment,
l'épée lui indiquait le chemin le moins dangereux car ils ne rencontrèrent
aucune âme vivante, ce qui le satisfaisait pleinement. Pourtant, le comportement
de ses compagnons commençait sérieusement à l'irriter.
Il en aurait bien donné cent comme eux pour un Goluas. Il regrettait
amèrement sa mort. Il aurait non seulement été plus rassuré
mais, en plus, ils n'auraient pas été obligés d'abandonner
leur quête. Sans le barbare comme guide, ils ne pouvaient rien faire d'autre
que ressortir
Encore fallait-il qu'ils sachent où se trouve la
sortie.
Plus ils s'engouffraient dans les tunnels, plus le froid imprégnait les
lieux. Quand ils se parlaient, de la buée s'échappait de leurs
lèvres. Les parois rocailleuses se recouvraient de givre et scintillaient
légèrement à la lueur de la torche.
Quand les différents tunnels, qui se présentaient à Yol
et à son épée, ne semblaient pas présenter de réel
danger, le voleur prenait le tunnel qui descendait. Malheureusement pour le
moral de la troupe, ils finissaient toujours par remonter dans les profondeurs
de la montagne.
Leur marche était ralentie par Ganweez. Il souffrait beaucoup de la tête
et les suivait comme un somnambule. Il ne réagissait pratiquement plus
aux remarques lourdes de Elzévir qui affichait son contentement par un
sourire béat. La bande de tissus qui avait remplacé son casque
était imbibé de son sang et lui retombait régulièrement
sur l'il droit. De temps à autres, Elzévir consentait à
panser la blessure mais il se contentait seulement de défaire le bandage
pour le remettre en place.
Yol voulait ménager les forces de son compagnon et ordonnait une halte
à chaque fois que les couloirs venteux cédaient leur place à
une caverne interne. Les sols rocailleux et humides étaient transpercés
par des stalagmites aux reflets bleutés et ils avaient toutes les peines
du monde pour s'installer aux abords des lacs sous-terrains aux eaux troubles
et verdâtres.
Au cours de l'un des ces arrêts, Yol avait rejoint Elzévir après
être allé au lac remplir leurs gourdes.
" Il nous reste encore beaucoup de bois ? demanda-t-il. "
L'elfe était agenouillé et tentait d'enflammer la mèche
d'amadou en frottant la lame d'acier contre le silex. Il releva la tête
dans la direction du voleur puis regarda son sac avant de répondre.
" Plus beaucoup, non. Je n'en ai pas pris assez. Je ne pensais pas que
nous resterions aussi longtemps dans cette caverne. "
Yol s'affaissa lourdement sur le sol près de son compagnon et s'attarda
sur les quelques brindilles sèches posées devant lui. Il avait
été surpris de voir l'elfe ramasser du bois le jour où
ils étaient rentrés dans cette grotte, mais maintenant il comprenait
mieux. Seule une créature vivant en pleine nature aurait pensé
à amener du bois pour faire du feu là où n'y en avait pas.
Ce qui n'était pas son cas.
" Et les torches ? s'enquit l'elfe à son tour. "
Yol sortit de sa torpeur et cligna des yeux pour se resituer avant de répondre.
" Moins d'une dizaine, je le crains. Il faut se hâter. Sans cela,
nous serions bien en peine de sortir de ce labyrinthe. "
L'elfe réussit à produire une petite étincelle qui enflamma
subrepticement la mèche d'amadou puis souffla dessus pour l'attiser.
" Et pourquoi n'abandonnerions-nous pas le nain ? demanda-t-il. Nous irions
largement plus vite. Il ne fait que nous retarder alors que notre temps est
précieux. "
Yol tourna la tête vers Ganweez alité dans sa couverture entre
deux stalagmites bleutées, Il voulait seulement s'assurer que le nain
dormait bien.
" Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, répondit-il.
Il peut encore nous aider. "
" Ah bon ! s'étonna l'elfe. Et en quoi ? Moi en tout cas, ça
m'aurait fait plaisir de lui porter la dernière estocade. "
" Eh bien déjà
Simplement avec ceci, il est incapable
de courir si bien que nous n'aurons qu'à le laisser sur place et prendre
la fuite pendant que les araignées s'occuperont de lui. Vous voyez, simple
et efficace ! "
Elzévir jeta un coup d'il au nain puis acquiesça avec un
sourire aux lèvres. Il parvint à allumer les brindilles puis poursuivit
la conversation.
" Est-ce parce que c'est un de ces corniauds de gnome que vous avez réfléchi
à cela ou considérez-vous tous vos compagnons d'armes ainsi ?
"
" Oh, non, non ! La race n'a rien à voir. Les gens ne sont que des
tremplins pour la gloire et les honneurs. "
Elzévir eut un mouvement de recul.
" Vous me dégoûtez ! lui lança-t-il sur un ton où
perçait une trace de dédain. Je préfère encore la
compagnie de ce gnome à la votre. N'avez vous donc point d'ami ? "
Tout en se frottant les mains près du feu, Yol pris faussement un air
de réflexion avec un sourire moqueur au coin des lèvres.
" A bien y penser
Mes amis je les découvre toujours sur leur
lit de mort. Comme cela peut être étrange. "
" Plaise à Irchame ! jura l'elfe en levant les bras au ciel. J'ai
toujours su que l'on ne pouvait se fier aux roublards. "
" Ah mais faites attention, Elzévir ! Il y a plusieurs sortes de
roublard. Moi, je fais plus particulièrement parti des voleurs. "
" Je reconnais bien là votre honnêteté ! "
" Envers moi-même ? Absolument ! Si nous mangions ? "
Après leur repas peu consistant, leur marche dans les couloirs venteux
devint plus laborieuse. La pente des tunnels était plus ardue et le froid
plus intense. Yol claquait des dents et changeait régulièrement
la torche de main pour se les réchauffer. Leur progression était
entravée par le vent hurlant, qui soufflait la flamme des torches les
plongeant ainsi dans le noir, mais aussi par Ganweez. Le nain n'en pouvait plus.
Sa respiration était sifflante et irrégulière. Sa démarche
complètement ramollie l'obligeait à marcher en se tenant aux parois
scintillantes de gelée. Dans ces moments-là, Elzévir insistait
lourdement pour lui apporter les premiers réconforts de la Dernière
Demeure. Mais Yol refusait opiniâtrement et s'en tenait à ce qu'il
avait dit.
Le froid, la faim et les torches qui diminuaient alors que le nombre des toiles
d'araignée croissait ne faisaient qu'émousser un peu plus l'espoir
de Yol. Il cédait de plus en plus à l'appréhension de mourir
ici, dans cet endroit à la puanteur aussi fétide qu'une haleine
de chacal. Il faisait une descente - ou plutôt une montée - en
Enfer en marchant comme un zombie.
Puis quelque chose se déclencha dans son esprit. Interloqué, il
regarda devant lui, puis derrière lui et de nouveau devant lui. Il n'y
avait pas de doute, il descendait. La pente allait vers le bas. Lorsqu'il le
fit remarquer à ses compagnons, il leurs fallut quelques secondes pour
s'en apercevoir eux aussi. Là où Yol ne voyait que roches stériles
et mort, il voyait maintenant prairie et vie. L'espoir revenait.
Exultant comme des collégiens, ils pressèrent le pas.
Le froid était toujours aussi présent mais Yol ne le ressentait
plus vraiment. Porté par le poids de son propre corps qui l'entraînait,
il dévalait à toutes pompes les couloirs qui s'ouvraient à
lui. Ils marchèrent durant la vie de deux torches. Autour, les toiles
d'araignée géante diminuaient à vue d'il et cela
le réconfortait. Même s'il ne reconnaissait pas les lieux, la sortie
devait être tout proche.
Il profita d'une pause à un carrefour pour allumer une nouvelle torche.
Il la sortit de son sac et enflamma l'amadou. Malgré la lueur qu'elle
produisit, Yol distinguait à peine les tunnels devant lui. Heureusement,
ils continuaient à descendre.
Elzévir s'approcha de lui par derrière et lui tapota l'épaule.
" Nous avons perdu Ganweez, dit-il tandis que le voleur sursautait. Il
n'a pas du suivre notre allure. "
Yol se retourna et jura entre ses dents puis il revint sur ses pas pour voir
s'il n'apercevait pas le nain. Il n'y avait aucune trace de lui - pas même
une ombre.
" Il faut revenir en arrière, dit-il. Nous devons le retrouver.
"
" Pourquoi ? "
" Je te l'ai déjà dit, il peut encore nous être utile.
"
" En quoi ? La sortie ne doit plus être loin maintenant. Nous ne
risquons plus de tomber sur une des ces araignées. "
Yol réfléchit à ce que venait de dire l'elfe. Ils n'avaient
plus rencontré ces bestioles et l'épée ne vibrait plus
dans sa main depuis fort longtemps maintenant. Il avait même finit par
la remettre dans son fourreau.
" Tu as raison, acquiesça-t-il. Nous devons presser le pas. Peu
de torches sont à notre disposition. "
" Combien en reste-t-il ? "
" Avec celle-ci, fit Yol en lui montrant celle qu'il avait dans la main,
plus que trois. "
Ils repartirent à deux dans les ténèbres venteuses et leur
enthousiasme s'estompa rapidement. Ils ne cessaient de rencontrer des carrefours,
tous identiques et pourtant tous différents.
Yol était perdu et désespérait de trouver la sortie. La
faim le tenaillait mais lui permettait tout de même de lutter contre la
fatigue. Ses pieds gonflés par cette marche forcée, il ressentait
chaque pas comme un châtiment divin.
Seulement éclairé par la flamme faiblissante de sa torche, les
lieux ne lui révélaient que des murs à perte de vue. Plus
rien n'avait de prise sur lui désormais et aucune pensés ne venait
plus troubler le repos de son cerveau.
Alors que son amertume d'être perdu se ressentait dans l'air, Yol aperçut
une lumière éblouissante au détour d'un tunnel. Le voleur
et l'elfe se regardèrent d'un air interrogateur.
" Enfin ! Nous y voilà ! dit Yol d'une voix lasse mais soulagée.
Nous l'avons enfin trouvé, mon ami ! "
Elzévir tiqua.
" Ne m'appelez pas ainsi ! gronda-t-il. Je ne suis pas encore sur mon lit
de mort à ce que je sache ! "
Yol éclata de rire, un rire pur et bienfaisant. Il se sentait apaisé
et cela faisait longtemps qu'il n'avait pas ressenti cela et ce - à bien
y réfléchir - depuis qu'il était rentré dans la
grotte.
Avec son air renfrogné et hautain, Elzévir s'éloigna de
lui en courant avec sa grâce habituelle sans daigner lui jeter un regard.
Heureux, Yol laissa choir sa dernière torche sur le sol et s'avança
à sa suite. Son périple prenait fin. Dans quelques instants, il
serait à l'air libre et le voleur sourit en repensant à ses rêves
de gloire. Et même si ses ambitions tombaient à l'eau, il aurait
au moins la vie sauve.
Lorsqu'il avait trouvé l'offre du Comte Foulrès dans une taverne
crasseuse, Yol n'en avait pas cru ses yeux : Dix milles pièces d'or,
la somme était des plus attrayante. Un sourire béat sur les lèvres,
il se voyait déjà corrompre le conseil des voleurs et obtenir
le titre de sénéchal dans une des contrées occidentales
du royaume.
Ainsi appâté, il avait franchit les grilles argentées du
Manoir du Comte où un majordome le reçut. Sans lui adresser la
parole, le serviteur le conduisit à travers le palais richement décoré.
Yol ne savait plus où donner de la tête. Les murs étaient
recouverts de tapisseries aux bordures dorées, de tableaux célèbres
et d'objets anciens de l'Ere du Couchant. L'Agentia de Théodore Rémour
avait une place d'honneur dans le hall d'entrée. Yol s'attarda quelques
instants sur cette magnifique peinture représentant un lever de soleil
au-dessus d'un lac. Il prit note de l'emplacement du tableau dans le palais
avant de rejoindre son guide - cela pourrait toujours lui être utile en
cas d'insomnie.
Le majordome ouvrit une porte à double battant, s'inclina et le laissa
entrer dans une pièce joliment décorée. Une fois à
l'intérieur, Yol s'était retrouvé face à Goluas
qui le dominait de trois têtes. Le torse musclé du barbare était
recouvert d'une huile grasse qui le faisait briller légèrement.
Le géant était appuyé contre la bibliothèque en
bois, les bras croisés, et donnait l'impression d'attendre patiemment
l'avènement de Ixie, l'Homme-Saint.
" Yol De Falmir, fit une voix suave. Vous voici enfin ! "
Yol sursauta et se retourna vers le seul bureau de la pièce. Confortablement
installé dans une chaise à haut dossier, le Comte lui adressa
un sourire révélant une dentition parfaite. Filtrant à
travers les rideaux de soie blanche, la lumière du soleil illuminait
légèrement le crâne chauve du maître des lieux.
" Nous vous attendions, poursuivit-il. Si vous voulez bien prendre place.
"
D'un mouvement ample de la main, le vieil homme lui montra un des deux fauteuils,
l'autre était occupé par Ganweez, installé à l'image
une poupée de porcelaine.
Yol hésita un instant puis se dirigea vers le canapé qui faisait
face au noble et il s'y laissa tomber lourdement en faisant crisser le cuir.
Sans éprouver la moindre gêne, il croisa ses jambes sur la table
basse en marbre et se saisit d'une pomme verte dans le saladier en cristal proche
de lui. Il la regarda quelques secondes en la faisant tourner dans sa main,
la jeta en l'air et la rattrapa adroitement avant de la croquer bruyamment.
Le comte plissa les yeux.
" Bien, soupira-t-il d'exaspération, puisque que le dernier de mes
invités est arrivé, nous allons pouvoir commencer. " Le vieil
homme recula légèrement sa chaise et sortit d'un des tiroirs de
son bureau quatre bourses en cuir. " Si vous acceptez le travail que je
vous demande, vous recevrez tous une de ces bourses de cents pièces d'or
comme premier acompte. "
Quatre bourses signifiaient quatre personnes. Intriqué, Yol chercha du
regard celle qu'il n'avait pas vue. Il découvrit derrière lui
Elzévir près d'une statue de plâtre de Oulina, la déesse
de la fertilité. Adossé discrètement au mur, il arborait
déjà son air hautain et portait son habituelle tenue verte recouverte
de feuille d'érable.
" Monsieur De Falmir ! s'exclama le comte Foulrès. Vous êtes
avec nous. "
Yol se retourna vivement vers le vieil homme et branla du chef. Pour ne pas
paraître trop idiot il prit la parole.
" En fait, je suis assez curieux de connaître votre demande. Si le
prix est aussi élevé, c'est qu'il doit s'agir d'un travail dangereux.
"
" Pas vraiment. Disons
Qu'il s'agit de rapporter un objet que des
gens ont essayé d'approcher depuis plusieurs siècles
Et
qui à la réputation de rester introuvable. " Le comte fit
une légère pause et regarda les quatre hommes qui se tenaient
devant lui. " La prime de dix mille pièces d'or ne vaut que s'il
m'est ramené. Dans le cas contraire, vous n'aurez que cinq cents pièces
d'or en échange des informations que vous aurez glanées. "
Agitant ses pieds d'excitation sur le fauteuil en velours, Ganweez parla de
sa voix grave.
" De quoi s'agit-il ? "
Un sourire fendit le visage du vieil homme.
" De la Perle de Omache. "
L'elfe sortit de son coin et apparut à la lumière du soleil. Le
vent qui soulevait les rideaux de la pièce lui caressa ses cheveux blonds.
" Omache ? Ne s'agit-il pas du prêtre, qui selon la légende,
s'était rendu au sanctuaire de Falag, le Dieu de la foudre ? "
Attentif, Yol retira ses jambes de la table basse et se pencha en avant.
" Toujours d'après cette légende, continua-t-il à
la place de l'elfe, il est dit qu'il transportait un artefact, une perle d'argent,
qui aurait le pouvoir de ramener Falag à la vie. "
" C'est exact, acquiesça le comte. Votre connaissance en mythologie
est bonne. "
" Mais le temple de ce Dieu se trouve dans la montagne de Lornelïs
! reprit Yol tout en mâchant son morceau de pomme. Il s'agit d'un véritable
labyrinthe ! Ce sera impossible de retrouver cet artefact ! "
" Votre connaissance en géographie l'est tout autant, Monsieur De
Falmir. " Le vieil homme se redressa sur sa chaise et se passa la main
sur son crâne chauve. " Vous comprenez maintenant pourquoi la prime
est si élevée. Goluas, ici présent, a déjà
participé aux trois premières expéditions. "
Le barbare s'écarta de la bibliothèque et vint se placer à
la droite du comte Foulrès.
" Il connaît bien les longs tunnels maintenant, expliqua le vieil
homme, et il sera à la fois votre guide et votre chef. Nous pensons que
la dernière expédition a fait demi-tour alors qu'elle touchait
au but. "
" Pourquoi avoir fait demi-tour alors ? demanda Yol. "
Le maître des lieux se tourna vers Goluas et lui proposa de poursuivre.
" Nous manquions de nourriture, reprit le barbare, et les informations
que nous avions récupérées me semblaient plus vitales.
Je pense qu'il nous restait environ deux jours de marche avant d'atteindre le
sanctuaire de Falag. "
" Ah bon ! s'étonna Yol. Et qu'est ce qui vous fait penser cela
? "
L'expression du colosse s'était faite plus grave.
" Mon instinct. "
Yol resta perplexe. Les barbares n'étaient pas réputés
pour leur intelligence, mais le voleur avait perçu une lueur dans les
yeux de Goluas qu'il n'expliquait pas.
Yol brisa le silence qui s'était imposé un instant dans la pièce.
" Deux questions, dit-il en formant un V avec l'index et le majeur. Pourquoi
vouloir cet artefact ? Et pourquoi nous trois ? "
" Je suis un collectionneur, Monsieur De Falmir. " A ces mots, Yol
se souvint des tableaux de maître qui ornaient le palace. Quant à
la statue de Oulina, qui la représentait agenouillée et vidant
une jarre d'eau sur un sol désertique, elle était unique en ce
monde. " Je suis intéressé par tous les objets précieux.
Quant à votre deuxième question, nous pensons que le temple est
protégé par des pièges, d'où votre utilité.
Ganweez, fit le comte en indiquant le nain d'un mouvement de la tête,
possède le don inné de son peuple à s'orienter aisément
dans les tunnels. Et pour Elzévir son talent de pisteur peut toujours
servir. "
Tandis que la conversation se poursuivait, Yol finissait sa pomme tout en réfléchissant.
Au pire, il tournerait pendant quelques jours dans la montagne, en ressortirait
et empocherait cinq cents pièces d'or. Ce serait de l'argent facile,
alors pourquoi refuser ?
La discussion se termina par des formalités et la remise du premier acompte.
Sous-pesant dans sa main la bourse en cuir, Yol se voyait déjà
Sénéchal d'une Maison Mère de la guilde.
Seulement voilà, les choses ne s'étaient vraiment pas déroulées
comme il l'espérait. Totalement dépourvu de sens de l'orientation,
Ganweez s'était révélé aussi inutile qu'un aveugle
et Elzévir n'était même pas fichu de suivre un éléphant
dans un magasin de porcelaine. Yol était accompagné de bons à
rien qui se battaient à longueur de temps. Seul Goluas, le plus compétent
selon lui, leur aurait permis d'atteindre le temple de Falag mais il avait désormais
rejoint la Dernière Demeure d'une manière indigne pour un guerrier.
Le vent froid du dehors lui piquait le visage et le ramena à la réalité.
Il mit sa main en visière pour se protéger de la lumière
du jour et s'approcha de la silhouette svelte de l'elfe. Les bras ballant le
long du corps, Elzévir restait immobile à l'entrée de la
grotte. Yol ne mit pas longtemps à comprendre pourquoi.
La forêt qu'il s'attendait à voir n'était pas là.
Elle s'étendait à une centaine de mètre en dessous et des
nuées d'oiseaux s'envolaient des arbres vers les nuages violacés
du petit matin. Il se trouvait sur le versant Est de Lornelïs, entourés
par le vide.
Le désespoir s'empara de lui, broya son cur et liquéfia
ses muscles. Il se retint à la paroi rocheuse pour ne pas défaillir.
" On ne peut pas vraiment appeler ça une sortie, dit-il le visage
fendu d'un sourire jaune. " Il porta ses mains à sa taille et se
retourna vers son compagnon.
Elzévir resta les yeux perdus dans le lointain.
Ses cheveux ballottés par un vent puissant et glacial, Yol regarda de
droite à gauche et observa la paroi lisse et grisâtre de la montagne.
Il ne pourrait jamais redescendre sans se briser le cou. Il pivota sur lui-même,
regarda le tunnel sombre et vit s'éteindre la lueur orangée de
leur dernière torche. Chaque problème a sa solution : c'était
ce qu'il avait retenu de l'école de Tirmamann. Chaque chausse-trappe
pouvait être contourné pour atteindre le trésor qu'elle
protégeait. Mais là
Que pouvait-t-il faire ? Les parois
n'offraient aucune prise qui permettrait une escalade et sans lumière
ils se perdraient bien vite dans ce dédale de couloirs.
Ses rêves et ses espoirs de survie s'envolèrent. Il n'aurait jamais
la prime de cinq cents pièces d'or. Il pensa également à
Ganweez qui devait maintenant soit se vider lentement de son sang soit servir
de nourritures aux bestioles de la montagne. Son sacrifice n'avait servit à
rien car ils n'avaient pas réussi à atteindre la sortie.
Maussade, Yol sortit Eidelan de son fourreau et passa lentement ses doigts sur
le plat de la lame. Il n'aurait jamais l'occasion de la vendre, même cela
lui échappait. Il regarda placidement l'horizon, prit son élan
et la jeta de toutes ses forces. Eidelan tournoya dans les airs, la lumière
du jour naissant faisait apparaître des reflets bleutés et violacés,
puis devint un point noir disparaissant dans la cime des arbres.
Finalement, lui
le Grand Yol De Falmir, attendait de rejoindre la Dernière
Demeure au sommet d'une montagne, en quête d'une perle qui n'avait peut-être
jamais existé et dans l'anonymat le plus total. C'était plus qu'il
ne pouvait en supporter.
Harassé et mort de faim, il s'assit et Elzévir l'imita. Les pieds
ballottant dans le vide, il ramassa une petite pierre et la lança mollement.
Sans s'en rendre compte, Yol se mit à pleurer.
Depuis lors, le mont Lornelïs vit par trois fois le soleil se lever sur
sa grotte menant au temple de Falag. Les rayons lumineux s'amusaient à
la rendre plus effrayant qu'elle ne le paraissait réellement et lui donnait
l'aspect d'une gueule de lion.
Accompagnée par le chant des oiseaux de la forêt, une ombre humanoïde
sortit en titubant des entrailles de la montagne. Elle retira le bandage de
sa blessure et toucha la croûte sèche. Ganweez n'avait plus mal,
sa plaie était guérie.
Il fit quelques pas vers les arbres et regarda le sommet de la montagne dissimulé
par les nuages. Son visage était creusé par la fatigue et la faim,
mais ses yeux brillaient de joie. Il s'en était sorti.
Dès le départ, il s'était méfié du voleur
et de l'elfe. Il s'était arrangé pour leur faire croire qu'il
n'avait pas le sens de l'orientation
Ce qui était faux, bien évidemment
! Tout nain qui se respecte naît avec et il fallait vraiment être
débile pour croire le contraire (ce qui n'a rien d'étonnant dans
le cas d'un elfe, bien sûr !).
Sans le barbare, il leur était impossible de mener à bien la quête
de la perle et l'elfe l'exaspérait tellement qu'il voulut le châtier.
Simulant un état de faiblesse, il s'était délibérément
laissé distancer par ses compagnons et il fit demi-tour à la première
occasion tandis que les autres s'enfonçaient plus profondément
encore. Le voleur devait en faire les frais, mais de toute manière il
ne valait guère mieux.
Après avoir préparé son campement, Ganweez partit à
la chasse aux abords de la caverne. Un petit gibier tomba rapidement dans son
piège et le nain ne mit pas longtemps à le faire cuir. L'odeur
qui se dégageait du lapin lui donna l'eau à la bouche. Après
ces trois jours de jeun, Ganweez avait un appétit d'ogre et il mangea
à la vitesse d'un piranha dévorant une vache.
Bien repu, il s'installa confortablement dans sa cape de voyage et s'allongea
près des cendres encore chaudes et fumantes du feu. Les étoiles
scintillaient à peine que déjà il rêvait de son retour
à Lou'hars, la cité des nains.
Au petit matin, Ganweez s'éveilla avec des courbatures. Il retira la
rosée recouvrant sa barbe et huma l'air frais de la végétation.
Il se sentait revivre. Il finit ce qui restait du lapin, rangea rapidement ses
affaires et pris la direction du nord. Il ne voulait pas attendre pour empocher
les cinq cents pièces d'or promises par le comte Foulrès pour
toute information supplémentaire. Il avait besoin de cet argent pour
revenir à Lou'hars en vainqueur.
Il ne marchait pas depuis cinq minutes, qu'il aperçut quelque chose scintiller
à travers les branches des arbres. Brandissant sa hache devant lui, il
avança précautionneusement dans les fourrés et déboucha
sur une petite clairière, si minuscule que c'en était un miracle
de la trouver.
Ganweez aperçut immédiatement la chose qui brillait. Une épée
était fichée dans le sol : Eidelan ! Ganweez n'en croyait pas
ses yeux. Il retira la lame de la terre et faillit se renverser sous l'effort.
Toujours aussi incrédule, il leva la tête pour regarder la montagne
et se demanda comment elle avait atterri là. Yol était-il passé
par ici ?
Ganweez regarda la poignée en obsidienne et y trouva l'écriture
cunéiforme de son peuple. C'était bien ce qu'il pensait, Eidelan
n'était autre que Grashan - un artefact légendaire de l'Ere du
Couchant. Il l'avait tout de suite reconnue dans le bureau du comte et il s'en
serait emparé à la mort de Goluas si le voleur ne s'en était
pas mêlé.
Satisfait, il repartit vers le nord le sourire aux les lèvres. Il toucherait
cinq cents pièces d'or, serait récompensé grassement par
son Roi pour l'artefact et en plus il aurait de quoi raconter à ses arrière-petit-enfants.
Bien sûr, il devrait embellir un peu l'histoire, après tout c'était
lui le héros. Il pourrait leur décrire le temple de Falag, l'échec
du voleur face aux pièges et comment le barbare lui avait confié
Grashan avant de mourir pour qu'il la ramène à son peuple. Pour
sûr
Ce serait une belle histoire mais le plus important, il pourrait
leur raconter comment il avait berné un idiot d'elfe.
Fin.
Par Beregond |