Marché
Moi, cest Vald. Vald le Sournois. Vald le Petit. Vald la Dague. Plein
de surnoms, on ma donnés. Cest dommage, jaime bien
mon nom. Vald. Court, incisif, net.
Comme ma dague.
Depuis tout petit, elle était avec moi. Je ne la quittais jamais. Je
ne la posais jamais. Pour rien au monde, je ne men serais séparée.
Cest le Roi des Mendiants qui me la donnée. Jétais
môme.
Le grand Jikar mavait battu au sang. Le grand Jikar, cétait
un des lieutenants du Roi. Cétait aussi mon « protecteur
». Cétait à lui que je ramenais mes butins. Un jour,
il ma dit que jen avais gardé pour moi. Il avait raison.
Mais jaurais préféré crever que de lavouer.
Alors il ma battu. A coups de fouet. Jen ai encore les traces.
Ce qui est bien chez nous, cest que quiconque peut demander réparation
dun acte au Roi. Et le Roi décide.
Jai demandé réparation. Le Roi nous a dit de nous battre.
A mort. Le Roi ma donné une dague. Le grand Jikar, je me souviens,
il a rigolé. Il ma dit quil allait me saigner. Il faisait
des grands gestes avec sa lame, en riant aux éclats. Il se faisait quasiment
dessus. Je lui ai sauté à la gorge. Et il est mort. Jai
gardé la dague.
Faut dire que le vin drogué quil avait bu ma bien aidé.
Jai pris sa place. Mais les sales besognes, cétaient toujours
pour moi. Faut croire que jétais doué pour çà.
Alors, depuis, jai tué. Beaucoup. Trop. Enfin, au moins, une fois
de trop.
Cétait un lendemain de fête. Javais vraiment une sale
tronche. La gueule de bois, quoi ! Le Roi ma fait appeler.
« Jen ai assez du gros du Temple de Zilchus. Tu le connais ? »
Forcément que je le connaissais ! Il lui était arrivé
de nous confier des petits boulots. Faut dire quen tant que prêtre
dun dieu du commerce, il naimait pas beaucoup les mauvais payeurs,
alors forcément
« Il est passé voilà bien deux mois. On a joué aux
cartes. Honnêtement. Il a perdu beaucoup dargent. Mais il ne ma
rien payé. Pas correct. Je lai suffisamment prévenu. Alors,
maintenant, on va arrêter. Jveux pas quon puisse dire de moi
quil ma mené par le bout du nez ! Débarrasse-moi de
lui ! »
Mission simple, facile ! Le gros était un joueur invétéré,
doublé dun buveur impénitent. Le soir, il allait à
lAuberge Bleue, il en sortait vers minuit, bourré. Il parcourrait
tant bien que mal les deux cent mètres qui le séparaient du temple.
Et il allait se pieuter. Facile, quoi !
Mais, jétais gêné financièrement. La petite
que jentretenais me coûtait un peu trop cher. Alors, je me suis
dit quau temple, je trouverais de largent. Le Roi dirait rien. Ce
quil voulait, cétait la peau du gros.
Alors, le soir, quand il est sorti de lauberge, je lai suivi. Dissimulé.
Il avait lair aussi mal en point que dhabitude. Il chaloupait entre
les deux rives de la rue. La volée de marches qui conduisait au temple,
il la gravit en rampant.
Il a poussé la porte du sanctuaire. Jai eu quà la
bloquer pour le suivre.
Le temple était pas bien grand, mais dallure riche et opulente.
Sa façade de marbre blanc était décorée de cornes
dabondance, et de phrases très « marchandes ». Le hall
faisait plus penser à un comptoir de commerce quà un lieu
divin. Des tas de livres, comme des registres commerciaux. Des bouliers, des
balances.
Enfin jétais là pour le tuer, puis pour me servir. Pas
pour admirer.
Le garde semblait rêver, les yeux dans le vague. Aucune difficulté
pour rentrer : il ne me vit pas me glisser à ses côtés,
et lassommer.
Le gros était passé par la petite porte derrière le bureau
du fond. Je le refermais soigneusement. Au bout dun couloir dune
dizaine de mètres, çà devait être sa chambre. Quand
jy risquais un il, il avait lair déjà de dormir.
Il ronflait. Allongé sur son lit. Lair benêt presque.
La pièce était simple mais très confortable. Les bons
et chauds tapis qui couvraient le sol allaient rendre ma progression facile,
silencieuse. Les lourdes tapisseries sur les murs devaient sûrement dissimuler
son coffre. Pas mal dêtre le gérant dun tel établissement.
Je rentrais dans la pièce. Sur le bureau à gauche de lentrée,
japerçus une bourse de cuir, qui débordait de pièces
dor. Gagné ! Jétais pas venu pour rien ! Vite fait,
bien fait !
Je lattrapais dune main preste. Pour ensuite la glisser dans mon
justaucorps. Cest là quune pièce en a glissé
et est tombée par terre.
Comment çà a réveillé le gros ? Jen sais
rien. Mais toujours est-il quil a ouvert un il embrumé.
« - Quest-ce que tu fais là, toi ? » dit-il dun
ton apeuré.
« - Taurais dû régler tes dettes. Le Roi a pas apprécié.
Je vais te tuer ; Simple, non ? Crie pas, çà sert à rien
: les portes sont closes et ton garde dort du sommeil du juste.
- Pitié !
- Fallait être plus prévoyant. Allez, quon en finisse
- Ecoute, on peut sarranger. On peut faire un marché. Justement
demain, je comptais aller le voir. Là derrière la tapisserie avec
le bateau, il y a un petit coffre. Prends-le et apporte-le lui ! Mais laisse-moi
en vie ! »
Jécartais la tapisserie. Le coffre était là. Je
le pris. Je le posais sur le bureau. Dedans, bijoux et diamants. Beaucoup. Sûrement
pour plus que sa dette envers le Roi. Et suffisamment assez pour contenter ma
petite.
Voilà ! Jallais le tuer, prendre le coffret, et personne nen
saurait rien.
« - Daccord pour ton marché !
- Serrons-nous la main. »
Tout alla ensuite très vite. Je lui tendis la droite. Je lui serrais
la sienne, lattirais vers moi violemment et avec ma gauche je lui tranchais
la gorge.
Juste après, jai eu comme limpression de tomber nu dans
un puits sans fonds. Complètement noir. Il fait en gros 2 mètres
de diamètre. Impossible de remonter les parois.
Depuis quand je suis là maintenant ? Je ne sais plus. Jai perdu
toute notion du temps. Jai plus faim non plus. Même pas ma dague
pour me tuer.
Quand je dors, sans cesse je revois le fronton du temple et son inscription
:
Un marché est un marché
Laccepter, cest le respecter
Parjurer, cest sexposer.
Par Dom
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