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Heroïc Fantasy Echiquier d'Eïnar (l' ), par Claire Panier-Alix
Enfin, après un an et des poussières, je l'ai relu, ou plutôt lu, dans sa nouvelle présentation : splendide couverture signée Luis Royo, titre majestueux, nom d'une odésienne bien connue. Mais comment résumer une livre de papier (458 pages, exactement, sans compter le sommaire mais en comptant les cartes !) ? Présenter ces multiples destinées que nous dépeint Claire ? Il vous suffira de savoir qu'au début, il y a, d'un côté, le valeureux Duncan d'Irah, qui, bien loin de se voir accorder un repos bien mérité, hérite d'une nouvelle mission sous les ordres du Dieu Rêveur. De l'autre, un sorcier, Guiderod, dont les armées déferlent sur l'île de Modar'Lach, détruisant villages et châteaux (dont Puylatour, demeure du comte Razavel) sur leur passage, s'approchant dangereusement d'Hyriance, contrée de la princesse fantôme Péridixione, l'amie de cœur du comte Tzvetan. Des mages sous les ordres du roi Danrit. Une issue, peut-être, l'arbre Péridixion, où dorment Bromatofiel, le dragon d'opale, et ses frères. Et, au-dessus de tout ceci, Einär, le Dieu Rêveur, qui pense mener d'une main de maître les valses tumultueuses de ses pions sur le grand Echiquier. Et si un élément imprévu venait à perturber son jeu…?
Comment dire ? Il est sûr, qu'après près de dix ans de travail, l'écriture est maîtrisée, avec des moments grandioses, comme la description des dragons, mais a aussi, par endroits, une certaine pesanteur. Car le roman de Claire repose sur un véritable paradoxe : sa plus grande qualité devient, par moment, son plus grand défaut, à savoir un monde extrêmement riche -il est d'ailleurs assez amusant que, pour une fois, on reproche à l'auteur son luxe de détails au lieu de déplorer un monde trop mince, incohérent ou peu vraisemblable. On sent la conteuse totalement imprégnée et amoureuse de son univers, désireuse de nous faire partager la moindre parcelle de sa création : histoire (faut-il rappeler que ce livre a été précédé de maints autres tomes ? le vécu des personnages imprègne le texte et leur confère une juste vérité psychologique - un des points forts de ce roman), anecdotes, précisions géographiques, mythes et cosmogonie, problèmes eschatologiques, tout y passe. Ceci renforce d'autant la crédibilité de son univers qu'il rend parfois la lecture un peu ardue, lorsqu'elle est entrecoupée de trop longues pauses- détails ! Le lecteur est tout à la fois fasciné et presque oppressé (on se sentirait presque exclus… comme si cette trop grande précision nous empêchait de nous approprier ce monde et d'y accoler notre vision, et en ôtait le mystère), à certains endroits, par ce flots d'informations qui entrave parfois notre souffle de lecteur. La richesse est à la fois "sans limite" (en confère la 4e de couv' ) et trop pesante. De légères incohérences - comment, si Duncan d'Irah "n'était pas une de ses [Einär] créatures", peut-il être convoqué par le dieu Rêveur ? certains propos sur les Dragons se contredisent - et des explications alambiquées entravent encore notre progression. L'écriture manque parfois de légèreté ; je pense par exemple aux premières pages, peut-être difficiles à passer pour ceux qui rentrent pour la première fois dans cet univers. Ne nous demande-t-on pas d'aborder l'esprit d'un Dieu ? D'ailleurs, l'auteur le confesse elle-même "je n'espère pas être compris de vous"… Il ne nous reste plus qu'à nous laisser emporter dans ce -non, je ne dirais pas trop court ! - voyage que nous propose miss Panier-Alix. Et quel voyage ! En bonne chroniqueuse, Claire suit avec assiduité tous ses personnages (faits, gestes, évolutions) sans en laisser un seul dans l'ombre. Une évolution qui peut parfois laisser perplexe: on aurait tendance à penser que, dans une chronique, l'auteur a pris un certain recul par rapport aux évènements et parsème son récit d'indices nous laissant envisager -ne serait-ce qu'un tout petit peu- la suite. Il n'en est rien ici, où le lecteur (et l'auteur, semble-t-il), tel Einär, découvre la chronique au fur et à mesure qu'elle s'écrit, ne nous laissant rien présager du futur et de ses buts ; un procédé, ma foi, fort logique -qui peut dire de quoi sera fait le futur ?-, mais qui laisse parfois le lecteur assez indécis, sans autre guide que les paysages, et submergé par le doute (où va-t-on ?). L'île progresse peu à peu vers la déchéance, ne nous laissant guère de phases de repos, si ce n'est quelques trop brèves excursions en Hyriance, forêt trop vite teintée d'oubli et de sombres desseins. Mon reproche majeur ira d'ailleurs à la fin, par trop chaotique dans son histoire et dans sa narration : si le reste du roman est bien conduit, la clôture me semble précipitée, et beaucoup moins captivante. On sent une envie "d'en finir", et la destruction du monde s'accompagne de celle de la précision du récit. Quand, p457, nous lisons "depuis longtemps déjà, la lassitude avait pris le pas sur l'enthousiasme des premiers temps. Rien n'arrivait plus, car il n'avait plus d'idée", on aurait presque l'impression que cette même lassitude a gagné la plume de l'auteur qui précipite la fin de son monde pour mieux achever sa chronique et poser -enfin !- son stylo. Remarque intriguée : je ne me souvenais pas de cette fin-là (l'autre me semblait bien mieux construite ; quant à Ràna Ûr, j'ai manifestement dû louper un épisode lors de ma première lecture !!)… ? L'Echiquier d'Einär est donc un roman à lire pour son ambition créative. A quand un deuxième tome de la chronique insulaire avec des annexes explicatives ? Ysandell Ndr: Depuis l'écriture de cet article, la Chronique insulaire est devenue une trilogie dont le dernier tome est sorti le 8 mars 2004. |
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